L'enseignement supérieur libre en France est négligé par les catholiques

Publié le par Lux

De Michel Boyancé, dirigeant l'IPC, Facultés Libres de Philosophie et de Psychologie, dans l'Homme Nouveau :

B "Le 24 juin 1984 près de 2 millions de personnes défilaient pour l’école libre. 25 ans plus tard, 60 après la loi Debré, la défense de la liberté d’enseignement n’est plus un enjeu politique et électoral. Elle est devenue un lointain souvenir, elle appartient à l’histoire. On lui préfère maintenant l’idée d’un grand service public, certes déconcentré (autonomie des universités), voire décentralisé, dans lequel un certain nombre d’établissements restent « privés » c’est-à-dire fondés sur des associations qui passent contrat, mais dont l’activité d’enseignement est peu ou prou de droit public ou assimilé. Cette situation est quasiment unique en Europe et dans le monde. Presque partout ailleurs, on reconnaît que les établissements privés remplissent un service de la nation sans être pour autant le prolongement d’une administration publique. Le «monopole de la collation des grades» reste une spécificité juridique française qui côtoie dans les lois et les décisions du Conseil constitutionnel la liberté d’enseignement. [...]

Il semble que l’explication se cache derrière deux chiffres : 20% des élèves sont scolarisés dans les écoles, collèges et lycées privés à 95% catholiques, et 6% dans le supérieur catholique. On compte en France 2 200 000 étudiants, et environ 130 000 dans les universités, écoles d’ingénieur et de commerce catholiques. Depuis 150 ans le ratio n’a pratiquement pas bougé pour le primaire et le secondaire, alors que pour le supérieur l’écart entre public et privé s’est creusé inexorablement. L’énergie de la nation s’est portée massivement sur le supérieur public. La différence est encore plus forte pour l’université : 1 250 000 étudiants sont ainsi dans les universités publiques contre 25 000 dans les universités catholiques ou facultés libres, soit 2 %… La disparité dans les moyens alloués à la recherche est elle aussi flagrante. Les raisons ne sont pas simplement liées au législateur ou aux options politiques des gouvernants. [...] En réalité, le jeu de l’offre et de la demande se fait sentir et recèle la vraie cause. Le choix des familles, y compris catholiques qui défendent l’école libre, se porte sur l’enseignement public supérieur à une écrasante majorité. En d’autres termes, collectivement, on souhaite une école primaire libre, voire un collège, mais ensuite on s’efforce de rejoindre le système étatisé des classes préparatoires pour intégrer les grandes écoles publiques ou parapubliques, les autres « grandes écoles » s’efforçant de ressembler à celles du peloton de tête. Dès la maternelle, le parcours d’un enfant est ainsi aspiré par le monopole d’État, non seulement celui de la collation des grades mais aussi celui de la formation des élites. [...]

I N’y a-t-il pas un paradoxe considérable, une sorte de contradiction interne et ancienne des milieux favorables à la liberté d’enseignement ? On pourrait répondre que le supérieur privé est moins bon, moins performant pour la réussite sociale. L’argument est trop superficiel. A-t-il vraiment existé une volonté de constituer un enseignement supérieur libre ? N’y a-t-il pas eu au contraire un attrait facile pour ce qui brille alimentant ainsi de manière « mondaine » un système monolithique fondé sur des concours sélectionnant de plus en plus sur des capacités intellectuelles quantitatives et non sur une vraie culture ? Et en y regardant de près, on constate que nombre d’établissements universitaires libres arrivent très bien à caser leurs étudiants dans les « grandes écoles » ou dans des formations qualifiantes et reconnues sur le plan professionnel. Mais ils sont très peu nombreux et peu connus car ils échappent au système unique d’orientation. [...]

Une autre raison apportée à notre analyse porte sur la place donnée par les chrétiens à la formation fondamentale de l’intelligence, à l’acquisition d’outils qui permet le jugement et le discernement de ce qu’il convient de faire. Cette formation est considérée à tort comme négligeable dans le supérieur. On pense qu’un bon secondaire et un bon milieu familial suffisent. Or les défis actuels sont considérables sur le plan culturel et rationnel : comment articuler vision chrétienne de l’homme et psychologie expérimentale, éthique fondamentale et gestion juridique ou financière, approche sapientielle de la nature et sciences expérimentales, etc. ? Comment discerner ce qu’il convient de faire en médecine, dans les affaires, en éducation, ou dans sa vie personnelle si l’on se réfère à des argumentations à sens unique, si la culture est peu à peu uniformisée par les médias, si la recherche et l’enseignement ne sont autorisés que dans certains domaines « corrects » comme cela se passe inévitablement dans un cursus étatisé ? Les chrétiens mettent ainsi en pratique une sorte de fidéisme : les certitudes de foi suffisent, peu importent les raisons et arguments des disciplines profanes qui apparaissent neutres et sans grande importance.[...] Certes, une culture se transmet pour ainsi dire par osmose, par imprégnation de tout ce qui nous entoure. Mais elle est aussi le fruit d’un travail de l’intelligence et de la raison qui s’enrichit de génération en génération. [...] Comment dialoguer avec les contemporains, rester ouvert et débattre dans le tourbillon actuel d’idées et d’opinions sans les outils logiques et rhétoriques adaptés, outils affûtés par des années de pratiques ?

Plutôt que de se lamenter sur l’état de la jeunesse et de la société, ne faut-il pas encourager et développer des initiatives dans l’enseignement supérieur, notamment universitaire, car la technique envahit tout, y compris la formation des élites et leur sélection ? Le « comment réussir » a occulté le « pourquoi réussir ». Et le premier n’est plus éclairé par le second."

Publié dans Actualité régionale

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