Autopsie de l'amour romantique

Publié le par Lux


   Le bicentenaire de la naissance d’Alfred de Musset, – l’auteur de Lorenzaccio et de la Confession d’un enfant du siècle est né le 11 décembre 1810 –, n’a pas manqué de susciter, selon les lois de ce genre d’événement, rééditions, colloques et biographies (celle de Gonzague Saint Bris, parue en octobre, en est un exemple). A l’Action française, où nous pouvons légitimement nous enorgueillir d’être à la fois une école de pensée, un mouvement politique et un courant littéraire, nous avons une raison toute particulière de nous y intéresser. En effet, l’un des plus importants ouvrages de critique littéraire de Charles Maurras, Les Amants de Venise, a pour sujet, le récit et l’analyse des amours vénitiennes de George Sand et de Musset.
   Paru pour la première fois en 1902 et fréquemment réédité depuis (la 11ème édition, chez Flammarion, date de 1995), cet essai vigoureux passe à juste titre pour la pièce maîtresse de la critique maurrassienne du romantisme. Sa composition s’inspire du théâtre avec une première partie intitulée « Les Personnages », clin d’œil aux didascalies initiales qui figurent dans toute pièce classique, et dont la fonction, conformément aux modèles dont elle s’inspire, est de nous présenter les trois protagonistes (la belle Aurore et ses deux amants, le poète et Pietro Pagello, le médecin de Venise) ; deux autres parties, que l’on pourrait sans mal qualifier d’actes, portent le nom des deux principaux genres du théâtre, « La Tragédie » et « La Comédie », et proposent la relation minutieuse des faits et gestes du trio amoureux avec une érudition toute lansonienne ; une dernière partie, enfin, baptisée « Vérité et Poésie », tire la leçon morale, philosophique et littéraire des événements.
   L’intrigue, Maurras la résume lui-même dans sa dernière partie : « Pas à pas et sans rien marchander de la complaisance et de l’admiration que demande une œuvre bien faite, nous avons suivi le détail du mal que peut faire une femme. » Il nous montre en effet comment George Sand par la puissance de ses charmes, par ses mensonges et par une forme supérieure de perversité, alliée à une bonne conscience très rousseauiste, sut imputer à Musset – et cela jusque dans l’esprit de ce dernier –, la faute qu’elle-même avait commise en trompant le jeune homme dans les bras du médecin vénitien. Il n’épargne pas non plus le poète, dont le goût masochiste pour la souffrance (qui s’exprime avec éloquence dans ses Nuits : « Rien ne nous rend plus grand qu’une grande douleur… ») a facilité la manœuvre de la troublante baronne Dudevant. C’est ainsi que Maurras peut faire de ses deux personnages principaux, les symboles du romantisme qu’il condamne (sans toutefois rien cacher de ses séductions). La Conscience prêchée par l’auteur des Confessions a remplacé la morale traditionnelle, à la fois objective et sociale, par une morale nouvelle, anarchique et individualiste, qui justifie toutes les fautes aux yeux de celui, – de celle en l’occurrence –, qui les commet. Quant au goût morbide de la souffrance pour elle-même, il oublie que ce qui fait le prix de la souffrance c’est la qualité de ce pour quoi on l’endure. On ne saurait être martyr de soi-même !
   Les Amants de Venise valent aussi par le style de Maurras quand il s’attache à décrire le cadre des amours de ses personnages : « Venise et son ciel coloré de nuages imperceptibles, son eau morte au faible remous, un espace silencieux traversé seulement du vol et du cri des ramiers, les barques funéraires, la majesté des édifices immobiles, à la rose lumière de leur soleil d’hiver ». Un passage qui fait nécessairement écho chez le lecteur d’aujourd’hui à l’évocation cinématographique des mêmes lieux par Luchino Visconti dans son adaptation de La Mort à Venise de Thomas Mann. L’ironie maurrassienne laisse aussi longtemps son empreinte dans l’esprit du lecteur : « Quelle page aurait ajoutée à Don Quichotte un Cervantès qui eût écouté le débat des deux seigneurs Alfred et Pierre aux genoux de leur maîtresse ! Ainsi serait fixée l’impression de pitié profonde qui se mêle à ce comique supérieur. » La célébration du bicentenaire Musset et la lecture des Amants de Venise nous rappellent opportunément que Maurras fut aussi un grand écrivain.

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