Le nombre et l'opinion

Publié le par Lux

Depuis 1789, la France rédige des constitutions et des lois qui ont pour objet de rendre souveraines les décisions prisent par le nombre, la foule, la démocratie et la quantité. Une République démocratique, étant fondée constitutionnellement sur le nombre, doit croire au nombre en toute chose : habitants, lieues carrées, devaient impressionner et tranquilliser les républicains. De là l'enthousiasme extravagant et sans mesure pour cette pauvre alliance russe qui nous fit quelque bien, et d'où nous sont venus tant de maux  ! La Russie tenait tant de place sur la mappemonde  !

 

 

Les royautés et les aristocraties connaissent que le monde appartient à la force, donc à la qualité. Mais une foule croit aux foules comme le stupide Xérxès.

 

Par sa clarté propre, l'antidémocratisme oblige à chercher la solution des problèmes relatifs au peuple absolument en dehors de la sphère démocratique : dans la sphère de l'association et de la sélection, qui est éminemment hiérarchique et qualitative.

 

Tout ce qu'on peut imaginer et même raisonnablement concevoir à propos des faits nouveau-nés qui auraient augmenté, de nos jours, l'importance du Nombre - progrès de la population accroissant la densité des villes et des États, facilité des communications, naissance et extension de la grande industrie, développement de la presse, armées nationales englobant des millions d'hommes - tout cela peut et doit, dans tous les cas, être transformé en problèmes d'organisation dans lesquels ce n'est pas l'individu ni l'addition des individus qui importe, mais, pour leur bonheur même la manière de les placer et de les composer les uns par rapport aux autres : distribution des individus entre les campagnes et les villes, degré, mesure de l'enracinement, de l'embourgeoisement, de l'incorporation, ordre de la vie communale, de la vie régionale, syndicalisme, corporations ouvrières, constitution, maintien ou critique des autorités spirituelles, depuis les confessions religieuses jusqu'aux académies, enfin statut du commandement militaire, doctrine et statut de l'État central.

 

Naturellement incapable de s'organiser par sa propre vertu et tant qu'il n'est que lui, le Nombre a cependant un tel besoin d'être organisé pour ne pas se rompre en tout rompant autour de lui, que l'on pourrait avancer, en vérité presque évidente, qu'à toute progression arithmétique de la population doit correspondre une progression géométrique de l'organisation.

L'opinion est une lourde masse. Elle a besoin d'émotions épaisses et d'excitants grossiers pour s'intéresser à prévoir. Elle vit du présent et, pour l'avenir, l'immédiat la préoccupe seul.

 

L'opinion peut dépendre d'une erreur ou d'un mensonge. La vérité est indépendante de l'opinion.

 

On n'a pas démontré que les opinions situées au-delà de l'extrême gauche soient nécessairement une surenchère ou une utopie. Au-delà du socialisme, il y a le syndicalisme, c'est-à-dire un précieux lambeau de tradition. Au-delà de l'anarchisme, il y a le monarchisme, c'est-à-dire, après le sac de tous les pouvoirs publics, le rétablissement du minimum d'autorité indispensable à la société et à la patrie. Cela peut s'appeler le pire. Nous l'appelons le bien.

Il ne s'agit pas de savoir l'opinion des 9/10e des Français sur les conditions du salut public, mais bien quelles sont les conditions même de ce salut. Ne fût-on, à connaître ces conditions, qu'un seul contre 38 millions, on aurait raison de les proposer, de les soutenir, de plaider pour elles, de travailler à les faire prévaloir sur l'avis des autres, par tous les moyens qui se présenteront.

 

Cet un là n'aurait tort que si la volonté, nue et désarmée, était le seul moyen de faire prévaloir une idée juste. Mais tel n'est point le cas.

Nulle opinion, si éloquente et persuasive qu'on la suppose, n'est absolument défendue contre le soupçon de céder, directement ou non, à des influences d'argent. Tous les faits connus, tous ceux qui se découvrent, conspirent de plus en plus à représenter la puissance intellectuelle de l'orateur et de l'écrivain, comme un simple reflet des puissances matérielles.

 

 

Le désintéressement personnel se préjuge parfois; il ne se démontre jamais.

 

 

Les journalistes démocrates qui répètent d'un ton vainqueur qu'on achète pas l'Opinion, devraient étudier chez Bismarck comment on la trompe.

 

 

Les gouvernements d'opinion ont ceci ce terrible que les idées y sont mises au service des intérêts et qu'il est impossible d'aventurer une conception juste sans l'exposer à être captée et détournée au profit de politiciens, cerfs des gens d'affaires.

 

Où l'opinion gouverne, personne ne gouverne, la spontanéité gouvernementale n'a même plus de centre, d'organe, ni de lieu : athénien, polonais, français, l'État ne peut plus que flotter comme un bouchon de liège, sinon rouler comme une boule de billard.

 

Toutefois, si l'indépendance et l'initiative tombent ainsi à rien, cela n'annonce pas du tout la fin du mouvement et des tribulations : au contraire  ! L'activité que nous n'avons plus, on nous l'imprime; si nous ne marchons pas, on nous fait marcher.

Quand on prend l'opinion courante pour arbitre de la révision ou de l'exécution des sentences de justice, on s'engage, on l'engage dans la plus terrible des voies.

 

 

Aujourd'hui, elle hurle à la grâce; demain elle hurlera à la mort. Vous ne changerez pas la nature de l'homme, mais vous aurez détruit les sages précautions que les sociétés civilisées ont prises contre ces erreurs.

 

 

L'opinion est reine. Pour la capter, il faut la faire, et pour la faire, la tromper. Ou changeons le gouvernement, ou résignons-nous à ce qu'il n'en soit jamais autrement.

 

L'élection, quand elle est libre (et elle ne l'est pas en France) n'est que l'ombre dont l'opinion est le corps. Modifier l'opinion, c'est produire un effet qui subsiste et qui dure. S'attacher uniquement à l'élection, c'est se vouer à tout risquer sur la plus mauvaise des cartes.

 

 

L'opinion peut s'exprimer de mille autres manières que par la voie légale et constitutionnelle de l'élection. Et il y a mille façons d'empêcher cette voie légale et constitutionnelle d'exprimer, comme elle le devrait, l'opinion.

 

 

Une opinion qui se trompe ou se fait tromper comme s'est trompée et s'est fait tromper l'opinion directrice des quarante mille comitards républicains de 1914 et de 1918 est une incapable ou une déchue. La réalité lui échappe.

 

Tous les petits intérêts mobilisés ne doivent donner d'illusion sur l'état d'esprit du corps électoral français.

 

 

De tous les peuples civilisés, c'est peut-être le nôtre qui se désintéresse le plus du lot de souveraineté réparti entre ses douze millions d'électeurs et d'éligibles.

 

 

Ce ne sont même pas les plaisirs, ce sont le plus souvent les travaux honorables, ce sont les devoirs, qui détournent nos particuliers, non seulement de l'exercice quadriennal du suffrage, mais de cette préoccupation civique puissante, que devrait établir en eux leur conscience de Démocrates-Rois.

 

 

Ne parlons pas de ceux, si nombreux, qui craignent de se compromettre et qui veulent d'abord gagner la vie de leurs enfants sans rien craindre de la Loge ou de la Sacristie.

 

 

Des Français les meilleurs, les plus droits, les plus intelligents, les mieux doués, la grande majorité vaque avec sérieux et sagesse aux tâches qui lui sont imposées pour soutenir une famille, exercer une pensée, un métier, un art, la part donnée à l'intérêt public est infime; encore est-elle accordée avec des réserves de prudence et de discrétion que motivent la complication des affaires, le manque inévitable de renseignements sûrs, toutes les raisons presque justes qui font qu'un bon esprit préfère abandonner le train de la vie politique aux éléments les moins recommandables du pays.

 

 

En temps normal, et les grandes crises exceptées, il ne peut y avoir commune mesure entre le mol intérêt qu'éveillent les affaires de l'État chez le Français moyen et le retentissement direct, l'ébranlement profond que ces mêmes affaires suscitent chez le moindre gardien d'une Couronne héréditaire, chez le plus médiocre dépositaire d'un Droit royal. Raison chez celui-ci : le public et le privé ne font qu'un; toucher à son bien royal atteint forcément son bien personnel; chez le citoyen-roi les deux domaines sont distincts et même distants : il doit faire un certain effort pour s'élever du sens des intérêts de son foyer à la recherche des intérêts de la cité.

 

Tel étant le prix qu'il attache à son rôle de douze millionième de roi, le citoyen souverain ne peut pas s'exagérer cette dignité.

 

Seuls les gens qui en profitent accordent au scrutin la signification morale vénérable rêvée par les théoriciens de la démocratie : le succès des majorités est un phénomène de force qui n'inspire pas plus de respect ni d'estime que le succès d'un coup d'État. Cela est si vrai que le vaincu ne se rallie pas au vainqueur, comme il arriverait s'ils avaient en commun quelque foi au sens auguste de leur débat légal, à la valeur supérieure de la solution par le compte de la majorité.

 

M. Painlevé disait le 4 juin 1924 à la Chambre : «  Le suffrage universel est notre maître à tous. Quand il a fait entendre sa voix, chacun doit s'incliner devant son verdict. » C'est un fait que nul ne s'incline. On se contente de céder à la force. Mais le vaincu hait le vainqueur à la proportion de sa victoire. Il travaille à la tourner et à la fausser.

 

Le citoyen use des scrutins pour sa commodité du jour. Il n'use pas des scrutins pour s'imposer une contrainte ou pour assumer un fardeau public. Cette volonté populaire est tellement vidée de tout prestige humain que l'on ne songe plus à demander en son nom aux individus, je ne dis pas un acte de dévouement ou de sacrifice, mais une insignifiante concession d'amour-propre.

 

Pour déterminer un effort, on recourt à d'autres aiguillons. Dans l'admirable mobilisation de 1914, personne n'est parti pour la guerre parce que la majorité y souscrivait. Mais la majorité y a souscrit pour les motifs les plus divers qui ont concordé : le sol, le sang, la propriété, l'héritage, l'injustice de l'agression et de l'invasion, le rêve et l'espoir de mener la dernière des guerres, la philanthropie universelle, même la fierté d'être en République, jamais, nulle part, le sentiment concret, l'idée spartiate ou stoïque du devoir de mourir parce que la loi d'une majorité en avait ainsi disposé.

 

Au surplus, les souverains électeurs d'avril précédent s'étaient décidés en sens contraire : ils avaient voté pour le désarmement  !

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