LA RÉPUBLIQUE DE L’EXTRÊME-CENTRE

Publié le par Lux

 

 

Il n'y a pas de gouvernement au centre.  Cette folle erreur achèvera de tuer la politique en France

 

par Hilaire de Crémiers

Politique Magazine n° 50 mars 2007

 

François Bayrou s'imagine qu'il y a un centre en politique et que ce centre est une force d'avenir. C'est une vieille illusion politique. Au centre il n'y a jamais eu qu' « une plaine », qu' « un marais » ; et le marais, comme son nom l'indique, n'a rien d'une source vive.

 

Depuis 1789, combien de fois a-t-on tenté d'arrêter le pendule démocratique sur ce point de parfaite inertie gravitaire  sans jamais y parvenir ? La Gironde n'a fait que le jeu de la Montagne. La Convention thermidorienne n'a cessé d'aller de coups d'État en coups d'État, puis le Directoire a débouché sur le Consulat et le Consulat s'est transformé en Empire et l'Empire s'est achevé en catastrophe.

 

Les expériences parlementaires qui suivirent aboutirent aux mêmes résultats : l'incapacité de gouverner entraînant la prise de pouvoir par l'aventurier ou les aventuriers de passage. La Il' République réprime elle-même dans le sang ses enfants enivrés de sa propre démagogie et se laisse prendre à la hussarde par Louis-Napoléon Bonaparte. Où fut le centre en cette affaire ?

 

La III'République n'a cessé de déplacer son centre à gauche, une gauche qui n'avait rien de social - il faut le souligner à l'encontre de toutes les légendes - mais qui n'était qu'idéologie de combat, de conquête et de destruction, en fait de prise en main du corps électoral. Le barycentre de l'espace républicain s'est défini peu à peu entre l'opportunisme, le radicalisme et le socialisme.

 

Un centre toujours plus bas

 

Ainsi, pour reprendre l'analyse de Daniel Halévy, furent « refaits » dans leur rêve de république conservatrice, successivement, « les ducs » qui crurent un temps, dans les débuts, la régenter, « les notables » qui crurent s'y installer, et même « les comités » qui crurent se l'approprier. La république « des comités» ne fut conservatrice que d'elle-même et sa pente fatale l'inclina naturellement vers ce point de bassesse extrême, toujours, toujours plus bas, plus centralement bas, à l'extrême de l'extrême-centre, qui était celui de la totale inefficacité politique, là où se repaissaient ses appétits électoraux.

 

Entre les deux guerres, la République, sans tirer aucune leçon du passé, retrouva ses habitudes dans le marigot dont les eaux mortes et fangeuses lui servaient de vivier central et fertile où s'élaboraient ses combinaisons ministérielles aussi innombrables que fugaces et où venaient tour à tour et quelquefois ensemble en de fragiles équilibres s'ébrouer et patauger un centre-droit timoré et un centre-gauche bravache dont les querelles électorales, aussi bruyantes que ridicules, éclaboussaient de boue la France tout entière. Ce sublime tableau s'acheva dans une déroute générale. Ces hommes, ces gouvernants, ces gouvernements furent directement responsables de la plus formidable défaite que la France ait connue, et, bien sûr - cela ne se dit jamais - de tout ce qui s'ensuivit, y compris et surtout les horreurs, toutes les horreurs. Par un tour de passe-passe extraordinaire, mais qui nia rien d'étonnant quand on connaît les secrets ressorts de ce régime que Léon Daudet qualifiait justement d'abject, ils ont esquivé toute leur responsabilité - c'est l'art premier du politicien - et aujourd'hui ce sont leurs noms, d'ailleurs souvent inconnus du public, qui sont censés illustrer les places et les avenues des villes de France. Il faut le faire ! Avouons que c'est la force du régime de n'être jamais puni par où il pèche et, au contraire, de faire supporter la punition à la France et aux Français.

 

La IV' République pour éviter de sombrer à gauche, ce qui l'aurait rapidement transformée, comme tant d'autres, en démocratie populaire, s'est constitué un centre quelque part entre le socialisme à la Jules Moch et la démocratie-chrétienne à la Bidault, entre la SFIO et le MRP, entre Ramadier, Guy Mollet Le Trocquer et Pflimlin. Une efficacité du régime était reconnue et Proclamée par ceux-là mêmes qui en vivaient. Heureusement pour la République, la reconstruction du pays obligea à l'activité et contraignit aux décisions qu'exige toute activité. Ces décisions furent prises par des techniciens et des fonctionnaires, dont la compétence seule était la règle ; l'inconvénient qui ne fut compris et saisi que plus tard, fut que cette direction sociale échappait à la décision politique, à la responsabilité gouvernementale. La technocratie n'eut pas ce regard humain que seul peut donner un souci vrai du bien commun, que seul peut créer un lien personnel entre le gouvernant et le gouverné. Mais qui représentait l'État ? Personne !

 

Le centre c'est la médiocrité

 

La Ve République voulut remédier à l'irresponsabilité et à l'inefficacité de la précédente. Le chef de l'État, dune certaine manière, et sous un habillage constitutionnel décemment démocratique, s'arrogea en fait les pleins pouvoirs. Il les utilisa à fond pour liquider cette Algérie qui avait été pourtant au principe de son retour, pour mener sa politique extérieure et pour assurer une politique industrielle qui garantisse la défense et l'indépendance de la France. Or, ce travail fait, le centre fit entendre sa voix. Centre-gauche et centre-droit firent valoir leur prétention à gouverner. D'autant plus que mai 68 était intervenu entre temps. Pompidou ne fut qu'un intermède. Et le centriste Giscard, avec une fatuité aveugle à force de se croire intelligente, prépara, dans tous les sens du terme, le lit de Mitterrand. Mitterrand en profita à sa façon cynique et, après avoir joué les pères de la gauche, joua les pères de la nation qui, du haut de sa grandeur, acceptait une alternance de gouvernements d'autant plus sereinement que la droite ressemblait de plus en plus à la gauche, et la gauche à la droite dans une médiocrité générale qui, comme l'étymologie l'indique - modiocritas mediocris- signifie un milieu, un état moyen, plane et insignifiant, morne « plaine » républicaine, idéal bourgeois du marais coassant. Mitterrand choisit Chirac comme son successeur : il avait parfaitement perçu que l'homme, par un phénomène inverse mais comparable, élu par la droite, reviendrait très naturellement vers la gauche, ce centre-gauche dont le pathos moralisateur évite de traiter les vrais problèmes politiques et réduit toute velléité de droite au néant.

 

Et l'extrême-centre de Bayrou ?

 

Nous en sommes là. Le Pen a beau leu de vouloir apparaître comme celui qui tranche, - et l'exercice est amusant et aisé -, mais le système est tel que le candidat anti-système ne peut rien faire d'autre comme résultat concret que de renforcer le système. 2002 en a été l'illustration ; 2007 confirmera l'expérience.  Et Villiers est pareillement condamné au même sort. Les candidats de l'extrême-gauche par leur participation apportent leur caution à la république bourgeoise sur laquelle ils crachent à qui mieux mieux. Sarkozy dans un premier temps a prôné « la rupture » pour regagner l'électorat de droite lassé du marigot chiraquien mais, l'opération faite, il demande à sortir des clivages et propose le grand rassemblement sous la double égide de frère Christian de Chergé et de Simone Veil, - il aut oser - et sous le patronage commun de Jeanne dArc et de Jean-Jaurès ! C'est dire que dans son esprit, la République a l'art d'assumer toutes les contradictions dans une synthèse supérieure et donc centrale qui, à la manière de la dialectique hégélienne, ferait progresser l'histoire, et qui, surtout tres concrètement, permet de ramasser des voix de tous les côtés. Quant à Ségolène Royal, elle s'offre le luxe - c'est bien le mot : le luxe - de distribuer comme candidate toutes les promesses possibles et imaginables et qui ne lui coûtent rien après s'être «recentrée» et d'une certaine manière «droitisée», en bonne tactique républicaine, elle use à fond maintenant de la démagogie la plus gaucharde.

 

            Tout cela, tout le monde le voit et le comprend. Ce sont des phénomènes de mécanique politique qui se couvrent de grandes déclamations personnalisées:  « Moi je.. ». Mais il ne s'agit pas ici de porter un

jugement sur les personnes : les biographies et les témoignages foisonnent sur les candidats. Il s'agit de comprendre comment un système, qu'il faut bien appeler un régime, engendre mécaniquement cet amas de contradictions dont aucun candidat ne peut sortir indemne et qui rend vaine toute volonté de gouverner. Quel que soit le résultat de l'élection présidentielle, il est possible déjà de prévoir que dans six mois la déception sera générale. Et d'autant plus que tous les chiffres de la nation sont mauvais, très mauvais, et que, de toute façon, elle n'a plus la maîtrise de son sort. Autant dire qu'aucun candidat n'est en état de tenir ses promesses.

 

Celui qui, toutefois, apparaît comme le plus exemplaire de cette vanité politique qui n'est qu'une immense vacuité, c'est François Bayrou. Il se dit lui-même « le centre ». Ni droite, ni gauche, le centre parfait, «l'extrême -centre» comme il dit dans un mauvais jeu de mots.

 

Aucune leçon du passé ne lui sert de rien. L'histoire, même esquissée, de ce que fut concrètement cette quête républicaine du centre et que chacun - pour peu qu'il sache ce qui s'est passé - est en état de connaître, n'apporte aucun enseignement. L'homme, plus qu'aucun autre « républicain » et sans doute avec cette naïveté roublarde ou plutôt cette naïve roublardise qui a toujours caractérisé le démocrate-chrétien en politique, ne croit qu'en son «centre», ne rêve qu'à son « centre » et se dirige, le visage illuminé d'un sourire de béatitude, vers cet «extrême-centre», ce trou noir où s'abîment depuis deux cents ans toutes les espérances françaises.

 

Que promet Bayrou, s'il est élu président ? D'abord un Premier ministre de gauche ! Et cela sans même savoir ce que sera la majorité aux législatives. Et pour quoi faire ? Pour alimenter la démagogie ? Mais alors comment vouloir en même temps redresser les comptes de la nation ? Et comment encore proposer de réformer l'Éducation nationale et les Universités, alors qu'il n'a rien fait dans le temps où il était ministre en exercice de 1993 à 1997 et qu'il s'apprête, d'ailleurs, à ne rien faire, sauf des discours, puisqu'il n'ose même pas remettre en cause la carte scolaire, ce que Ségolène elle-même a dit qu'elle ferait. «L'extrême-centre», franchement, ce ne sera jamais que des mots ! Bref, un avatar de ce nominalisme éternel qui fleurit en toute époque : « Stat respublica pristina nomine, nomina nuda tenemus». La république d'hier ne demeure que de nom ; nous ne tenons que des mots vides. Et quelle réalité derrière ? Nul ne sait. Des apparences, encore des mots !

 

La vérité est que tous ces hommes politiques ont parfaitement saisi et compris que le fin fond de l'esprit français, dans la mesure où ils en ont laissé subsister un, ne se reconnaît ni dans la droite ni dans la gauche entre lesquelles le système le force à choisir pour son malheur, et qu'il ne comprend pas comment l'acte de gouverner puisse se ramener, plus exactement se réduire à des conceptions d'idéologues et de partis. Gouverner est par définition un acte d'une autre portée : c'est décider en fonction du bien commun, de l'intérêt général. C'est refuser l'esprit partisan. Et c'est justement ce gouvernement auquel aspire, confusément hélas, ce véritable esprit français. Il en est privé par le système. Et vouloir se situer à «l'extrême-centre» de ce système, sous prétexte de n'être ni de droite ni de gauche, cela relève de la galipette intellectuelle qui, loin de libérer de l'emprise des partis, ne fait qu'en créer un de plus , totalement  inutilue et qu'enfoncer davantage la France dans ce système malfaisant.

 

Ce qui serait le salut du pays serait d'en sortir. Et, alors, en effet, ni droite, ni gauche, ni centre, ni extrême-centre, mais la France telle qu'elle est, voilà la formule d'avenir.

Publié dans Pensée politique

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