La Nation

Publié le par Lux

(NOS RAISONS CONTRE LA RÉPUBLIQUE)

 

 

L'idée de nation représente en termes abstraits une forte réalité. La nation est le plus vaste des cercles de communauté sociale qui, au temporel, soient solides et complets. Brisez-le et vous dénudez l'Homme. L'Homme y perdra toute sa défense, tous ses appuis, tous ses concours.

 

 

Libre de sa nation, il ne le sera ni de la pénurie, ni de l'exploitation, ni de la mort violente. Nous concluons, conformément à la vérité naturelle, que tout ce qu'il est tout ce qu'il a tout ce qu'il aime est conditionné par l'existence de la nation : pour peu qu'il veuille se garder, l'Homme lucide défendra coûte que coûte sa nation.

 

 

Nous ne faisons pas de la nation un absolu métaphysique, un Dieu, mais tout au plus, en quelque sorte, ce que les anciens eussent nommé une déesse. Nous observons que la nation occupe le sommet de la hiérarchie des idées politiques. De ces fortes réalités, c'est la plus forte, voilà tout.

 

 

La nation subsume, c'est-à-dire prend, tient et range au-dessous d'elle les autres grands intérêts communs et les enveloppe dans sa dépendance : il en résulte donc que, en cas de conflit, tous ces intérêts doivent lui céder, par définition; en lui cédant, ils cèdent encore à ce qu'il y a de plus important en eux.

 

 

La nation passe avant tous les groupes de la nation. La défense du tout s'impose aux parties.

 

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Les mots suffisent à le dire, on se met d'un parti, on naît d'une nation. Il y a entre les deux termes la différence de l'Association à la Société.

 

 

Ceux qui s'associent créent l'élément commun entre eux.

 

 

Les membres d'une société ont commencé par en être.

 

 

Ils peuvent l'accepter ensuite, se révolter contre elle ou la quitter, mais elle leur préexistait. Si leur volonté personnelle crée leur conduite à son égard, son existence à elle ne dépend de la leur que dans une mesure faible et éloignée.

 

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L'estime est due aux communications naturelles des hommes. C'est le malheur des siècles et la suite funeste des révolutions politiques et religieuses de l'Europe moderne qui ont fait que, de nos jours, les Nations deviennent des intermédiaires inévitables pour ces rapports humains qui, sans elles, s'effondreraient.

 

Il y avait jadis une République chrétienne étendue à l'Europe occidentale, qui formait une sorte d'unité temporelle. Cette unité a été brisée par Luther.

 

C'est depuis cette rupture que la nation est devenue le dernier cercle social sur lequel l'Homme puisse s'affermir.

 

Une nation a besoin de se tenir et de féconder dans le temps, comme elle a besoin, dans l'espace, de lier ses parties, ses fonctions, ses bureaux.

 

Une nation qui se complaît dans sa faiblesse, en attendant les démonstrations et les preuves et la nécessité d'agir, se condamne à recevoir cette argumentation en pluie de schrapnells et de balles.

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Un républicain rendu national par l'agression et l'invasion de Guillaume II, faisait en août 1918 cet acte de foi dans la France :

 

« C'est là qu'il faut chercher et reconnaître l'instinct héréditaire de la démocratie qui, dans le champ comme dans l'atelier, a recueilli la tradition des ancêtres pour achever l'ouvrage et continuer le sillon. »

 

-Phrase excellente, dis-je alors, et admirable et qui serrait irréprochable, pour peu que l'on en fît sauter ce terme de démocratie, visiblement impropre et qui n'a que faire: il faut la remplacer par Peuple ou par Nation.

 

Démocratie désigne une certaine façon, plutôt vicieuse et inerte, de constituer le gouvernement des peuples. Elle est peu ancienne chez nous. Elle ne laisse qu'un champ médiocre à l'instinct héréditaire et qu'un héritage d'un petit siècle à peine à la tradition. Mais peuple engage, mais nation évoque ( avec quelle magnificence  !) les vingt siècles entiers de notre durée bien en avant même du temps gallo-romain. Le champ et l'atelier qui se sont développés, enrichis et perfectionnés par le courant des âges, forment quelque chose d'étroitement lié à l'existence populaire et nationale ainsi prise à témoin.

 

Nos vins étaient fameux, nos blés et nos bois recherchés, nos ouvriers et nos matelots appréciés sur tous les rivages du monde connu, le plus grand nombre de nos plus précieuses aptitudes génériques existaient bien avant que notre unité fût scellée par les rois capétiens et leur sceptre (sommé de la main de justice) eut surtout la vertu de mettre en contact et en valeur tous ces dons. Ils sont liés à l'être même, au sang et à l'esprit des races si diverses et si ressemblantes qui nous composent, à l'éducation qu'elles se sont donnée les uns aux autres à force de vivre et de travailler en commun.

 

A travers tout cela l'anarchie gauloise, l'ordre latin, la discipline catholique, la monarchie romano-franque, la longue, forte et stable royauté des Capétiens, puis les institutions et agitations démocratiques ou impériales ne furent que des modalités, des conditions, des éléments, des moyens entre lesquels le concours est ouvert et sur lequel l'historien, le politique prononceront et choisiront pour désigner le bon et le moins bon, l'excellent et le pire, mais, sous la monarchie comme sous la démocratie, une même chose s'étend, domine ou est donnée, grandit ou faiblit, stagne ou meut, croît ou décroît par la grâce ou par la disgrâce de ces régimes divers : cette même et unique chose, c'est la France, c'est le Peuple, c'est la Nation.

 

Telle est la vérité. Mais c'est peu dire : Il faut dire : telle est la vérité, dont on prend graduellement conscience.

 

Ce nationalisme plus ou moins exprimé, plus ou moins avoué, mais de plus en plus approfondi, depuis qu'un sang si pur lui est dévoué chaque jour, utilise forcément un vocabulaire qui n'a que de lointains rapports avec le catéchisme démocratique. Plus il dit nation, et mieux il dit naissance. -Quoi  ! le hasard de la naissance  ? -Parfaitement  !

 

Il écrit donc : «  instinct héréditaire  ». Évoquant les champs, les métiers et puis les arts et les industries de France, il prend garde que la transmission n'en est pas purement artérielle et physique : il faut le langage, l'éducation, la suite des initiations régulières fautes à ceux qui viennent par ce qui vécut et s'en va. On jure donc par « la tradition des ancêtres  ».

 

On est républicain et l'on fait ce serment.

 

Et cependant  ! et cependant  ! Et cependant  ! Les démocraties, spécialement la nôtre, celle de 1789, ont toutes été établies sur un égal mépris du passé charnel et du passé spirituel, de l'hérédité et de la tradition. Son principe, disait Renan, est que le citoyen y naît enfant trouvé et meurt célibataire. Mais plus on abonde dans le sens de la solidarité humaine au double point de vue e l'espace et du temps, et plus, bon gré, mal gré, on doit s'éloigner, on s'éloigne en fait de cet idéal démocratique.

 

Le rôle de ceux qui ont souci de la vérité des idées et de la pureté du langage est de fixer ces mouvements profonds, ces larges évolutions d'un esprit public. L'erreur des imaginations précipitées (à l'allemande) est de confondre une tendance vivace, active, mais qui agit par degrés, par progrès sûrs, mais comptés et lents, avec une tendance arrivée et fixée. Une autre erreur est de se figurer, comme Baudelaire, que la distance infinie des contradictions radicales doit toujours séparer le rêve de l'action et la vérité idéale des réalités accomplies.

 

Il faut du temps à tout, voilà la vérité  !

 

Le véritable politique est celui qui, voyant en quel sens se fait le mouvement, se rend un compte exact du terme et qui en disant : on va là, note les obstacles, voit les distances, observe qu'on n'y est pas encore et constate en souriant ce qui s'éteint, ce qui dure, ce qui renaît.

 

Pour lui, pour quelques amis, pour le public initié, pour le grand public réfléchi, le véritable politique introduit une variante dans la formule encore républicaine citée plus haut. Et il corrige à mi-voix :

 

« C'est là qu'il faut chercher et reconnaître l'instinct héréditaire de la nation française qui, dans le champ comme dans l'atelier, a recueilli la tradition des ancêtres... »

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Impossible de rendre l'union nationale plus étroite, sans relâcher en même temps l'union républicaine.

 

 

Il faut en ces matières savoir ce que l'on veut.

 

 

Si le titre de français doit un jour obtenir en France plus de crédit, soit auprès de l'État, soit auprès des particuliers, il faut, puisque les choses resteront égales d'ailleurs, que l'on fasse subir une baisse proportionnelle au titre de républicain et d'ami des gouvernants.

 

 

Tout ce que devra gagner l'esprit national, c'est l'esprit de parti qui le lui cédera, l'esprit des partis au pouvoir, l'esprit des partis qui disposent des forces, des ressources, des faveurs de l'État.

 

 

La réconciliation nationale ne menace pas seulement les idées ou les passions des partis, elle est funeste à leurs intérêts, aux intérêts vitaux de leurs membres. Notre million de fonctionnaires  ! notre budget de six milliards  ! Ce butin, qui l'aura  ? Si le vrai parti républicain est nettement délimité, un nombre immense de Français est par simple définition exclu du partage : la part des partisans en est accrue d'autant. Mais c'est en cela que consiste le scandale et la honte de ce régime.

 

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