LE MYSTÈRE D'ULYSSE

Publié le par Lux

Une Poésie de  Charles Maurras

 

 

Debout sur son vaisseau près de ses compagnons,

Quand le dur laboureur de l'humide sillon,

Le héros préféré de Pallas et d'Homère,

A médité l'avis que les morts lui donnèrent,

L'aurore déchirant de célestes pâleurs

Sur le rire des eaux jette le vent des fleurs

Et dore l'île basse où languit la Sirène ;

Si le vent l'y conduit, si le courant l'y traîne,

Ulysse a consenti que son coeur soit tenté

Du prix de la sagesse ou de la volupté.

Vous me lierez, dit-il, au mât de mon navire.

Sur le brasier qui meurt il amollit la cire

Et d'abord, à chacun la versant tour à tour,

Lui referme l'oreille et le fait comme sourd.

Ils sont ainsi sauvés de l'embûche de l'onde ;

A quelque enlacement de caresses profondes

Que les veuille attirer le perfide concert,

L'ignorance les garde où le savant se perd.

*****

 

Souverain roi des Dieux, maître de toute chose,

Le banc de ta galère où ta loi me dépose

Porta jadis Ronsard et son ami Bellay.

Tout ainsi que pour eux, à ta justice il plaît

Qu'au repli de l'oreille une clôture épaisse

Interdise mon âme aux voix de la déesse

Et qu'à peine enfermé dans l'étroite prison,

Solitaire et déchu de l'empire des sons,

Dans l'ombre du cachot qu'habite le silence,

Un autre chant sonore et fluide s'élance,

Des maîtresses des Dieux redise la beauté,

Des héros fils des Dieux la générosité,

Et rende, comme il faut, la justice ou l'hommage,

Aux poètes sacrés pères de tous les sages ;

Mais comment ce beau coeur à l'esprit pur inné

De charnelle amertume est-il empoisonné ?

Si tu m'as épargné la pointe douloureuse

Qu'élève contre Ulysse une voix langoureuse,

Quelle intime Sirène à la mer a jeté

La fleur de ma jeunesse et la simplicité ?

D'où viennent ces accents dont le mystère double

La beauté qui m'émeut d'un charme qui me trouble

Et de fausses couleurs a terni pour toujours

La figure et l'esprit de l'idéal amour ?

Quel est ce maléfice, ô Muse intérieure !

Si prompte à raffiner la tristesse des heures

Que ton délice même, à son plus beau moment,

Tremble, hésite et finit par avouer qu'il ment.

Néanmoins, que tu sois l'amie ou l'ennemie,

Résonne, ma Sirène, à la fibre endormie

Si, par toi seule, hélas ! mon âme a répondu

Au signe que mon corps n'avait pas entendu.

*****

 

Mais toi qui saisis tout sans perdre une parole,

Mon Ulysse enchaîné sur ton vaisseau qui vole

Par l'âpre volonté d'entendre et de savoir

Tout ce qu'ont répandu de promesse ou d'espoir

Les véritables chants de la nymphe marine,

Goûte au poison de feu qu'en de mâles poitrines

Cette gorge immortelle a versé comme un vin

Qui les transfigurât dans le rire divin ;

Leurs os blanchis, brillants dans l'épaisseur de l'herbe,

Sont tout ce qu'a laissé de l'honneur de sa gerbe

La moisson des héros avant l'heure tranchés

Et, seule ayant joui du fruit qu'elle a fauché,

Le doux monstre accroupi sur l'antique rivage

Au calme de la mer accorde son visage

Et trouble avidement de son appel menteur

La course du navire et du navigateur.

Tu l'entends à ton tour, ô malheureux Ulysse !

Le charme est assez fort pour que ton coeur faiblisse

Et, déjà seul et nu comme le veut l'amour,

Condescende à crier à tes matelots sourds

De rompre, d'arracher les noeuds qui t'ensanglantent,

Que tu puisses nager vers l'île étincelante

Où l'aveu délirant du désir indompté

Fait le chant le plus doux que la terre ait porté :

 

Aborde à ma prairie, Ulysse magnanime,

 

N'es tu point fatigué d'ensemencer le flot

 

Et, du courroux des Dieux dangereuse victime,

 

D'exténuer en vain tes pauvres matelots ?

 

 

Habiles à tisser un nuage de gloire,

 

Les conseils de Pallas étendent ton erreur.

 

Ont-ils assez menti ! Tu ne peux plus les croire,

 

Viens à la vérité qui t'ouvre le bonheur.

 

 

Je t'apprendrai le sort de tes compagnons d'armes

 

Sur les champs du carnage où beaucoup sont restés,

 

Des veuves du Troyen je te dirai les larmes

 

Aux premières douceurs de leur captivité.

 

 

Ton roi des rois succombe au lit de l'infidèle

 

Qui du lambeau de pourpre enveloppe son fer ;

 

Il entend résonner les maisons paternelles

 

De plus de trahisons que n'en punit l'enfer.

 

 

Ne crains pas que j'oublie une épouse obstinée

 

Sur l'antique olivier de vos jeux nuptiaux ;

 

Elle n'a rien subi que le vol des années,

 

Mais, Ulysse, elle ignore et tes biens et tes maux !

 

 

Mon coeur est plus savant que la Muse elle-même

 

Que Mémoire sa mère instruisit tout au plus

 

Du bruit de vos combats et de tes stratagèmes ;

 

Où se tait votre histoire elle ne chante plus.

 

 

Je ris de son silence et de toi je m'empare !

 

L'impure Océanide au soleil languissant

 

Du plus sage des Grecs dit le songe barbare

 

Et l'âcre volonté qui lui brûle le sang.

 

 

Comme le Dieu d'en bas qu'a voulu Proserpine

 

Est du Tartare noir au grand jour emporté,

 

J'élève au ciel sacré des paroles divines

 

Ce qui rampe et mugit dans tes obscurités !

 

 

Puissé-je t'emporter au delà de ton âme !

 

Ô captif entravé des formes d'un destin,

 

Toi-même a découvert aux cendres de ta flamme

 

Les Ulysses nombreux que ta rigueur éteint :

 

 

Pourquoi serrer ta vie à la maigre colonne

 

Où Sagesse et Vertu t'enchaînent de leurs noeuds ?

 

Il reste à consoler, plus faibles que personne,

 

Ces Ulysses troublés, déments ou furieux.

 

 

Le peuple des désirs agite la nature,

 

Mais un chemin qui monte au-dessus de la mer

 

Tôt ou tard les conduit au centre des figures

 

Que les Dieux en dansant décrivent dans l'éther.

 

 

Par delà ces flambeaux, esclaves magnifiques

 

Réduits à tournoyer dans l'orbe d'une loi,

 

Mon coeur t'épanouit et mon regard t'explique

 

Les belles libertés qui sont faites pour toi.

 

 

Résigne les fardeaux, ton sceptre, ta couronne

 

Et ta coque de noix sur les flots écumeux !

 

A ton coeur tout puissant mon être s'abandonne,

 

Voici le myrte pâle et les roses de feu :

 

 

J'ai si longtemps rêvé dans cette solitude

 

Des plus tendres secrets à toi seul découverts,

 

Que le sourire aigu de ma béatitude

 

Engage l'esprit pur aux noces de la chair.

 

 

Viens ! Nos lits d'algue sèche et de menthe flétrie,

 

Des quatre vents du ciel embrasés nuit et jour,

 

Gémirent trop longtemps des lourdes rêveries

 

Qu'au désir ajoutait la crainte de l'amour ;

 

 

Tous les flots en passant m'avaient promis ta voile,

 

Ne m'as-tu pas cherchée aux confins de la mort ?

 

Quelque trait soit parti de jalouses étoiles,

 

Je te disputerais à la haine du sort.

 

 

Ô triste favori de l'écume sauvage,

 

C'est moi qui t'avertis de ton unique bien ;

 

Hélas ! nous fuirais-tu de rivage en rivage,

 

Je t'aurai dit ton âme, et le reste n'est rien !

 

*****

 

Telle, ô son de cristal, ô notes d'or liquide,

Telle, et plus doucement, arrache la perfide

A ton coeur fasciné l'inutile sanglot.

Quelques-uns ont rougi d'entre tes matelots,

Mais tous épouvantés du souffle qui t'appelle,

Te chargeant à l'envi d'une entrave nouvelle,

Ont fait force de bras vers le pâle horizon

Où doit fumer un jour le toit de ta maison.

*****

 

Depuis, qu'un soleil dore ou qu'une lune argente

La creuse immensité de la plaine changeante,

Dans l'asile secret des ombres de ton coeur

Nul écho ne répond qu'à la molle langueur

Des plaintes d'un soupir ou des larmes d'un songe.

S'il faut qu'à tes palais la course se prolonge,

Le regret douloureux qui te hante a le goût

D'une liqueur d'oubli qui se préfère à tout.

Mais tu ne frémis plus que la bonté des brises

Ait cessé de sourire à ta longue entreprise ;

Qu'importe que des flots l'inutile tourment

Heurte précipité contre ton bâtiment !

De leur gouffre salé, commune sépulture,

Émergé seul et nu sur un tronc de mâture,

Le soin de te garder et de te soutenir

Est-il évanoui dans l'amer souvenir

De la haute beauté qui gonfle ta mémoire ?

Aux fleuves infernaux ceux qui sont allés boire

Disputent s'ils ont lu sur les tables d'airain

Le sort qui te délivre ou le sort qui t'étreint.

*****

 

Aborde Calypso, profane la déesse,

Et fuis ! L'aulne et le pin que ton art lie et dresse

Grondent de remporter dans le trouble des mers

Un coeur inassouvi des maux qu'il a soufferts.

Qui le rassasiera ? Ton ennemi Neptune

Découvre le radeau qui porte ta fortune

Et le trident brandi sur les flots irrités

Égale à ses fureurs ton infélicité

Jusqu'à ce que, surgie entre l'onde et l'étoile,

La fille de Cadmus t'enveloppe du voile

Qui te fera dompter les flots retentissants

De tes bras vigoureux et de tes reins puissants

Et d'écueil en écueil embrasser le rivage

Où, te dissimulant sous un lit de feuillage,

Comme un feu recouvert par quelque bûcheron,

Tes membres et ton corps épuisés dormiront

Trois jours, trois nuits, comptés de couchant en aurore,

Et, comme en t'éveillant tu souffriras encore,

Ô trois et quatre fois heureux, gémiras-tu,

Quiconque a renoncé l'implacable vertu

Et, du cyprès amer s'il a cueilli sa rose,

Là-bas sur la prairie où les âmes reposent

De tant de matelots qui moururent d'amour,

A laissé la fatigue et les soucis du jour !

Aux rois plus qu'aux sujets la servitude humaine,

Économe de biens, est prodigue de peines.

*****

 

Ô naufragé battu par le flot du destin,

Ombre dure opposant aux clartés du matin

Tes sursauts douloureux de fureur et d'envie,

Tu n'as point relâché les rênes de ta vie

Et ni Nausicaa, ni le divin chanteur,

Ni les sages vieillards de leurs peuples pasteurs,

Ni le vaisseau qui sut retrouver ta patrie

Mais que nul n'a revu dans la verte Schérie,

Ni, sur le sol sacré, ta déesse aux yeux clairs

Quand elle eût délivré du mensonge de l'air

Les rochers de Phorcys et les vergers d'Ithaque,

Ton vieux chien mort d'amour, ni ton beau Télémaque,

Rien ne peut alléger, tout appesantira

Ton coeur mélancolique et ton farouche bras ;

Malheur aux étrangers qui, rongeant tes domaines,

Menacent du flambeau la couche de la reine !

Contre ces insensés qu'aveugla leur désir,

Tu viens comme l'épieu qu'acheva de durcir

Dans le four embrasé la langue de la flamme ;

Ayant brûlé ton coeur et resserré ton âme,

Tu veux te délivrer de toi-même en frappant.

*****

 

La chaste Pénélope ou la mère de Pan,

L'épouse vertueuse ou la reine infidèle

Au faîte des palais espère ou tremble-t-elle,

Pendant que des degrés à l'angle de la cour

L'arc que nul ne tendit se décharge à coups sourds,

Et la corde en vibrant jette un cri d'hirondelle ?

Vos temps sont arrêtés, ô têtes criminelles !

Un dard inopiné qui vola tout d'abord

Au jeune Antinoüs a présenté la mort.

Il la reçoit debout, comme il prenait la coupe ;

Le mieux né, le plus beau de l'insolente troupe

Ainsi de tout son long sur la terre est couché,

La poitrine béante et le poumon tranché.

Polybe, Amphimédon, Eurimaque suivirent

Tous les trois arrivés par le même navire

Qui ne chargera plus pour repasser la mer

Que le fardeau sanglant des os et de la chair.

Tel un troupeau parqué, proie à peine vivante,

Le reste bat les murs aux crocs de l'épouvante

Et, quand le trait l'atteint, s'écroule en vomissant

Dans l'épaisse liqueur des viandes et du sang

Cet esprit qui s'en va dans le royaume inane

Où le maître d'en bas fait la couche des Mânes.

*****

 

Héros, es-tu content ? Tes ennemis sont morts

Et, la terre pieuse ayant caché les corps,

Douze femmes feront la plainte funéraire.

Mais, pour avoir uni l'opprobre à l'adultère,

Sur un câble tendu de douze noeuds coulants,

Par le cou délicat de ces beaux corps tremblants,

Vers les oiseaux du ciel en grappe vengeresse

Tu leur feras porter la peine des traîtresses

Sans que leurs pieds légers frémissent trop longtemps.

*****

 

Tu veux te reposer, ô mon Ulysse ? Attends !

Quand, lavé, parfumé dans tes belles piscines

Tu t'es purifié de la houle marine,

Ithaque saluant aux degrés de l'autel

Tes yeux, ta chevelure et ton pas d'immortel,

La volonté de Ceux qui font que tu revoies,

Brillante, et ses yeux pleins de larmes et de joie,

L'intacte Pénélope, et ton père et ton fils,

Juge que tes travaux n'ont pas encore suffi

A les dédommager du coût de ta victoire ;

Les morts que tu gorgeas du sang des brebis noires

N'ont-ils pas annoncé qu'il faudrait repartir ?

Pars donc, acquitte-toi ! Tâche de découvrir

Au delà du couchant, sous le tombeau des flammes,

Les peuples ignorant l'usage de la rame

Qui, la voûte des cieux sur leur front s'abaissant,

Se traînent ou, ployés, rampent en gémissant.

Par ces confins perdus, si les astres le veulent,

Retrouve le chemin du toit de tes aïeules

Et doute qu'aujourd'hui plus qu'hier ou demain

Le Pire ou le Meilleur appartienne aux humains ;

Pour s'être mesurée aux plus hautes Puissances,

Ta fortune est le prix de ton obéissance,

Mais tu ne serais pas leur docile vainqueur

Si tu n'entretenais au secret de ton coeur

Assez de vénéneux regrets et d'amertumes

Pour estimer la vie au poids de son écume

Et vouloir en tout temps lui porter coup pour coup,

Sûr de n'y rien laisser si ton coeur ose tout !

Que te font les combats, l'Océan, l'incendie,

Et le plus ou le moins d'humaine perfidie ?

La parfaite beauté qui s'est montrée à toi

N'aura fleuri qu'un jour ni chanté qu'une fois,

Mais ton esprit lui doit toute sa nourriture

Et c'est elle qui tient dans ta main froide et sûre

La pique du guerrier, la barre du marin,

Et le bâton noueux de l'humble pèlerin.

*****

 

Dis-nous ton plus beau jour, Ulysse, je te prie,

Quand, revenu mourir en ta belle patrie,

Tu gravis, appuyé sur ta crosse à clous d'or,

La tribune de marbre à la pointe du port :

Là tu t'assieds, afin que les sujets d'Ulysse

En retour de l'impôt reçoivent la justice ;

Tu les accueilles tous, aucun n'est rebuté,

L'existence a mûri ton amère bonté.

Bientôt en s'écoulant la pauvre multitude

Entre la mer et toi refait la solitude,

Et l'antique unité de vos deux éléments

Sur la vague de pourpre affleure sourdement.

Le pilote muet de l'invisible barque

Approche, il resplendit d'un ordre de la Parque

Qui de cette journée allongera l'espoir

Au-delà du rayon de l'étoile du soir.

Les Dieux ont accordé ce que ton coeur demande,

Un autre arc que celui que tu tendis se bande

Sous l'horizon doré, dans le jour amorti,

Et le trait du profond de l'abîme est sorti

Qui, t'apportant le prix de sa pointe de flamme,

T'oriente déjà sur les routes de l'Ame

Où, l'esprit déchargé de ton corps soucieux,

Dansant comme un satyre et riant comme un dieu,

Tu n'arrêteras plus de voir et de connaître !

*****

 

Guide et maître de ceux qui n'eurent point de maître

Ou, plus infortunés, que leur maître trompa,

Donne-leur d'inventer ce qu'ils n'apprirent pas.

Ulysse, autre Pallas, autre fertile Homère,

Qui plantas sur l'écueil l'étoile de lumière

Et redoublas les feux de notre firmament !

L'amour même, l'amour qui traîna le tourment

D'Hélène et de Pâris en un même désastre,

A ton ciel agrandi fidèle comme un astre,

Rayonne la beauté de ton enseignement

Et la Postérité lit sur tes monuments,

Quelle sainte vertu, quelle raison divine

Enchaînèrent ton coeur dans ta triste poitrine :

Ô COEUR, APAISE-TOI ! GOÛTE JUSQU'A DEMAIN

L'UNE OU L'AUTRE RIGUEUR DE TON SORT INHUMAIN.

DEMAIN LES ARTS SAVANTS NÉS DE L'INTELLIGENCE

COURONNENT TA DOULEUR, ÉPURENT TA VENGEANCE.

IL TE SERA PERMIS, Ô GRAND COEUR IRRITÉ,

DE TIRER TOUT SON FRUIT DE LA CALAMITÉ.

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