Editorial : Exagérations

Publié le par Lux

   

 

"Tout ce qui est exagéré devient insignifiant", a dit Monsieur de Talleyrand. Cet axiome fameux a trouvé son application à plusieurs reprises ces temps derniers.

 

Monsieur Boutéflika "déparle"

Un parfait exemple d'exagération poussée au paroxysme est donné par Monsieur Abdelaziz Boutéflika. Véritablement, le président algérien "déparle", pour employer l'expression favorite de Pierre Boutang, c'est-à-dire qu'il perd réellement la tête, quand il s'en prend à la France. Il dit alors n'importe quoi. Par exemple, il prétend que notre pays s'est rendu coupable de " génocide culturel " en Algérie. En ce qui concerne le mot " génocide ", il suffit de rappeler que l'Algérie comptait moins d'un million d'autochtones lors de la conquête en 1830 et que leur nombre s'élevait à 9 millions lors de notre départ en 1962. Les Indiens d’Amérique qui  occupaient les territoires qui sont devenus les Etats-Unis, auraient été bien contents de subir un tel " génocide ", au lieu de connaître le sort que l'on sait !

Le qualificatif “culturel” n'est pas plus approprié. Si cela avait été vrai, la plupart des Algériens de confession musulmane auraient été obligés de se convertir au christianisme et l'Islam aurait quasiment disparu de ce pays ! Au contraire, la France a - peut-être à tort, disent certains - scrupuleusement respecté la religion musulmane et laissé fonctionner librement les mosquées et les écoles coraniques. Quant aux musulmans qui se convertissent au chris-tianisme, ils sont plus nombreux aujourd'hui que du temps où l'Algérie était française. La vérité est que Monsieur Boutéflika cherche un dérivatif commode pour faire oublier le désastre qui a frappé ce beau pays depuis notre départ. Guerre civile larvée, corruption généralisée, pauvreté massive, répression brutale, notamment en Kabylie, économie à bout de souffle, chômage endémique…

Il ne faut pas pousser beaucoup la plupart des Algériens pour leur faire regretter l'Algérie française, malgré ce qu'on a pu dire ! D'ailleurs, Monsieur Boutéflika lui-même ne donne-t-il pas le mauvais exemple ? Quand il est malade, ne va-t-il pas se faire soigner en France, et pas dans n'importe quel hôpital, mais au Val-de-Grâce ? Pourtant, comme chacun sait, celui-ci est un hôpital d'instruction de l'Armée française, laquelle ne serait composée, selon le président algérien, que de criminels et de tortionnaires… Pourquoi Monsieur Chirac tolère-t-il sans réagir ces insultes et pourquoi ne demande-t-il pas à Monsieur Boutéflika, lorsque celui-ci veut se faire soigner en France, de s'excuser pour ses écarts de langage ou d'aller se faire soigner ailleurs ?

Le mondial de football
Comme beaucoup de Français, j'aime bien le football ! Sans être un fan, il ne me déplaît pas de temps en temps de regarder un match à la télévision. Mais trop, c'est trop ! Encore un exemple d'exagération ! Pendant plus d'un mois, tous les médias n'ont plus parlé que de la coupe du monde de football… Qu'il s'agisse des journaux, des radios ou des télévisions, du matin au soir, aucun autre sujet n'était abordé. Et, bien entendu, ce dont parlaient les commentateurs - et pas seulement les chroniqueurs sportifs - c'était principalement de l'équipe de France, de ses performances et de ses espoirs ! Le tout sur un ton vainqueur auprès duquel les cocoricos de Déroulède paraîtraient d'une parfaite impartialité ! Notons que cette " foot-mania " n'épargnait pas les membres de notre classe  politique, toujours avides de popularité. C'était le cas en particulier du président de la République et du Premier ministre, visiblement ravis de voir l'attention du public se détourner des problèmes sociaux, politiques et économiques de notre pays. Ils auraient bien voulu, en outre, comme en 1998, faire d' une équipe composée de " blacks, blancs, beurs " un symbole de l'unité nationale et du succès de " l'intégration  républicaine ". Mais le coeur n'y était plus ! Les derniers flons-flons entendus, largement ternis d'ailleurs par la défaite de l'équipe de France en finale, notre pays s'est retrouvé dans le même état dans lequel il était un mois avant, en face des mêmes problèmes, la gueule de bois en plus ...

Riposte disproportionnée

A l'heure où j'écris ces lignes, un accord a enfin été trouvé à l'ONU sur le Liban et un cessez-le-feu a été décidé à partir du 14 août au matin. Le pauvre Liban, si cher à nos cœurs, croule depuis plus d'un mois sous les bombes et les obus israéliens. Dans cette affaire, la politique de la France a semblé incertaine. Dans une première phase, elle a paru  se placer à la remorque des Etats-Unis, notre pays se contentant de rapatrier ses nationaux et ses touristes. C'est seulement quand on a commencé à connaître l'ampleur du désastre subi par ce pays ami, que la politique de la France a fini par évoluer.

A ce jour, on compte mille civils libanais tués (pour à peine  une centaine de combattants du Hezbollah abattus), plusieurs milliers de blessés, près d'un million de personnes déplacées... Les ports, les centrales électriques, les dépôts d'hydrocarbures, les voies de communication, toutes les infrastructures de ce malheureux pays ont été ravagés par les bombardements israéliens. Et pourquoi ? Quelle violente attaque Israël a-t-elle subie qui puisse justifier une réaction d'une telle ampleur, que le Président Chirac a qualifié avec raison de "disproportionnée" ? Deux soldats israéliens ont été enlevés le 12 juillet par  des membres du Hezbollah, groupe libanais chiite puissamment armé. Celui-ci a proposé de faire l'échange de ces deux soldats contre la libération d'un certain nombre de prisonniers détenus par Israël, comme cela a déjà eu lieu dans le passé. La seule réponse d'Israël a été un déluge de feu, non seulement sur les zones tenues par cette milice, mais sur l'ensemble du territoire libanais. De son côté, le Hezbollah a tiré de nombreuses salves de   roquettes, mais le tir était si imprécis qu'elles ont fait relativement peu de morts en Israël (41 morts civils, selon Le Monde).

Qu'on nous comprenne bien. Comme tout Etat souverain, l'Etat d'Israël a parfaitement le droit de se défendre, et nous ne verserions pas la moindre larme si, au cours d'opérations ter-restres ciblées, l'armée israélienne avait tué  des islamistes radicaux. Mais pourquoi cet acharnement contre un petit pays incapable de se défendre ? Pourquoi tous ces morts innocents et ces destructions systématiques ? Il faut savoir que le Liban est un " patchwork " de  races et de religions et que la moitié des soldats libanais, et même deux ministres du gouvernement, sont chiites. Veut-on déclencher une nouvelle guerre civile, alors que le Liban se relevait juste de la précédente ? Heureusement, le gouvernement français a compris - un peu tard - le piège dans lequel on voulait le placer, à savoir nous entraîner dans une guerre qui n'est pas la nôtre : la Résolution 1701 de l'ONU prévoit donc que les forces armées, fournies notamment par la France, en appoint de la FINUL, ne seront pas chargées de désarmer le Hezbollah… Comme quoi, le dicton de Talleyrand  que nous citions en commençant, n'est pas toujours exact. En effet, si la réaction des Israéliens est tout à fait exagérée, elle est aussi parfaitement significative de l'état du monde et du manque de jugement des dirigeants occidentaux…

Georges ROUSSEAU

Publié dans Pensée politique

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