Benoît XVI en France. Entretien avec le prince Jean.

Publié le par Lux

ImageLa puissance de la vision de Benoît XVI sur l’évolution du christianisme depuis 2000 ans se dévoile peu à peu. Dans son célèbre discours de Ratisbonne, le Pape avait magistralement démêlé l’écheveau des liens tissés entre l’Eglise et la pensée grecque. A Paris, au collège des Bernardins, il a montré comment, en ce lieu même, des clercs qui n'étaient rien d’autre que des "chercheurs de Dieu", avaient, sans le savoir, inventé une civilisation : la nôtre. Le prince Jean était là. L’équipe d’animation du site Gens de France lui a posé quelques questions.

Du 12 au 15 septembre dernier, le pape Benoît XVI a effectué son premier voyage dans notre pays. Mais ce n’est pas d’hier que Joseph Ratzinger connaît la France et aime sa culture. Venu du baroque bavarois, il n’en apprécie pas moins notre sensibilité classique. Le prince Jean, invité au Collège des Bernardins, était aussi présent aux Invalides. Il a bien voulu s’entretenir avec l’équipe responsable de la Lettre.

– Monseigneur, le pape Benoît XVI est venu passer trois jours en France et y a été très bien accueilli. Quelle impression générale en avez-vous gardée ?

Ce que j’en retiendrai surtout, c’est la force, la densité de ses enseignements. Tout m’est paru si clair… et si éclairant ! Un langage très simple, et une pensée profonde mise à la portée de tous. Au Collège des Bernardins, c’était éclatant.

– Nous allons y venir. Mais d’abord, faisant écho à la visite du président Sarkozy à Rome en décembre 2007, le Pape est revenu sur la laïcité. Qu’en avez-vous retenu ?

J’ai lu l’interview qu’il a donnée à des journalistes dans l’avion le conduisant à Roissy. Il leur a expliqué que la foi chrétienne n’a rien de politique, qu’elle est une “autre sphère” de la vie humaine, que l’Etat a une mission spécifique, et que la religion et la politique doivent seulement être “ouvertes” l’une à l’autre. Ce à quoi, de mon propre point de vue, j’adhère tout à fait.

– Accueilli à l’Elysée, Benoît XVI a souligné que les racines chrétiennes de l’Europe étaient notamment passées par la France.

Au Collège des Bernardins, il a cité saint Irénée, évêque de Lyon à peine un siècle après le Christ : ce grec de Smyrne, l’actuelle Izmir turque, était venu en Gaule pour annoncer qu’il n’y avait plus “ni Grecs, ni Gaulois”… Elles sont là, les racines de l’Europe. La France était alors encore dans les limbes, mais notre regard la rend déjà rétrospectivement présente...

– Toujours à l’Elysée, le Pape semble avoir donné son aval à l’expression “laïcité positive”...

Tout à fait. Il nous appelle à réfléchir au vrai sens à donner à la laïcité. Il a indiqué les deux grands axes de cette réflexion : comment bien faire la distinction entre le politique et le religieux, pour clarifier le vrai sens de la “liberté religieuse” dans l’Etat ; et – second axe – comment rendre à tous plus évident le rôle irremplaçable de la religion dans la formation des consciences et dans l’établissement de ce qu’il a appelé un “consensus éthique” dans la société. C’est une vision des choses que je ne peux que faire mienne.

– Benoît XVI a aussi évoqué la présidence de l’Union européenne. Il semble avoir, dans un langage subtilement diplomatique, été assez critique sur la manière dont est conduite l’Europe.

Je ne crois pas du tout que son langage ait été diplomatique. Il a montré, en termes clairs, que la construction de l’Europe ne pouvait passer que par le respect des droits inaliénables de la personne humaine de sa conception à sa mort, à sa vie familiale, au travail… Il a aussi montré que l’unité de l’Europe ne peut pas être une uniformité, qu’elle ne peut se faire que dans le respect des différences nationales et des identités culturelles. Mon propre combat de prince français, vous le savez – particulièrement en ces temps de crise que nous traversons - s’inscrit tout naturellement dans ces préoccupations.

– Passons, Monseigneur, à la soirée au Collège des Bernardins. Vous y aviez été invité…

Oui, parmi 650 participants. Je dirai d’abord un mot du lieu, ce Collège des Bernardins, tout à fait ignoré, redécouvert et superbement restauré. Vous savez mon attachement au patrimoine français. Quelle tristesse qu’il ne reste presque rien des premiers bâtiments de cette université parisienne, la plus ancienne d’Europe après Bologne, qui fut aussi la plus haute autorité morale, après Rome, de la Chrétienté. Mais on n’en est que plus heureux que ce vestige ait été préservé.

– Le lieu semblait, en effet, prédestiné…

Oui, le Pape a parlé des origines de la théologie occidentale et des racines de la culture européenne… “Ce lieu évoque-t-il encore pour nous quelque chose, a-t-il demandé, ou n’y rencontrons-nous qu’un passé révolu ?” Les moines qui travaillaient ici, dont le seul souci était de chercher Dieu, ont sans le savoir inventé la culture occidentale. Pour vivre, ils travaillaient : ora et labora. Culture de la parole et culture du travail. Le Pape a montré comment l’une ne peut aller sans l’autre, sinon – et c’est bien ce qui se passe – la culture occidentale ruine l’équilibre sur lequel elle est fondée. En l’écoutant, je pensais à la France, où ont éclos tant de monastères au moment même où elle se constituait peu à peu en nation. Regardez : les deux abbayes de Cluny et de Cîteaux, qui sont au fondement même de l’Europe, datent l’une de 909, l’autre de 1098, comme si elles avaient voulu "encadrer" les débuts de l’épopée capétienne en 987 ! La naissance de l’Europe et celle de la France ont été concomitantes. Leur lien est profond, et ce lien entre le projet culturel ecclésial et le projet politique capétien, nous devons l’avoir intensément présent à l’esprit si nous voulons comprendre quelque chose à l’Europe d’aujourd’hui.

– Vous étiez, le lendemain matin, sur l’esplanade des Invalides, au milieu de 260 000 fidèles …

L’esplanade était, c’est vrai, noire de monde jusqu’à la Seine… L’écoutant, je pensais aussi à Louis XIV, dont la figure équestre domine la façade des Invalides, et qui ne devait pas être le moins étonné du spectacle ! On identifie souvent les Invalides à Napoléon, depuis que le roi Louis-Philippe y a fait placer son tombeau dans le juste souci de réconcilier les Français. Cela ne doit pas faire oublier que Louis XIV a voulu rendre justice à ses soldats invalides de guerre – nous offrant en même temps ce chef-d’œuvre d’architecture classique. Je peux imaginer que, même venu du baroque bavarois, Benoît XVI y a été sensible.

- Vous n’avez pas pu le suivre à Lourdes.

- Non, mais j’ai noté un passage du discours qu’il y a tenu à tous les évêques de France réunis : il a évoqué sa présence, en tant que simple cardinal allemand, à la commémoration des 60 ans du Débarquement de Normandie : “Rarement comme alors, a-t-il dit, j’ai senti l’attachement des fils et filles de France à la terre de leurs aïeux. La France célébrait alors sa libération temporelle. Aujourd’hui, c’est à une véritable libération spirituelle qu’elle doit œuvrer.” Le Pape est dans son ordre quand il dit cela. Mais pour ma part, je veux aussi y lire un appel à nous libérer de toutes les pesanteurs idéologiques qui entravent la marche en avant de notre pays et viennent encore de prouver leur terrible capacité de nuire.

 

Publié dans Actualité nationale

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