La transformation du capitalisme

Publié le par Lux

La

LETTRE

DE LA

RESTAURATION NATIONALE

 

           

 

La transformation du capitalisme

 

 J’ai signalé il y a longtemps, notamment dans une conférence à l’Institut de la Restauration Nationale, la transformation qu’a subi le capitalisme au cours des vingt - cinq dernières années. C’est fondamentalement de cette transformation radicale que proviennent les dérèglements chaotiques que nous connaissons aujourd’hui.

 

 

Le capitalisme qui existait au dix-neuvième siècle et jusque dans les années 1980 était fondé sur l’union d’une classe d’entrepreneurs et de fabricants, les industriels, et d’une classe de financiers, les banquiers. C’est l’association étroite de ces deux catégories de personnes, souvent liées par des liens familiaux – pensez par exemple à Neuflize Schlumberger – qui a permis le triomphe du capitalisme industriel au dix-neuvième siècle. Cette union intime permettait au banquier d’avoir confiance dans les projets des industriels et surtout lui donnait une parfaite connaissance du rythme de l’industrie.

 

Donner du temps au temps

 

Car une réalisation industrielle demande du temps. Dans le meilleur des cas, elle n’aboutit qu’à moyen terme. Songez au délai séparant les premiers pas d’un projet dans l’industrie automobile ou l’industrie aéronautique et le démarrage effectif de la production : il s’agit le plus souvent de plusieurs années, pendant lesquelles il a fallu financer les études, les recherches et les essais ! Autrement dit, le capitalisme du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème, ne se concevait pas comme une spéculation rapide, un « coup » par laquelle on peut en quelques jours gagner une fortune, mais comme un long processus d’accompagnement de réalisations industrielles. Oh ! Certes, il existait déjà des voyous et des escrocs, qui faisaient miroiter aux « gogos » des fortunes rapides grâce à des investissements quasi – miraculeux, à Panama ou ailleurs ! Mais les grandes branches industrielles, elles, et les banquiers qui les accompagnaient, savaient que leurs profits étaient forcément modestes chaque année et devaient donc nécessairement s’étaler sur une période assez longue. C’était, avec une rentabilité un peu plus forte, l’équivalent de l’ancienne rente perpétuelle, qu’elle soit foncière ou rémunérant des emprunts d’Etat.

 

Changement d’actionnariat

 

Ce capitalisme-la est fini depuis environ vingt-cinq ans. Les actionnaires principaux des sociétés cotées ne sont plus des familles d’industriels - banquiers ou de banquiers – industriels, mais des organismes de placements collectifs en valeurs mobilières, par exemple des SICAV et autres fonds communs, et, dans le monde anglo-saxon, des fonds de pension. Et les véritables dirigeants de ces organismes ne sont plus des personnes formées au sein du monde industriel ou en relation avec lui, mais des gérants de portefeuille, parfois très jeunes, qui marinent au sein d’un monde ultra - compétitif, dont le seul critère est la rentabilité immédiate. Gagner plus que le voisin, le plus vite possible, tel est l’unique objectif ! Pour obtenir, jour après jour, mois après mois, ces résultats mirobolants, on ne regarde pas toujours de trop près les moyens… D’abord, on agit sur les chefs d’entreprise dont le fond détient des actions. On soumet chacun d’eux à une fantastique pression pour que leur entreprise  obtienne  des résultats très supérieurs à ceux normalement attendus dans cette branche. Et cette pression est efficace, car elle s’accompagne de la menace de vendre massivement les actions de la société en question ! Menace  bien réelle, lorsqu’on sait que la majorité du capital des sociétés cotées au CAC 40 est possédée par de tels organismes. Pour parvenir à ces résultats qui ne correspondent pas, la plupart du temps, à la rentabilité provenant du fonctionnement normal de la branche industrielle concernée, les chefs d’entreprises, non seulement serrent au maximum les coûts de leurs activités classiques, mais encore vendent les «  bijoux de famille », se séparent d’activités pas assez rentables, et souvent délocalisent…

 

Parfois, la spéculation sort du bois

 

Parfois, ces organismes de placement, ou plutôt leurs gérants, passent la ligne rouge. Ils en arrivent à la spéculation pure et simple, qui ne se distingue plus d’un pari, pari sur n’importe quoi, sur le prix du pétrole ou de n’importe quel métal ou produit, ou sur n’importe quelle monnaie ou titre, ou même sur des indices, prodige de la dématérialisation ! On le comprend, les gérants de ces organismes en arrivent parfois à perdre de vue la réalité économique. C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, où des fonds de placement et parfois des établissements bancaires de renom, ont acquis, sous des formes plus ou moins camouflées, les dettes contractées par des emprunteurs peu fortunés pour l’acquisition d’habitations aux Etats-Unis. Naturellement, de tels investissements étaient supposés rapporter beaucoup, mais les risques étaient énormes, bien peu de ces emprunteurs étant capables de rembourser leurs dettes. On rappelle que deux millions d’habitations acquises par des personnes les plus modestes ont été saisies et vendues à l’encan depuis un an aux Etats-Unis.

 

L’Amérique vit au-dessus de ses moyens

 

A ce phénomène qui touche tous les pays, il faut ajouter un facteur aggravant, qui est spécifique aux Etats-Unis. L’Amérique vit à crédit. Quand nous disons « l’Amérique » », nous ne visons pas seulement l’Etat Fédéral U.S., dont le budget connaît un déficit véritablement abyssal qui ferait faire d’abominable cauchemars toutes les nuits à Christine Lagarde ! Nous considérons aussi la balance commerciale de ce pays, déséquilibrée depuis longtemps, le montant des achats américains à l’étranger dépassant, et de loin, celui des exportations américaines.  Et enfin, last but not least, nous visons la situation individuelle de l’américain moyen. Car, on ne le dit pas assez, le pourcentage de ses revenus annuels qu’un américain lambda consacre à l’épargne est un des plus bas du monde. De mémoire, ce pourcentage s’élève à 5 % pour un américain, tandis que celui d’un français dépasse 15 %, et celui d’un japonais vogue vers les 25 % ! Il s’ensuit que tout le monde, absolument tout le monde, aux Etats-Unis, dépend des crédits accordés directement ou indirectement par le reste du monde. Cette situation anormale ne peut pas durer éternellement…

 

L’absence de réglementation

 

Enfin, il faut le constater, comme le faisait remarquer récemment M.Antoine Bernheim, Président de l’assureur Generali, des règles du jeu sont indispensables et doivent être respectées. Or, si de telles règles existent en France et dans quelques pays européens, elles n’existent pas aux Etats-Unis. Il serait temps de s’en préoccuper !           

                   

Georges Rousseau

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