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L'ASSASSINAT du duc d'Enghien, combiné avec 'une froide férocité, exécuté avec une hâte scélérate, marque le réveil chez le consul Bonaparte, grisé par la fortune, du conventionnel endormi. Il n'était pas, pour le courant de la vie, sans conscience et il apparaît bien que cette fois, en avançant en âge et en déboires, sa conscience l'ait remordu. La page d'explications, et non par de repentir, qu'on 'peut extraire du Mémorial à à ce sujet, est sans intérêt et d'une mauvaise foi évidente. Quelques heures avant sa mort, à Sainte Hélène, il se releva et alla, pieds nus, ajouter à son testament un codicille enfantin, touchant sa victime. Car j'ai dit qu'il tenait, romantique avant la lettre, à l'opinion de la postérité, à la justification devant la postérité. Il pensait sans doute qu 'une grande partie de la curiosité française à venir serait consacrée à sa mémoire. L'idée ne lui pesait pas qu'il en viendrait d'autres, peut être plus surprenants que lui et que leur légende effacerait la sienne.
Les pires de son entourage ont collaboré à cette abomination, mis avec lui la main à la pâte : un Fouché, un Caulaincourt, un Savary duc de Rovigno, un Hulin (l'ami de Laclos). Ses deux principaux auxiliaires furent la peur et l'ambition, c'est dire le difficile passage du Consulat à l'Empire, du laurier à la couronne. Un complot royaliste, que commandait son plus redoutable adversaire, Cadoudal, se tramait autour de lui. On faisait, du côté des Jacobins, courir le bruit qu'il voulait restaurer la monarchie. La police savait, d'autre part, que l'arrivée en France d'un prince du sang, d'un Bourbon donnerait le signal de l'opération. Un nom estropié fit courir le bruit que Dumouriez, versatile et dangereux en raison de sa popularité, se trouvait auprès du prince à Ettenheim, dans le grand duché de Bade. Pour se saisir du due d'Enghien en territoire étranger, il fallait violer le droit des gens. Appartenait il au droit des gens de s'opposer à la décision d'un premier consul auréolé par la victoire, en fait le maître de la France? Aucune preuve n'existait de la connivence du descendant des Condé avec les conjurés. Qu'importât? On les trouverait, ces preuves, en perquisitionnant chez le prince au cours de son arrestation et chez la jeune femme dont on le savait épris. Depuis plusieurs semaines un réseau d'espionnage, installé par Fouché en personne, se resserrait autour du jeune homme, averti certes, mais entêté dans un « on n'oserait » traditionnel.
En 1893 paraissait à la librairie Plon un ouvrage, aujourd'hui rarissime, de M. Léonce Pingaud, consacré au comte d'Antraigues, agent secret au service de la Russie, émigré résidant à Dresde. Le comte d'Antraigues transmettait à Pétersbourg les renseignements qui lui étaient communiqués de Paris, soit par « l'ami », soit par « l'amie ». Le premier était un fonctionnaire du Ministère des relations extérieures que ses fonctions mettaient à même d'être renseigné, de première main, sur ce qui se passait dans l'entourage de Bonaparte. La seconde était une dame qui fréquentait la Malmaison.
Voici, extraits du chapitre III de ce livre, quelques passages concernant le procès. le rapt et l'exécution du due d'Enghien :
« ...C'est une horreur, c'est une abomination, mais il est aussi le plus imprudent des hommes. C'est Lajolais qui l'a compromis par une d par une déposition incidente, dans laquelle il a dit qu'il (d'Enghien) devait s'emparer de la citadelle d'Huningue, puis de celle de Strasbourg, que dans le plan les conjurés devaient lui livrer; que dans celle d'Huningue il devait laisser pour commandant M. Thumery, ce qui, mal écrit, a fait croire que c'était Dumouriez au Grand Juge, qui nous l'a envoyé ainsi écrit.
« Je crois quant à moi - et Durant pense de même ainsi que Talleyrand - que Lajolais a reçu du Grand Juge l'ordre de compromettre le due d'Enghien, que le Premier Consul voulait enlever déjà depuis plusieurs semaines, à ce que m'a assuré Duroc, lui même. On savait par deux de ses valets, dont un était une espèce de secrétaire, qu'il avait deux cassettes de papiers. Enfin, après la déposition secrète et incidente de Lajolais, le Consul manda Talleyrand et lui ordonna d'écrire la lettre, que vous avez vue imprimée, à l'électeur de Bade; il la lui remit toute faite; elle est encore dans le bureau, écrite par le conseiller Fourcroy qui est devenu l'intime confident de Bonaparte. Talleyrand lui fit de fortes représentations, je vous le jure sur mon honneur. Bonaparte lui dit : « Je le veux, je l'aurai, je le veux, je l'aurai », et le renvoya, lui ordonnant de lui envoyer le paquet fait, qu'il l'expédierait lui même. Talleyrand vint lui même chez Durant; il était pâle comme un mort, et il leur dit ce qui venait d'arriver, ordonnant de faire expédier la lettre et de la lui porter à signer. Durant ne lui dit mot, ni moi. Lui sorti, et à l'instant même avant l'expédition de la lettre, nous envoyâmes chercher mon neveu, frère cadet de celui que vous avez vu en Égypte consul de France; il est du commissariat de la guerre à Strasbourg, où il devait se rendre dans peu de jours. La lettre ne fut mise. au net, signée et remise au Premier Consul qu'après le départ de M.... et quand Caulaincourt partit. M... avait au moins trois postes d'avance.
« En arrivant à Strasbourg, le magistrat de sûreté de ce pays, nommé Popp, ami intime de M.... envoya un homme sûr à Kehl au nommé Trident, maître de poste, qui expédia à l'instant une estafette à Ettenheim. On disait au duc : « Partez à l'instant. « Lajolais vous a compromis ainsi que Mme de « Reich. Celle ci est arrêtée. Vous n'avez pas une " minute à perdre. » Le duc a reçu ce billet vingtneuf heures avant d'être arrêté, et n'en a pas tenu compte; il lavait sur lui, quand, après l'avoir fait lever, on l'a habillé. Il a été remis à l'inventaire à l'arrivée du due à Strasbourg. Le magistrat chef du tribunal criminel: a saisi le billet, l'a. déchiré et non compris dans l'inventaire sommaire. Ainsi vous voyez que ce malheureux jeune homme à été infatué et n'a par, voulu s'échapper. Nous avons la consolation d'avoir fait l'impossible entre Dieu et nous[1].
« La lettre de Talleyrand mise au net, Durant malade ne put la porter à la signature; je la portai. Talleyrand était avec Chaptal, l'un et l'autre fort opposés à cette arrestation, mais tous deux sieffrayés que Talleyrand me chargea de porter la paquet au Consul, ce qui fut fait. Je trouvai le Consul avec Caulaincourt, et c'est alors que je vis que d'Enghien était perdu. Le Consul lui dit devant moi : «Ordonnez au général qui ira à Ettenheim qu'on le fusille dans sa chambre, s'il y avait résistance tance, et vous le ferez fusiller partout Où Vous verrez un mouvement pour nous l'enlever. » Là, les ordres furent rendus devant moi. On envoya trois officiers en même temps sur la route de Paris à Strasbourg à postes fixes pour se relever quand on le conduirait ici. L'ordre était qu'il fût mené à Paris et retiré de la citadelle de Strasbourg la nuit, sortant par la porte de secours du côté de Saverne.
« J'oubliais que le Consul répéta plusieurs fois : «Caulaincourt, s'il était averti et qu'il s'enfuit, envoyez quinze cavaliers à toute bride après lui; promettez leur 3.000 louis s'ils le saisissent, et 1.500 si, ne le pouvant saisir, ils le tuent sur place en quelque lieu qu'ils le rencontrent. » Ce furent ses dernières paroles. Il y avait en ce moment dans son cabinet Berthier, Duroc, Caulaincourt, Régnier et moi.
" On n'apprend à connaître les hommes qu'à l'user, disait votre vénérable grand père, et je l'ai bien vu en cette occasion. Caulaincourt, que j'avais toujours cru un bon et aimable garçon, et que j'aurais parié devoir refuser cette mission, que Duroc et Mortier avaient refusée, s'en chargea non seulement avec joie, mais la tête lui tournait de plaisir de rendre service; il était infatué.
« Vous avez lu dans le Moniteur l'exécution des ordres; cela est cela est très exact. Seulement, ils mentent au sujet de l'électeur de Bade; il n'a pu consentir, puisque, lorsqu'il a reçu la lettre de Talleyrand, d'Enghien était à deux lieues enfoncé en terre de France. A Strasbourg, il n'a pas eu le temps de se reconnaître. Il n'a pas été maltraité; au moins je l'ignore. Mené à Paris jour et nuit, il s'est arrêté onze fois pour des quarts d'heure au plus pour des besoins; mais jamais on n'a voulu le laisser dormir. M... m'ajoute, mais cela je ne puis le croire, qu'on ne le laissait pas dormir en voiture exprès afin de l'empêcher d'être en état de répondre à ses juges; je ne crois pas cela.
« Arrivé à Paris, il a été d'abord au Temple; mais le matin Berthier y avait été avec Murat et y avait laissé deux capitaines et quatre gendarmes avec le carrosse de Murat pour le conduire aussitôt à Vincennes. En y arrivant, il a demandé tout de suite un verre de vin ou un bouillon, et un lit, parce qu'il n'en pouvait plus de fatigue. On lui a donné du vin, il n'y avait pas de bouillon, et on lui a refusé de dormir, lui disant que le conseil de guerre était assemblé. Alors il a paru ému.
« Talleyrand nous avait chargés d'envoyer des gens pour être témoins de tout, et j'avais envoyé un lieutenant de gendarmerie nommé Lemonnier. D'Enghien a demandé: « Mais que veut on? Vous juger, dit Hulin. Mais sur quoi? Sur ce que vous avez voulu assassiner le Premier Consul ! » Alors il a repris ses forces et dit: « Voyons, voyons ", et on le mena dans la salle. Là il s'endormit; au moins on l'a cru. Quand on lut les préambules, il y avait du inonde, c'est à dire des militaires; mais quand il voulut parler, on fit sortir tout le monde, le lieutenant de gendarmerie aussi. Enfin on les portes pour lui lire sa sentence. Il l'écouta sans mot dire, l'oeil ferme, mais très pâle. Il voulut refus; envoyer sa bague à la princesse de Alors il eut des mouvements d'impatience, presque convulsifs, et demanda à boire.
« Pendant ce ce temps, notre amie était Mme Bonaparte pour l'engager à le sauver. je vous jure devant Dieu qu'elle y a fait tout ce qu'il est possible de faire. Je vous dirai plus. Talleyrand écrit à ce sujet une lettre superbe au Consul pas eu le courage de parler, il a écrit; il a fait Joseph de le venir voir. Joseph est venu, et engagé à porter sa lettre au Consul, et à l'appuyer 1 Mme Bonaparte s'est jetée aux pieds de soit pour le supplier de garder le due comme otage vous rapporte ce qu'elle a dit elle même à amie, qui l'a écrit à mesure en rentrant chez Elle lui demanda donc de garder d'Enghien comme otage : «Eh! f..., lui dit le Consul, de quoi mêlez vous? Je n'ai pas besoin d'otage. Mi souverains le réclameront et vous en tirerez Eh! que me font les souverains? C'est pour ne le réclament pas qu'il sera exécuté. Mais qu'a t il fait? »Alors, elle jura à l'amie que Bonaparte , lui a lancé un coup de pied sur le genou, et est sorti.
« Joseph est entré alors. Il lui a parlé avec mi courage de lion, peut être trop, lui a dit qu'il serait le Robespierre et le Marat de la France. Bonaparte l'a envoyé se faire f... en toutes lettres, et a ordonné 1 l'exécution, puis il s'est enfermé à la Malmaison sans qui que ce soit, tout le monde le croyant Paris. Il a défendu qu'on laissât approcher pers, ...... excepté Hulin, qui est venu lui dire que le duc d'Enghien, avait été supplicié de quatorze coup de fusil tirés à la fois. Hulin me dit et répéta que Bonaparte avait dit ces seuls mots : " Un de moins! c'est bon. » .
Voilà, monsieur, tout ce que je sais et vous garantis être vrai, parce que j'en suis sûr, et si sûr que je vous supplie de n'en faire aucun usage publie qu'après ma mort ou un changement ici de maître. Je défie qui que ce soit d'être plus instruit, excepté Hulin, qui n'a jamais voulu dire à Talleyrand ce qu'il avait dit à huis clos, ce qui nie persuade que l'on fabrique sur cela quelque infamie pour faire périr quelqu'un ou flétrir sa mémoire. Je le crois; nous verrons.
« J'oubliais que Hulin, lui même, me dit hier chez Decrès que d'Enghien lui avait demandé un confesseur. Et que lui avez vous répondu ? dit Decrès. Je lui ai ri au nez, dit Hulin, et il s'en est passé[2]. »
« On n'a rien trouvé d'essentiel dans les papiers de la victime. C'est Bonaparte, assisté de Roederer et de Ségur, qui en a fait lui même l'inventaire.
« ... L'amie a de plus fermé sa porte à Caulaincourt, hier encore le bienvenu dans son château avec les officiera de son régiment, et n'a consenti à la lui rouvrir que sur les sollicitations expresses, réitérées, venues des Tuileries.
« Il a essayé, écrit elle à cette occasion, de se justifier, et il s'est justifié en une partie que voici. Bonaparte lui promit sa parole d'honneur que si d'Enghien était arrêté il serait enfermé jusqu'à la paix au château de Pierre Encise à Lyon sans qu'il y fût connu. Caulaincourt ne se fiant pas à cette promesse, Bonaparte la lui fit écrire par le Grand Juge. Il me l'a fait lire. Je lui dis « II faut la publier. » Il pâlit, me dit ne l'avoir conservée que pour moi, avoir consenti à la détruire et avoir dit qu'elle n'existait plus. La grande dame avait poussé l'expression de sa colère contre lui jusqu'à demander et obtenir qu'on changeât de garnison le régiment dont il était colonel; elle ne voulait point voir, même de loin, la couleur de son uniforme. »
L'horreur d'un tel récit, corroboré par d'autres de moindre précision, se suffit à elle même. Elle enlève à Bonaparte le droit de se plaindre des coups que lui assena ultérieurement la Providence, en, punition de sa barbarie. La peur d'un complot, en pareil cas, n'est pas une excuse et on le plaint, ce « tragédiante » d'avoir eu, en mourant, sous les paupières, le spectacle d'un pareil souvenir.