CHAPITRE IX - GENESE ET FORMATION D'UNE IDOLE (Leon Daudet) suite

Publié le par Lux

A L'ARMÉE

Quartier général Paris, 18 brumaire ait VIII

 

(9 novembre 1799).

 

 

le décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le commandement de la ville et de l'armée.

 

 

Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va et qui sont tout entières en faveur du peuple.

 

La République est mal gouvernée depuis deux ans. espéré que mon retour mettrait un terme maux; vous l'avez célébré avec une union qui m' impose (les obligations que je remplis; vous les vôtres et vous seconderez votre général la fermeté et la confiance que j'ai toujours vues en vous.

 

 

La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française ait rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui taire perdre. Vive la République!

 

BONAPARTE.

 

 

L'armée était l'instrument de l'ambition de Bonaparte et tout son jugement s'était réfugié dans l'art militaire, où il innovait avec une sage hardiesse, alors qu'en politique il se laissait entraîner par des conceptions orientales et démesurées. Forcé alors, par la nécessité, à revenir aux limites de l'Occident, il rétrogradait sans joie et avec une certaine amertume. Cela, comme nous le verrons, à plusieurs reprises. Vanter la liberté, mot talisman. d'une façon vague, car, en précisant, on risquerait de faire une gaffe irréparable. Affirmer, en même temps, la nécessité de la discipline, et d'une' discipline tendant à l'extrême. Ne pas se taire, car le 9 thermidor a montré, avec le cas de Robespierre, que lorsqu'on se tait on est submergé. Craindre et fuir la pompe, qui est génératrice d'envie, contraire à la liberté, et cependant la rechercher. Telles sont les contradictions au milieu desquelles se débat ce jeune chef sur qui tout le monde a les yeux, dans les salons comme aux camps et qui en fait cherche encore sa voie, alors. qu'elle paraît déjà triomphale.

 

 

Fils de la Révolution on sent qu'il voudrait en finir avec elle avant que, tel Saturne, elle 1 ait dévoré, et le souvenir de Robespierre, sur sa charrette, hante ses nuits, en même temps que le corps souple et gracieux de Joséphine absente. Mais, pour en finir avec la Révolution il faudrait être le maître absolu, avec des corps constitués à sa dévotion, des collègues civils obéissants et qui ne changent pas tout le temps de plan comme Sieyès, une Cour de réconciliation nationale. Il faudrait recoller la tête coupée du bon roi Louis XVI - che coglione! - se réfugiant, sous les huées, à l'Assemblée Législative pour y chercher du secours... alors qu'il avait de l'artillerie.

 

 

Le mois de décembre 1799 est particulièrement chargé. Le 18 décembre, il écrit au général Kléber, commandant en chef l'Armée d'Orient :

 

 

Paris, 27 frimaire an VIII

 

(18 décembre 1799).

 

Je vous ai expédié, Citoyen Général, plusieurs bâtiments; j'espère qu'ils auront eu l'adresse de parvenir jusqu'à vous et de vous porter des nouvelles de France, dont vous devez être bien avide.

 

 

Je vous expédie un officier de l'état major de Paris qui est au fait de tous les événements qui se sont passés. Vous verrez qu'il était temps que j'arrivasse en France. Les événements qui viennent d'avoir lieu &CL doivent être, pour vos soldats, de nouveaux motifs d'encouragement. Faites leur connaître qu'il ne se passe pas un jour où je ne m'occupe de tout ce qui peut influer sur leur sort, et qu'il sera bien doux pour moi celui où, comme premier magistrat de la République, je pourrai décerner des récompenses à des hommes qui ont tant de droits à mon affection.

 

Je n'ose rien vous écrire, même en chiffres, parce qu'à Paris et à Londres, on a des hommes qui déchiffrent tout; mais soyez bien persuadé que je ne vous perds pas de vue.

 

 

Vous verrez, par les dépêches du ministre de la Guerre, que l'on a réparé tous les torts que l'on avait faits au dépôt des demi brigades de votre armée restée en France.

 

J'ai fait donner une pension du tiers dit traitement de leurs maris aux femmes des individus qui sont en Égypte.

 

 

La campagne prochaine sera, j'espère, plus honorable pour les armées françaises que celle qui vient de se terminer. Pourquoi faut il que des hommes comme vous ne puissent pas se trouver à la lois en plusieurs lieux ?

 

BONAPARTE.

 

 

Le 21 décembre, trois jours après, Il écrit il l'obscur Moreau, commandant en chef de l'armée du Rhin, l'autorisant à conclure un armistice de trois mois «pourvu que l'armée d'Italie y soit comprise ». Il ajoute : « Le Gouvernement a une confiance entière dans le zèle du général en chef Moreau et dans ses talents militaires, qui doivent, dans la campagne prochaine, effacer la honte que fait rejaillit," sur les armes françaises, la dernière campagne en Italie. »

 

 

Mais voici que se pose, en ce même décembre 1799, la question des fêtes nationales, La Place, le croqueur d'araignées, étant ministre de l'Intérieur. Bonaparte consul avec Sieyès et Roger Ducos, lui écrit : « Les consuls de la République nie chargent, citoyen, (le vous inviter à préparer un travail sur les fêtes nationales. Ils désirent principalement que vous examiniez quelles sont les fêtes qui se rapportent à des événements sur lesquels l'opinion des citoyens s'est divisée et (lue, pour résultat de (  ces examens, vous leur fassiez connaître celles qui appartenant à des époques ou les voeux furent unanimes , vous Paraîtront devoir être consacrées. »

 

 

Par ordre du consul Bonaparte.

 

Voici maintenant (24 décembre 1799) le rapport établi par la main de Laplace et transmis par les consuls à la Commission Législative du Conseil des Cinq Cents.

 

 

L'institution des fêtes nationales est un des plus importants objets de l'attention du législateur. Pour qu'elles aient une utilité réelle, il faut qu'une grande idée politique ou morale ait présidé à leur création, et que, dans tous les lieux et dans tous les temps, elles puissent être célébrées avec le même enthousiasme.

 

D'après ces principes, il paraît convenable de faire quelques changements dans le système des fêtes commémoratives de divers événements de la Révolution. De toutes ses époques, peut être ne faudrait il consacrer par des fêtes que celle où elle commença et celle qui aurait dit la terminer. Le 14 juillet sera toujours cher aux amis de la liberté; c'est dans ce jour que l'on porta le premier coup au despotisme héréditaire qui pesait sur la France. Le jour où la République française fut proclamée mérite encore plus nos hommages; c'est là que commence l'ère nouvelle des Français, illustrée par d'innombrables triomphes et des vertus sublimes.

 

 

Je vous propose en conséquence, citoyens consuls, d' inviter par un message lu commissions législatives à déclarer que toutes les têtes commémoratives sont supprimées, excepté celles du 14 juillet et du 1er vendémiaire.

 

LAPLACE.

 

 

Mais ce n'en est pas fini pour ce même mois de décembre 1799. Le 25 décembre, Bonaparte écrit, dans un esprit de conciliation, au roi de Grande-Bretagne et d'Irlande ainsi qu'à S. M. l'Empereur, roi de Hongrie et de Bohème. Il met les bouchées doubles. Ce même jour, proclamation à l'armée d'Italie :

 

 

4 nivôse an VIII (25 décembre 1799).

 

 

Soldats! les circonstances qui me retiennent à la tête du Gouvernement m'empêchent de me trouver au milieu de vous.

 

 

Vos besoins sont grands : toutes les mesures sont prises pour y pourvoir.

 

 

Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline; la valeur n'est que la seconde.

 

 

Soldats! plusieurs corps ont quitté leur position; ils ont été sourds à la voix de leurs officiers. La 17e légère est de ce nombre.

 

 

Sont ils donc tous morts les braves de Castiglione, de Rivoli, de Neumarkt ? Ils eussent péri plutôt que de quitter leurs drapeaux, et ils eussent ramené leurs jeunes camarades à l'honneur et au devoir.

 

Soldats! Vos distributions ne vous sont pas régulièrement faites, dites vous. Qu'eussiez vous fait si, comme la 4e et 22e légère, la 18e et 32e de ligne, vous vous lussiez trouvés au milieu du désert, sans pain ni eau, mangeant du cheval et du mulet ? La victoire nous donnera du pain, disaient elles; et vous, vous quittez vos drapeaux

 

 

Soldats d'Italie! un nouveau général vous commande. Il fut toujours à l'avant garde dans les plus beaux jours de votre gloire. Entourez le de votre confiance; il ramènera la victoire dans vos rangs.

 

Je me ferai rendre un compte journalier de la conduite de tous les corps et spécialement de la 17e légère et de la 63e de ligne. Elles se ressouviendront de la confiance que j'avais en elles!

 

 

Cependant, en cette fin d'année 1799, l'état moral de la Bretagne et de la Vendée, nullement converties aux délices de la Révolution, ne cessait de préoccuper Bonaparte et il s'adressait, en ces termes, à leurs habitants.

 

Paris, 7 nivôse an VIII (28 décembre 1799).

 

 

Une guerre impie menace d'embraser une seconde lois les départements de l'Ouest. Le devoir des premiers magistrats de la République est d'en arrêter les progrès et de l'éteindre dans son loyer; niais ils ne veulent déployer la force qu'après avoir épuisé les voies de la persuasion et de la justice.

 

Les artisans de ces troubles sont des partisans insensés de deux hommes qui n'ont su honorer ni leur rang par des vertus, ni leur malheur par des exploits, méprisés de l'étranger dont ils ont armé la haine, sans avoir pu lui inspirer d'intérêt.

 

 

Ce sont encore des traîtres vendus à l'Anglais et instruments de ses fureurs, ou des brigands qui ne cherchent, dans les discordes civiles, qui l'aliment et l'impunité de leurs forfaits.

 

A de tels hommes, le Gouvernement ne doit ni ménagement ni déclaration de ses principes.

 

 

Mais il est des citoyens chers à la Patrie, qui ont été séduits par leurs artifices : c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la vérité.

 

Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des consciences; partout de partout des inscriptions hasardées sur des listes d'émigrés ont frappé des citoyens qui n'avaient jamais abandonné ni leur Patrie ni même leurs foyers; enfin (le grands principes d'ordre social ont été violés

 

 

C'est pour réparer ces injustices et ces erreurs qu'un gouvernement fondé sur les bases sacrées de la, liberté, de l'égalité, du système représentatif a été proclamé et reconnu par la nation : la volonté constante, comme l'intérêt et la gloire des premiers magistrats qu'elle s'est donnés, sera de fermer toutes les plaies clé la France; et déjà cette volonté est garantie par tous les actes qui sont émanés d'eux.

 

Ainsi la loi désastreuse de l'emprunt forcé, la loi plus désastreuse des otages, ont été révoquées; des individus déportés sans jugement préalable sont rendus à leur Patrie et à leurs familles. Chaque jour est et sera marqué par (les actes de justice et le Conseil d'État travaille sans relâche à préparer Ici réformation .(les mauvaises lois et une combinaison plus heureuse des contributions publiques

 

 

Les consuls déclarent encore que la liberté des cultes est garantie par la Constitution; qu'aucun magistrat ne petit y porter atteinte; qu'aucun homme ne peut dire à un autre homme : Tu exerceras un tel culte; tu, ne l'exerceras qu'un tel jour.

 

La loi du 11 prairial an III, qui laisse aux citoyens l'usage des édifices destinés au culte religieux, sera exécutée.

 

 

Tous les départements doivent être également soumis à l'empire des lois générales; mais les premiers magistrats accorderont toujours et des soins et un intérêt plus marqué à l'agriculture, aux fabriques et au commerce, dans ceux qui Ont éprouvé de plus grandes calamités.

 

Le Gouvernement pardonnera; il fera grâce au repentir; l'indulgence sera entière et absolue; mais il frappera quiconque, après cette déclaration, oserait encore résister à la. souveraineté nationale.

 

 

Français, habitants des départements de l'Ouest. autour d'une constitution qui donne aux magistrats la force comme le devoir de protéger les citoyens, qui les garantit également et de l'inset de l'instabilité et de l'intempérance des lois.

 

Que ceux qui veulent la gloire de la France se séparent des hommes qui persisteraient à vouloir les égarer, pour les livrer au. fer de la tyrannie ou à la domination de l'étranger.

 

 

Que les bons habitants des campagnes rentrent dans leurs foyers et reprennent leurs utiles travaux; qu'ils se défendent des insinuations de ceux qui voudraient les ramener à la servitude féodale.

 

Si, malgré toutes les mesures que vient de prendre le Gouvernement il était encore des hommes qui osassent provoquer la guerre civile, il ne resterait aux premiers magistrats qu'un devoir triste mais nécessaire à remplir, celui de les subjuguer par la force.

 

 

Mais non, tous ne connaîtront plus qu'un sentiment, l'amour de la Patrie. Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de la réconciliation et de la concorde; qu'ils parlent au cur le langage qu'ils apprirent à l'école de leur Maître; qu'ils aillent, dans les temples qui se rouvrent pour eux, offrir avec leurs citoyens le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu'elle a, fait verser.

 

BONAPARTE .

 

 

Afin de recoller, tant bien que mal, les morceaux de la belle porcelaine   unité nationale   cassée par l'horrible Révolution voici, en date du 5 janvier 1800, une proclamation à l'armée de la répression dans l'Ouest :

 

 

Soldats, le Gouvernement a pris les mesures pour éclairer les habitants égarés des départements de l'Ouest. Avant de prononcer, il les a entendus. Il a lait droit à leurs griefs, parce qu'ils étaient raisonnables. La masse des bons habitants a posé les armes. Il ne reste plus que des brigands, des émigrés, des stipendiés de l'Angleterre.

 

 

Des Français stipendiés de l'Angleterre ! Ce ne peuvent être que des hommes sans aveu, sans cur et sans honneur. Marchez contre eux ; vous ne serez pas appelés à déployer une grande valeur.

 

L'armée est composée de plus de soixante mille braves ; que j 1 apprenne bientôt que les chefs des rebelles ont vécu. Que les généraux donnent l'exemple dé l'activité. La gloire ne s'acquiert que par les fatigues et si l'on pouvait l'acquérir en tenant son quartier général dans les  grandes villes, ou en restant dans de bonnes casernes, qui n'en aurait pas ?

 

 

Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid excessif du nuits ; surprendre vos ennemis à la pointe du jour et exterminer ces misérables, le déshonneur du nom français.

 

Faites une campagne courte et bonne.

 

 

Soyez inexorables pour les brigands, niais observez une discipline sévère.

 

Mais voici la perle de cette instructive correspondance :

 

 

Au comte de Provence (Louis XVIII)

 

Paris, 20 fructidor an VIII de la République (7 septembre 1800).

 

 

J'ai reçu, monsieur, votre lettre, je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites.

 

Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur 100.000 cadavres... Sacrifiez votre interest au repos et au bonheur de la France, l'histoire vous en tiendra compte.

 

 

Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille... je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite.

 

BONAPARTE.

 

Publié dans Histoire

Commenter cet article