CHAPITRE IV - LA PATRIE EN DANGER (Leon DAUDET)

Publié le par Lux

 

 

 

Les défenseurs et apologistes de la Révolution ont coutume de mettre ses excès sur le compte de la nécessité où elle se trouvait de défendre le sol de la Patrie contre les rois conjurés pour sa perte avec les « traîtres » de l'émigration. C'est ce qu'on appelle la thèse de la défense) telle que la présentèrent Aulard et Clémenceau. Ce dernier disait: «Les réactionnaires ne nous montrent qu'une forcenée, les yeux hors de la tête, l'arme à la main, là où il y avait un être ardent et généreux, pris à la gorge par de nombreux adversaires et cherchant à se débarrasser d'eux comme il pouvait. » Or le cas de force majeure ne saurait excuser en aucune façon la sarabande de vols, de spoliations, d'assassinats censés légaux, déchaînés de 1792 à 1794 et qui constituent l'histoire de la Terreur. L'armée de Condé était dans son droit en cherchant à débarrasser >le pays, coûte que coûte, de l'effroyable tourbe de rêveurs sanguinaires et d'escrocs qui avait mis la main sur lu'. Le roi débonnaire s'identifiait avec la Patrie, la famille royale avec la famille française; c'était cette pate patrie, c'était cette famille que l'on voulait égorger, selon le mot célèbre de Danton prononcé au procès de Louis XVI : « Nous ne voulons pas juger le roi, nous voulons le tuer. »Que la Marseillaise soit un beau chant de guerre, nul ne le conteste, mais cela ne fait pas que le bonnet rouge soit une belle coiffure et que la Convention n'ait pas été peuplée de trafiquants et de bandits. C'est Albert Mathiez, apologiste de Robespierre, qui le démontre dans l'ouvrage capital dont j'ai déjà parlé.

 

Après de terribles échecs, les armées de la Révolution qu'animait cette idée baroque, mais frénétique, qu'elles combattaient pour la liberté, commandées par des chefs de réelle valeur militaire dont Dumouriez est le prototype, munies de cet instrument nouveau, l'artillerie, créée par le ministre de Louis XVI, Gribeauval, ces armées où régnait une vieille discipline, traditionnelle, héritée des e;e des ancêtres, où la hiérarchie subsistait avec les anciens cadres, l'emportèrent sur leurs adversaires. Valmy et Jemmapes, les campagnes de Belgique et du Rhin, portèrent le renom de nos armées jusqu'aux confins de l'Europe et ouvrirent la voie à un grand et funeste capitaine qui devait être Bonaparte.

 

On discute encore sur la victoire de Valmy, selon bien des auteurs, maçonnique et consentie par Brunswick, attribuée par quelques-uns à la savante stratégie de Laclos. En tout cas, c'est Dumouriez qu'embrassa Robespierre à la Convention, avant qu'il eût lâché la Révolution et fût qualifié de traître par ceux qui l'encensaient la veille. Quelque temps après, Laclos, dans son laboratoire de Meudon, expérimentait les boulets creux, qui devaient faire une belle carrière. Une génération d'officiers se formait dans une nation vivant, depuis des siècles, à l'abri de ses familles militaires. chez les Vendéens, comme chez les révolutionnaires. Les Lescure, les Charette, les Cathelineau, les La Rochejacquelein, les d'Elbée. les Bonchamp, les Stofflet, luttant pour la vérité religieuse et politique se heurtèrent aux Westermanestermann, aux Hoche, aux Marceau combattant pour l'erreur révolutionnaire, comme le grand nom de Georges Cadoudal s'opposa a celui de Napoléon Bonaparte. Le manque d'armes et de cohésion vint à bout de la Vendée, mais elle demeurera dans l'Histoire, par ses chefs et par leurs vertus, très au-dessus de la Révolution, et le terme de « brigands », appliqué à de semblables héros par ce brave Michelet, est comique. Ces lignes, écrites avec la boue de la haine, suffiraient à enlever tout sérieux à son Histoire, lyrique et falsifiée, de la Révolution.

 

Quelques-uns ont renvoyé dos à dos Vendéens et sans-culottes, comme également passionnés et féroces, bien qu'en sens contraire. Vous reconnaisse-là cette manière libérale, qui met sur le même plan la vérité et l'erreur, le vice et la vertu, l'irréalisme et le réel. Pardon, pardon! Les Vendéens ne défendaient ' pas seulement leurs convictions et leurs croyances et cela jusqu'à la mort, pro aris et focis. Ils défendaient aussi le bon sens. A courage égal, ils avaient encore pour eux la raison, déesse immortelle et sans laquelle on ne fait rien ici-bas d'utile ni de durable. Quand Hoche, à Quiberon, faisait fusiller des centaines de vaillants Français, parce que royalistes, se montrait-il fort supérieur à Marat, à Carrier, à Collot d'Herbois, à Lebon et aux autres ? Je ne le pense pas, et c'est une honte, je le dis sans fard que d'avoir élevé sa statue sur le théâtre même de son ignoble exploit.

 

Gaxotte a cité quelques-uns des traits de la furie guerrière qui animait les Girondins et qui se résumait dans cette formule : « La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité à redouter, c'est de n'avoir pas la guerre. » Ils ajoutaient cette énormité : « La guerre est sans risque. » A toutes les objections qualifiées de pusillanimes, répondait la foi-mule de la levée en masse. Jusqu'à Carnot qui se préoccupa sérieusement et avec suite de l'équipement, du commandement, de la formation des troupes et, avec Prieur de la Côte-d'Or, arracha au chaos l'organisation militaire, ou demeura dans la phraséologie belliqueuse et le choeur impétueux :

 

 Par la voix du canon d'alarme

 

 La France appelle ses enfants

 

C'est un grand bonheur pour les sans-culottes que les armées de la Révolution aient eu devant elles l'incapable Brunswick au lieu d'un Frédéric II.

 

Le mot du Girondin Brissot: «Nous avons besoin de grandes trahisons », donne l'atmosphère de l'époque. Il se complète par la harangue enflammée de Vergniaud : « Je vois, de cette tribune, les fenêtres d'un palais où des conseillers pervers trompent le Roi que la constitution nous a-donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîné et préparent les manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les fenêtres d'un palais où l'on trame la Contre-Révolution, où l'on combine le moyen de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie et par toutes les. fureurs de la guerre civile. Le jour est arrivé, messieurs, ou vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties> dans les temps antiques, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi. Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous Ceux qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au Roi. Qu'ils sachent que la Loi 'y atteindra sans distinction tous les coupables et qu'il n'y aura pas une seule tête convaincue d'être criminelle qui puisse échapper à son glaive. »La reine était clairement désignée et menacée. Le parti de la guerre, avec le ministre Narbonne, l'emportait. Partisan de la paix, le ministre des Affaires étrangères de Lessart était décrété d'accusation et envoyé en Haute Cour. Dumouriez prenait les affaires extérieures, Clavière les finances, Servan la guerre, Lacoste la marine, Roland l'intérieur.

 

Le 20 avril Louis XVI, emporté par le mouvement, avait déclaré la guerre au roi de Hongrie et de Bohème, et le décret était voté à la quasi-unanimité.

 

Ainsi s'était engagée la conflagration générale au milieu d'une ardeur belliqueuse qui marquait, avec la chute de la monarchie et la condamnation de Louis XVI, le plus haut point de l'exaltation révolutionnaire.

 

A ce procès du roi se donnèrent rendez-vous toutes les calomnies, tous les faux témoignages, tous les mensonges d'une époque barbare et souillé, . Le. récit le Plus complet, et le plus saisissant en a été fait par Mortimer Ternaux dans sa Terreur. Mais c'est aux Goncourt, qu'il appartient d'avoir fixé, en traits inoubliables, l'aspect à l'Albert Dürer du vote terminal.

 

« Cette assemblée est la Convention, cette crinière noire, c'est Billaux-Varennes. Ce pantalon de coutil, c'est Grand; ce bonnet rouge, c'est Armonville, et cet habit neuf, c'est Marat; ces drapeaux, ce sont les drapeaux de l'Autriche et de la Prusse, et ce jour c'est le 17 janvier 1793. Louis Capet est coupable de conspiration contre la liberté et la nation et d'attentat à la Sûreté générale.

 

« La Convention va ordonner de l'homme. Elle vote sa vie ou sa mort. Voilà soixante-douze heures qu'elle est en séance. Mille rumeurs, - des bouffées de bruit qui, par instant, entrent dans la salle du dehors et du café Payen, - les glapissements étouffés des colporteurs qui crient Le Procès de Charles premier à toutes les avenues de l'assemblée. - Une clé qui grince dans une serrure de tribune. - Mille bruits que scande, de moment en moment une voix grêle, la Mort! une voix forte, la Mort! une voix émue, la Mort! une voix ferme, la Mort! Il est nuit. Les lueurs vagues promenées dans les coins de la salle rendent la scène étrange. Des hommes qui votent on >ne voit que le front et les clartés pâles des flambeaux le font blanc. Le sommeil pèse sur les yeux; la fatigue courbe les têtes. Voici un votant qui. dort; on l'éveille. Il monte à la tribune : la Mort! Il bâille et il descend. La salle rit : c'est Duchastel qui, malade, vient en bonnet de nuit, voter contre la mort; Cependant, dans les tribunes réservées, ce ne sont que gaies cavalières, minces vertus, frais minois, tout entre-colorés de rubans; elles caquettent, grignotant des oranges, pendant le ballottage de la tête d'un roi. Un conventionnel vient, salue; les liqueurs arrivent. Les demoiselles de humer. Puis elles regardent, se rejettent au fond de la loge, font la moue et disent : Combien encore ? » se remettent, et écoutent tomber dans les demi-ténèbres la Mort! « Au-dessus d'elles, là-haut, dans les tribunes publiques, le peuple boit vin, eau-de-vie et trinque chaque fois que vibre sourdement la mort! - Et les aboyeuses qui y ont, révélera plus tard Fréron, leurs places marquées, et la robuste mère Duchêne font de gros « ah ah! » quand elles n'entendent pas bien la Mort!

 

« Et tandis que la France décide si elle tuera, les femmes, avec des épingles piquent des cartes à chaque vote. Elles ont parié le régicide! La tribune dit la Mort! L'épingle pique, la carte avance.»

 

Positivement on y est et de tant de pages évocatrices dues aux Goncourt, celle-ci est sans doute la plus accomplie. Le principe de la levée en masse est le même que celui du suffrage universel et le complète. Il a été repris par le romantisme, alors que Victor Hugo déclarait par voie d'affiche, après la défaite de Sedan: « Ils - les Allemands - sont des centaines de milliers d'envahisseurs. Vous êtes. trente millions de Français. Levez-vous et soufflez dessus. » Or, une armée n'est pas une foule, et une heure d'enthousiasme, si elle suffit à en rassembler les éléments ne permet ni de l'habiller, ni de l'équiper ni de la nourrir ni de l'instruire, ni de la lancer, avec quelque chance, au combat. C'est ce que comprit Lazare Carnot, c'est ce qui lui permit de rétablir la situation en se tenant à l'écart, résolument, des fluctuations du pouvoir civil. Il fut secondé, dans sa tâche, un certain nombre d'officiers patriotes qui étaient dans les mêmes dispositions de caractère que lui. On sait qu'il avait désapprouvé l'assaut donné aux Girondins avec une ténacité implacable et qui devait aboutir à leur perte.

 

On avait commencé par recourir aux enrôlements volontaires, et les estampes ont popularisé ceux-ci et les déchirements familiaux auxquels ils donnèrent lieu. Puis, quand la première flamme fut tombée, on eut recours aux appels légaux. contrôlés par les commissaires de la Convention. Mais ceux-ci donnant des résultats pitoyables à l'intérieur - où ils se faisaient payer scandaleusement passe-droits et exemptions - comme aux armées où ils se jetaient dans les jambes des généraux, on eut recours aux municipalités qui, connaissant leurs administrés, se chargèrent, plus efficacement, de la besogne et de la chasse aux embusqués. Il régnait chez les conscrits un esprit de dévouement et de sacrifice dont l'amalgame avec les qualités d'endurance et de métier propres aux anciens devait donner de beaux résultats. Le souffle guerrier, prolongé en souffle militaire, des jeunes troupes révolutionnaires, s'accrut avec les premiers succès, notamment ceux de Valmy et de Jemmapes, et se concentra par la suite autour de Bonaparte qu'il accompagne pendant quinze années, d'abord comme consul, puis comme empereur. En fait la Révolution n'improvisa r;en, puisque l'artillerie l'avait précédée, mais elle utilisa tout et recouvrit sa sottise et ses abominations des plis du drapeau tricolore.

 

Cependant les fournitures et marchés militaires donnaient lieu aux trafics, vols et déprédations qui sont de règle en pareil cas. La guerre est un fléau profitable à une nuée d'exploiteurs que l'État, occupé par des soins plus pressants, ne surveille, ni ne réprime.

 

Il faut ajouter à ceci que la guerre, en dépit de ses fatigues et de ses dangers - que nul ne prévoyait alors devoir se prolonger si longtemps - arrachait à la misère et aux discordes et menaces intérieures, une foule d'hommes jeunes et entreprenants. Ils y trouvaient un déversoir et une diversion. La menace des tribunaux révolutionnaires et improvisés, menaces étendues à la France entière, s'écartait d'eux. Le grand alibi devenait la frontière. Cette liberté dont tout le monde parlait et qui se traduisait surtout par la servitude de la peur, devenait aux armées une réalité, le fusil ou le sabre à la main. Entre chefs et soldats l'égalité devant la mort est la règle et la fraternité est commandée par le salut commun. Ainsi s'explique la sorte d'ivresse qui s'empara des jeunes recrues, arrachées, par la Marseillaise, aux ignominies de l'ambiance, aux tristesses de la vie publique, à ses appréhensions quotidiennes.

 

La monarchie française, par sa prudence, avait créé d'immenses réserves matérielles et morales. La Révolution, puis l'Empire les gaspillèrent follement pour de vaines chimères et des besognes idéologiques. Ensuite elles se glorifièrent de ce gaspillage comme d'un triomphe remporté par le progrès sur l'obscurantisme et le parti prêtre. De grands talents littéraires s'emparèrent de ce thème et l'exploitèrent à fond. Ainsi se fonda la démocratie.

 

Quand on. recherche, à travers les on. recherche, à travers les débats de la Constituante et de la Législative, les idées directrices de la Révolution et quelle prétendit, après la chute- de la monarchie au dix août, imposer à l'univers civilisé, on s'aperçoit qu'elles n'existent pas, qu'elles reposent sur trois ou quatre paradoxes ne correspondant à aucune réalité, bien que gravées sur tous les monuments publics. Comment ces paradoxes, dont un enfant sent la fausseté, ont-ils soulevé 'l'enthousiasme d'une partie importante de la nation, qui a donné sa vie pour eux, voilà qui ne peut s'expliquer que par l'aberration naturelle, en certains cas, à l'esprit public.

 

 de glace pour la vérité,

 

 Il est de feu pour les mensonges.

 

Ce fut une griserie qui se porta se porta sur les utopies de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Celles-ci embrasèrent les naïfs, puis les roublards les utilisèrent et quelques succès militaires donnèrent à penser qu'elles allaient s'imposer à une civilisation, qu'elles menaçaient dans ses profondeurs. Les chants de l'époque expriment cela. Ils nous ont transmis l'ardeur, le mirage qui s'empara des cervelles, la certitude qu'on entrait dans une ère nouvelle, où se révélait, sous tous ses aspects, la Justice jusqu'alors méconnue. Chose curieuse, la presse est ampoulée, outrecuidante mais, en dépit de tout, terne et même baroque. Le simple bon sens a disparu de ces métaphores, de ces prosopopées, de ces autoglorifications, dont abondent les discours révolutionnaires Ces orateurs n'ont rien à dire, du moment qu'ils ne veulent pas avouer la vérité 'ont nous parlerons tout à l'heure, et qui est la volonté de prendre les biens du voisin et de l'égorger s'il résiste. Une fois le !loi chassé et exécuté, la première partie du programme est remplie et l'on arrive à la seconde, qui ee, qui est le pillage de la fortune publique et le rapt des fortunes privées. Mais avant que ceci soit formulé en lois, on piétine et la guerre européenne vient à point pour fournir des thèmes aux tribuns, aux journalistes, à tous . ceux vivant de cette formidable mystification, qui éclate dans les hymnes et les démonstrations populaires.

 

Grattez cette surface sonore, il n'y a rien, exactement rien. On a tué, massacré des innocents par milliers, sur la foi de leurs particules ou des signes extérieurs de 'leur fortune. Leurs biens, leurs propriétés ont passé ou vont passer à d'autres. Les dupes crient au miracle, à la rénovation de la société. Les églises sont fermées ou brûlées. Les couvents sont dispersés. Les calvaires,en morceaux. Mais seuls les coquins ont tiré bénéfice de ce prétendu changement politique qui après quelques péripéties, va ramener une caricature de la monarchie, Bonaparte.

 

L'accentuation des partis devait causer leurs luttes, leurs entre-déchirements et convulsions et finalement leur extermination réciproque. Le parti de la guerre, représenté par les Girondins, méditait la conquête de l'Europe par l'idée révolutionnaire, ,sa dissolution et le passage d'un état de civilisation périmé à un autre, régi par les Droits de l'Homme. L'accueil favorable fait par la Belgique aux premiers accents de la Marseillaise, le succès de Dumouriez et de Custine sur le Rhin où ils n'opérèrent pas leur jonction, la retraite de l'armée de Brunswick, devenue une troupe désorganisée d'éclopés, encourageaient la majorité girondine. De leur côté, les Montagnards, Marat, Danton et Robespierre cri tête, préféraient que la Révolution ne perdît pas ses foi-ces au dehors et procédât aux réformes intérieures, c'est-à-dire à la spoliation es riches - fort appauvris par les assignats - puis à leur destruction. Les seconds accusaient les premiers de fédéralisme et de vouloir soulever la province contre Paris. Ce fut l'origine des dramatiques affaires de Lyon, où fonctionnèrent Fouché et Collot d'Herbois, et de Toulon, dont les péripéties hideuses nous remplissent encore aujourd'hui d'horreur et de dégoût. Puis ce fut la scission de la Commune et d'une partie de la Convention. rebelle au joug terroriste des Montagnards. Aucun des historiens de la Révolution n a pu jusqu'ici suivre par le détail ces luttes intestines et combinées que mènent, avec le concours des étrangers comme Anacharsis Cloots, des aigrefins des fournisseurs militaires, ou de la Compagnie des Indes. Aucun n'a pu déterminer le moment précis où, de - l'intrigue, ces luttes passèrent à l'accusation directe, puis à la guillotine. Cela tient à ce que d'un clan à un autre il y avait des transactions, des délations, des désertions. Un Danton faillit s'entendre avec Dumouriez qui voulait d'abord le rétablissement de la monarchie avec Louis XVII, puis prendre la direction d'un État personnel formé par la conjonction du nord de la France et d'une partie des Pays-Bas. A plusieurs reprises les deux hommes se rencontrèrent; 'l'as se séparèrent brusquement et Danton se jeta dans une surenchère folle, et dans la politique des massacres. L'assassinat de Marat par Charlotte Corday, l'héroïne normande, devait porter au paroxysme cet état de choses et inspirer aux hommes de la Terreur une terreur plus grande en faisant pointer une réaction salutaire qui trouva finalement son expression fatale au 9 thermidor. Mais si tel est le dessin général de cette période qu'éclaire seulement la lueur sinistre de la machine à Guillotin, le détail moral nous en échappe à tous les tournants. Gaxotte a fait cette remarque qu'en politique extérieure, la Convention, à certains moments, sembla se rapprocher des conceptions de Richelieu comme si elle était mue par une nécessité intérieure et dont on ne distingue pas la trame. Puis, brusquement, elle est ressaisie par le goût brigandage et l'ardeur à l'assassinat de forme judiciaire que symbolise le nom de Fouquier-Tinville.

 

L'histoire des perturbations apportées par les événements dans l'administration et les bureaux au cours de la période révolutionnaire est encore écrire. Nous ne connaissons, et grosso modo, que le fonctionnement et le personnel de la Sûreté générale et de son comité, véritable association de malfaiteurs dont les actes criminels furent innombrables. Mais comment et par qui furent remplacés les détenteurs de charges et de directions importantes, notamment aux finances et à la guerre? Quelles protections présidèrent à ces mutations dont quelques-unes mystérieuses? Quels furent les parlementaires de la Gironde et de la Montagne les plus compromis dans ce travail sourd et capital? Autant de questions auxquelles des renseignements épars et incomplets ne permettent que malaisément de répondre. Les bénéficiaires immédiats du ré-'me, installés dans des fonctions qui étaient pour eux une nouveauté, ne tenaient guère à se montrer, ni à paraître, dans la crainte de changements inattendus. Leur fidélité à leurs protecteurs était liée à la fortune branlante de ceux-ci. Toutefois, avec la guerre étrangère s'imposa la nécessité d'équipes compétentes et laborieuses, que symbolisa le nom de Carnot, créateur et inspecteur général des 14 armées levées aux frontières. Mais pour le commandement de ces équipes il fallut bien avoir recours à des hommes de métier dont les plus habiles et, par suite, indispensables, étaient parfois suspects de tiédeur vis-à-vis du nouveau régime. Ceux-là se cadenassaient dans leurs bureaux et ne cherchaient guère à se faire valoir, même pour l'avancement. Ils n'affichaient pas un zèle qui aurait pu les compromettre, et se réfugiaient dans l'anonymat. S'il y eut de nombreux scandales parlementaires, il y en eut peu dans le fonctionnariat, et qui n'eurent guère de retentissement.

 

Pendant la Commune de 1871, de nombreux fonctionnaires demeurèrent à leur poste, sans se soucier des nouveaux maîtres dont la domination ne devait durer que six semaines. On peut supposer qu'il en fut de même du 10 août au 9 thermidor et que c'est ce qui permit à l'énorme machine de marcher encore à peu près parmi les éboulements et les ruines de la politique. Les comptes rendus des tribunaux révolutionnaires ne signalent pas de coupes sombres dans les rangs qs rangs que je viens de dire, ce qui prouve que la police politique avait ménagé ces collègues moins favorisés, les avait laissés à leurs grimoires. La loi des suspects, les décrets adjacents passèrent sur eux sans les décimer. Il y eut dans leurs rangs peu de délateurs. Il est à supposer que la plupart d'entre eux attendaient avec une réelle impatience la fin des troubles et le moment où eux-mêmes ne seraient plus payés en assignats, c'est-à-dire en monnaie de singe. Les journaux et libelles les laissaient tranquilles ainsi que leurs familles et c'était tout ce qu'ils demandaient. Ils prenaient part, modestement, aux réjouissances populaires et, le cas échéant, aux repas en commun.

 

Sous la Convention et du fait des tendances diverses qui l'agitaient, la France présentait le spectacle affligeant d'une marqueterie morale poussée au, paroxysme, et dont les divers éléments cherchaient une solution qu'on n'apercevait pas, un chef, soit civil, soit militaire. Il y avait les révolutionnaires proprement dits, ceux qui avaient créé le mouvement, divisés eux-mêmes en deux grands partis, dont l'un, le plus à gauche, s'appuyait en outre sur la Commune; les Vendéens, soulevés contre la tyrannie rouge; les émigrés prêts à s'unir avec tous ceux qui, du dehors, voudraient leur apporter leur concours pour le rétablissement de la monarchie, soit par la force des armes, soit par l'intrigue. Les combattants enfin, groupés autour des drapeaux et de la cocarde tricolore et reliés par une discipline consentie avec enthousiasme. L'exécution monstrueuse de Louis XVI, opérée sans aucune espèce de raison, servant seulement de pierre de touche pour la sincérité de la foi républicaine, devenue le nouveau dogme, avait causé un ébranlement général des consciences favorable aux Vendéens, mais qui se heurtait aux nouveaux espoirs inclus dans les victoires de Carnot. L'heure devenait peu à peu militaire, dans le même temps que les luttes des partis, luttes parlementaires, aboutissaient à l'écrasement de la Gironde que la logique eût dû faire victorieuse au dedans, comme la guerre l'était au dehors. La carte sortie de ce jeu compliqué fut celle de Robespierre dont la dictature s'établit brusquement, alors que ni son éloquence, ni sa personne, ni les circonstances extérieures ne la laissaient prévoir, puisqu'il s'était prononcé contre, les conquêtes et le prestige dit commandement. guerrier. Dans toutes les convulsions politiques, il v a des points obscurs, qui tiennent aux frottements des ambitions et des convoitises. Mais en fait les historiens de la Révolution, soit pour, soit contre, n'ont jamais pu arriver à se mettre d'accord sur cette cristallisation autour de cet homme froid, ami de la controverse, discutailleur, mystagogue et féroce par manque de contact avec le réel. La nature des choses désignait à sa place le démagogue Marat, primaire excessif, d'accord avec les passions sommaires de la populace qui se reconnaissait en lui. Mais le 13 juillet 1793, la veille de la fête anniversaire du massacre de la Bastille, il se produisit cet événement extraordinaire qu'une belle vierge nor­mande, appartenant à un milieu vendéen et contre-révolutionnaire, prit sa résolution, vint à Paris, acheta un couteau bien effilé et alla assassiner Marat dans sa baignoire à domicile. Cet événement, dont le retentissement et les conséquences furent énormes, mérite d'attirer un moment notre attention. Comme dans l'expérience dite des « larmes bataviques », Charlotte Corday coupait la pointe du régime révolutionnaire, fondé à l'intérieur sur la crainte, et en déterminait l'écroulement.

 

Des,-divers ouvrages consacrés à Charlotte Corday, celui de feu Albert-Émile Sorel est sans doute le plus complet et laisse -voir le côté providentiel de cette étonnante affaire. Quant au caractère de l'héroïne, on le comprendra mieux après avoir lu les Prisonniers de Malagra de M. Étienne Aubrée, où se trouvent décrits le milieu et le supplice du prince de Talmont, un des chefs de l'insurrection vendéenne, le caractère de Bougon-Longrais, corres­pondant et amoureux de Charlotte, et ce groupe de Caen si contrasté, si original et si tragique. « Dans sa longue lettre à Barbaroux écrite avant de mourir, la descendante de Corneille se souvient de Bougon-Longrais. »

 

« Je vous prie, Citoyen, de faire part de ma lettre au citoyen Bougon, procureur-général-syndic du département; je ne la lui adresse pas pour plusieurs raisons. D'abord je ne suis pas sûre que dans ce moment il soit à Evreux - je crains de plus qu'étant naturellement sensible, il ne soit affligé de ma mort. Je le crois cependant assez bon citoyen pour se consoler par l'espoir de la Paix. Je sais combien il la désire et j'espère qu'en la facilitant, j'ai rempli ses voeux! » C'est à Bougon-Longrais, dit M. Étienne Aubrée, que Charlotte Corday empruntait les ouvrages de philosophie de l'époque dont la lecture avait pour elle un si grand attrait. Bougon possédait une vingtaine de lettres de Charlotte au moment où elle venait d'assassiner Marat. Tous deux avaient discuté, verbalement ou par lettres, sur des sujets d'histoire, de politique, de littérature. Charlotte et Bougon avaient pris plaisir à ce commerce. Certes, elle avait découragé plusieurs prétendants : M. de Boisjugan, M. de Tournélis, d'autres peut-être; la descendante directe de Pierre Corneille répétait à ses amis que jamais elle ne renoncerait à sa liberté, qu'aucun homme ne serait son maître. Cependant, il est permis de dire, aujourd'hui, que Bougon-Longrais fut amoureux de Charlotte Corday comme Chénedollé fut amoureux de Lucile de Chateaubriand. »

 

Un courant d'admiration pour l'antiquité avait, dès ses débuts, parcouru les milieux révolutionnaires, courant qui se retrouve dans les prénoms attribués aux jeunes enfants et dans l'organisation des fêtes banquets populaires et de quartier. Le souvenir de Brutus, meurtrier du « tyran » César, avait hanté les imaginations. Mais ce qui demeure mystérieux c'est comment cette jeune fille, éloignée des fièvres de Paris et ne connaissant de la politique que les bribes qui en parvenaient en Normandie, conçut et exécuta un dessein si hasardeux avec cette précision quasi somnambulique. Devant le tribunal révolutionnaire, son sein étant apparu au dehors une seconde, elle le cacha avec une rapide confusion et qui témoignait de sa pudeur naturelle. Quel était ce Bougon-Longrais qui lui était cependant apparu comme un amant et époux possible, malgré son désir de liberté et qu'entendaient, par ce mot magique, révolutionnaires et contre-révolutionnaires de cette étrange époque?

 

Ce qui est certain, c'est que le coup de couteau « de haut en bas » de Charlotte Corday eut, dans les imaginations, principalement chez les femmes, une répercussion extraordinaire, évoqua sainte Geneviève, Jeanne d'Arc, les héroïnes de notre Histoire, inspira la conjuration des dames de Sainte-Amaranthe et même celle de Mme Tallien, alors Theresia Cabarrus, l'amie de Joséphine Beauharnais, et qui fut appelée Notre-Dame de Thermidor. L'acte de la cornélienne Charlotte ranimait l'apparition fulgurante de la femme dans l'Histoire dans le même temps où le martyre de la reine Marie-Antoinette soulevait d'indignation tous les coeurs sensibles.

 

Je n'ai fait que signaler le rôle de la jeune artillerie, la nouvelle arme constituée sous Louis XVI par Gribeauval, dans les guerres de la Révolution, et qui leur assura la victoire, de même que l'emploi des obus creux, invention de Laclos. Ainsi dans la dernière partie de la guerre européenne, de 1914-1918, l'emploi des tanks, auxquels ne croyait pas le commandement allemand, fut pour beaucoup dans la victoire des alliés. Le commandement militaire français de 1792-1793 tira un grand parti immédiat de la nouvelle invention et le génie amplificateur de Bonaparte en comprit par la suite l'importance et modifia d'après elle les règles du combat. Le côté mathématique de la guerre en reçut une nouvelle impulsion.

 

A la bataille de Waterloo, Wellington, qui avait compris la puissance souveraine d e l'artillerie, se. servit d'elle pour foudroyer la cavalerie impétueuse des Français.

 

Aujourd'hui, pari-ni les brumes de l'avenir se dessine le rôle de l'aviation, non seulement dans le bombardement des villes, mais dans celui. des approvisionnements, comme dans celui des états-majors.

 

La conjonction de la guerre étrangère et de la guerre civile, parvenue en peu de temps à sa phase  sociale, la voix menaçante du canon d'alarme avaient produit à Paris une atmosphère toute spéciale dont nous rendent compte les Goncourt qui écrivaient leur livre soixante ans seulement après les événements révolutionnaires et d'après une foule de documents encore chauds de la lutte et d'estampes françaises et anglaises. Atmosphère de jactance et d'exaltation, de sourde réprobation contre les guillotinades, de malaise orgueilleux et de crainte généralisée. Les marottes se succédaient. Selon les uns il fallait associer le monde paysan, méfiant et réfractaire, à l'enthousiasme qui emportait prétendument le reste de la nation. D'où la glorification, à certains jours donnés. des animaux domestiques et des instruments aratoires. Selon les autres, la création des sans-culottides, ou fêtes des cinq jours, grefferait dans l'imagination des enfants et des jeunes gens l'amour de la liberté et de l'égalité. Ces fêtes, résultant de la réduction de chaque mois de l'année à trente jours, devaient se décomposer ainsi : fête du génie (on croit déjà entendre Victor Hugo); fête du travail; fête des actions; fête des récompenses; fête de l'opinion, où l'on avait, pour vingt-quatre heures, le droit de tout critiquer et de tout tourner à la blague. Dans les années bissextiles, à ces cérémonies serait adjointe une fête de la Révolution et de tous les progrès (?) accomplis.

 

La Commune de Paris, en 1871, présentait une curieuse analogie de position avec cette période de la Terreur et Thiers en eut certainement le sentiment D'où la répression féroce à laquelle il procéda quand il eut obtenu des Allemands la restitution des 80.000 prisonniers français qui lui étaient nécessaires pour cette opération.

 

Cependant que les batailles succédaient aux batailles et que le couteau de la guillotine s'abattait sans relâche sur des têtes innocentes, le pays était à l'encan. Les bandes noires et les bandes jaunes, celles-ci composées de juifs qui avaient leur café et lieu de"réunion et de trafic à Paris, rue Saint-Martin, cillaient raflant par les provinces les objets de valeur, les tableaux, les pendules, les bijoux volés dans le pillage des domaines seigneuriaux, des vieux hôtelscirc;tels. Les meubles précieux, les joyaux inestimables, réquisitionnés par des bandits affiliés à des clubs inexistants, par une nuée de pirates assermentés, étaient entassés dans des voitures, ainsi que des toilettes de bal, et transportés vers la capitale ou expédiés en Angleterre. Là fonctionnaient des sortes de bourses on de bric-à-brac, où les voleurs écoulaient leurs marchandises au rabais entre les mains des receleurs. Des fortunes s'édifièrent ainsi dans le rapt brutal et soudain auquel les propriétaires n'osaient pas s'opposer. Ce ne fut plus seulement le ci-devant, ce fut le riche, quel qu'il fût, qui devint l'ennemi et fut menacé de l'arrestation et de la machine à Samson, s'il ne s'exécutait pas. La dénonciation, le chantage sévissaient d'un bout à l'autre de la République. L'abolition de la magistrature régulière ne laissait plus subsister que les tribunaux révolutionnaires, où des juges improvisés condamnaient à tort et à travers, selon leurs ressentiments, ou leurs convoitises. Le prétexte du « complot contre la liberté ? » couvrait ces exactions saris nombre. Combien regrettaient alors de n'avoir I)as émigré à temps « comme les princes », d'avoir attendu les perquisitions qui aboutissaient toujours à un butin pour les chasseurs de suspects et laissaient des châteaux entièrement vides, literie comprise, heureux si leurs habitants n'étaient pas en même temps emmenés en prison ou au supplice pour étouffer leurs réclamations et leurs plaintes.

 

- Qu'est-ce que la Révolution?

 

- Un vaste déménagement, répondaient les railleurs, auxquels il ne restait parfois que leurs yeux pour pleurer.

 

A qui demander justice? Celui sur qui tout reposait en cette matière et qui soutenait l'antique édifice des coutumes et des lois ayant subi l'épreuve du temps, celui-là, le roi, avait eu la tête tranchée. En vain cherchait-on son remplaçant parmi ce grouillement d'hommes d'assemblée, qui prenaient pour quelques semaines figure de chefs, puis retombaient aussitôt dans l'oubli, le mépris ou la colère,

comme des marionnettes désarticulées. La consommation de ces derniers était formidable et l'abbé Morellet, reprenant les thèses de Swift, en venait à recommander, à leur endroit, l'anthropophagie. Aux yeux de ses premiers propagandistes. successivement victimes de leurs chimères, le vrai visage de la Révolution apparaissait.

 

 

 

 

Mais il n'apparaissait que masqué par une sorte d'auréole glorieuse et militaire, qui devait faire dire par la suite à Clémenceau la phrase fameuse : « La Révolution est un bloc. » La Marseillaise allait couvrir les voix, les cris des victimes, les roulements des tambours de Santerre. Tout le reste était cauchemar, sacrifice pour l'obtention de la victoire, bain de sang où s'était refait le corps de la Patrie. Pendant un siècle cette légende allait courir, célébrée sur tous les tons par des poètes officiels tels que Mme de Noailles et Edmond Rostand et. avant l'antipatriotisme issu de l'affaire Dreyfus, par l'immense majorité des instituteurs. Une collection d'illuminés et d'assassins allait ainsi devenir « les grands ancêtres ».

 

 

 

 

N'anticipons pas. Nous n'en sommes qu'à cette entre-tuerie farouche qui, après la disparition de Marat, aboutit, aboutit à la dictature de Robespierre, successeur désigné de l'Ami du Peuple.

 

 

 

 

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