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IL faut distinguer, chez les hommes de la Révolution, ceux qui tinrent le devant de la scène et ceux qui. demeurant dans la coulisse, tirèrent les ficelles et par leurs multiples intrigues précipitèrent le drame vers sa conclusion. Il faut tracer aussi une ligne de démarcation entre !les idéologues, les utopistes, les gobe-la-lune et, d'autre part, les exploiteurs, les profiteurs, et les scélérats. Chacun des grands meneur du jeu avait autour de lui une cour, ou mieux, une clientèle de financiers véreux, de fripons avérés, de maquereaux, de civils et de militaires plus ou moins compromis dans des affaires de murs et d'argent,, de bas journalistes et de maîtres chanteurs de toute catégorie qu'il s'agissait de caser dans les nombreux emplois créés par la tourmente et le désordre des bureaux. Jusqu'au 10 août, la machine administrative, montée depuis des siècles par la monarchie, remise au point par les ministres de Louis XV et leurs successeurs immédiats, avait continué à fonctionner à peu près, malgré le désarroi des finances - désarroi qui n'allait pas encore jusqu'au désordre, puis jusqu'à la pagaille de la monnaie - et le trouble des esprits. Mais le passage brusque de la monarchie au régime insane et turbulent des assemblées, des sections et des commissions, le dépeuplement des charges par l'émigration, la formation des partis, perturbèrent entièrement les services et substituèrent, aux agents compétents de l'État, une bohème dont on ne peut se faire la moindre idée. Girondins et paragirondins, Montagnards et paramontagnards, Cordeliers et paracordeliers se ruèrent à la curée des places avec une égale frénésie, chaque groupe tirant à soi les bons morceaux. Le régime électif s'installa avec ses transactions ses échanges, ses disputes sur le tas, comme dit 'l'argot des voleurs. Ce fut une curée indescriptible et qui devait servir de modèle à la démocratie subséquente. La popularité était à ce prix. Elle y est encore, et le rassemblement qui se fait autour de tel ou tel républicain d'aujourd'hui ne s'explique pas autrement.
Acclamé par les Parisiens dès les États généraux de mai 1789, Philippe d'Orléans dit Philippe-Égalité eut ainsi, grâce à ses millions, une clientèle immense qui s'effrita en quelques années, et il arriva presque nu à la guillotine.
Danton, caricature crapuleuse de Mirabeau, et auquel tous les moyens étaient bons pour faire de l'argent, avait su grouper autour de lui, comme ministre des Affaires étrangères, une bande d'assassins, dont Fabre d'Églantine est demeuré le type achevé et qui pillaient, sous son il indulgent, les fonds secrets et les fonds publics. Frédéric Masson qui, le premier, découvrit, dans les archives, quelques-unes de ces énormes déprédations, assurait qu'il n'en connaissait pas la centième partie. Le fait est que ce scélérat de Danton ne put jamais rendre de comptes. Albert Mathiez, dans son ouvrage sur la gabegie parlementaire, est de cet avis. Ordonnateur des massacres de septembre et ne s'en cachant pas, Il est bien vraisemblable que Danton tira, de ces effroyables opérations d'autres bénéfices matériels par la voie du chantage, de la substitution de personnes, ou autrement. Il était universellement décrié et son exécution, saluée avec moins d'enthousiasme que celle de Robespierre, n'en fut pas moins bien accueillie.
Des vues fédéralistes en faveur des libertés provinciales ont été attribuées à Danton par ses admirateurs. Car il eut comme les autres, comme presque tous ses complices, des admirateurs dans le personnel gambettiste, ferryste et même radical, et un voile était jeté sur les massacres de septembre, comme il était jeté sur ses déprédations. Maurras a démontré cent fois l'antinomie entre une république parlementaire et centralisée et une organisation fédérale qui postule la monarchie. La mainmise par les Jacobins, après le dix août, sur les rouages de l'État exigeait en fait ce ce nivellement provincial qu'exprime le découpage arbitraire du pays en départements. Le principe d'égalité exigeait la suppression de toutes les libertés autonomes, réfugiées puis asphyxiées dans des conseils généraux, que contrôlaient eux-mêmes par la suite les préfets de Napoléon.
Plus intéressante que celle de Danton, jouisseur, voleur et sanguinaire, apparaît la figure de Marat, disciple de Rousseau, animé des mêmes instincts profonds que Rousseau, véritable inventeur de la dictature du prolétaeacute;tariat, du communisme et du gouvernement par les masses. Un instinct sûr le plaça toujours à l'avant des revendications populaires, de telle sorte qu'il fut à l'abri de la surenchère et ne put jamais craindre d'être dépassé par quiconque. Cet « ami du peuple » était, dans toute l'acception du mot, un primaire rempli de prétentions scientifiques. Il avait débuté par un ouvrage sur le feu, qu'il avait adressé à la reine Marie-Antoinette, vivait modestement dans la crasse, le concubinage avec une personne, Simone Évrard, qui lui était entièrement dévouée et soignait ses dégoûtantes infirmités. Le talent de parole lui manquait, comme celui d'écrire. Ses -articles de concierge inspiré qui espionne ses locataires sont aussi insipides, malgré leur véhémence, que ceux de Camille Desmoulins, ce qui n'est pas peu dire. Mais son état épileptoïde d'agitation intérieure le mettait en communion étroite avec l'ambiance de l'époque, sa turbulence et son infatuation. Un jour il réclamait dix mille têtes d'aristocrates. La semaine suivante, il lui en fallait cinquante mille. Puis cent mille. Mis en accusation par (les collègues effrayés qui redoutaient sa domination, il fut acquitté haut la main, porté en triomphe à son domicile. Philippe-Égalité subventionnait son journal et siégeait à côté de lui à la Convention. Un visage crapaudine des- yeux globuleux, un verbe saccadé, un turban sale noué autour de la tête, lui composaient un personnage à part, une silhouette cauchemardante et guignolesque, et, dès qu'elle était reconnue, acclamée. Il fut pendant des mois, le roi incontesté des sans-culottes, l'incarnation de la plèbe parisienne, celui auquel ses collègues obéissaient en tremblant. Lui-même n'ôtait pas inaccessible à la crainte qui émanait de lui et l'environnait. Il portait sous ses vêtements élimés un poignard. Les députés à la Convention le frôlaient en se cachant de lui. S'il en saisissait un, dans une embrasure de porte, il lui administrait, en le fixant dans les yeux, quelques ordres brefs, que l'autre emportait avec épouvante, ne transmettait qu'à voix basse à ses copains : « Il l'a dit, il l'ordonne. »Ne pas lui obéir était courir à la mort.
Quelles étaient ses étroites relations avec le Comité de Sûreté générale? Voilà ce qu'il est difficile de définir. Ce comité accepta sa suprématie, mais avec certaines réticences, que Marat, caractère invincible, ne supporta pas. Il gardait en lui le secret de la Révolution, cette transmission des biens de la classe munie à la classe démunie, de la noblesse et du clergé au tiers, du tiers aux sans-le-sou, qui court à travers toutes les lois de la Législative et de la Convention, et qui, finalement, devait aboutir à la dictature. C'est dans ce personnage tragique de comédie-bouffe, dans cette gargouille dégoulinante de sang, qu'il faut chercher et comprendre la clé de la Terreur.
La Girondine Charlotte Corday, en le tuant, et de la façon la plus preste et la plus simple, trancha le fil qui reliait les Droits de l'Homme à Rousseau et à l'Encyclopédie. Similia Similibus. Homéopathe avant la lettre, elle opposa le meurtre au crie au crime, et débarrassa la civilisation d'un bourreau. Marat manquant, il restait un ferment démocratique, - les sots disaient démagogique, - Robespierre.
Petit robin provincial, juriste à la manquer anime d une flamme froide et qui n'appartenait qu'à lui, Maximilien Robespierre, mystagogue avide de domination et qui vivait en subsistance, rue Saint-Honoré, chez l'entrepreneur en menuiserie Duplay, assuma en lui le maximum de pouvoir dont disposait la Révolution, atteignit la dictature avec le titre d'Incorruptible, prépara, avec ses amis Couthon et Saint-Just, les lois spoliatrices de Ventôse, alarma, avec la Sûreté générale, les détenteurs de biens nationaux et sombra brusquement, le 9 thermidor, avec le régime qu'il incarnait. Son honnêteté foncière, sa sécheresse, son éloquence brève, érodée, souvent ridicule, toujours proche des faits et ignorante des personnes - ce fut sa perte - lui font une place à part dans les fantoches de la première République. C'était, autant qu'on en peut juger, un misanthrope glacé, méprisant les hommes, s'imposant à eux, par la froideur, dans les circonstances difficiles, ami des formules péremptoires et évasives, perdu dans; un idéal indistinct.
Une -page célèbre des Mémoires de Barras, recueillie dans les anthologies, nous le montre, à la veille de sa chute, accueillant, dans sa petite turne, sans leur dire un mot, avec un visage et un silence de pierre, deux des conjurés pour sa perte, avec Tallien - dont la maîtresse, la belle Thérésia Cabarrus, emprisonnée, était entre ses griffes - et Fouché, c'est-à-dire Fréron et Barras en personne.
« Je ne l'avais, dit Barras, aperçu que fort rapidement sur les bancs ou dans les corridors de la Convention. Nous n'avions eu aucune relation particulière. Son attitude froide, sa résistance à toute prévenance, m'avaient tenu dans la réserve que me dictait ma propre fierté envers mon égal. n Les deux visiteurs traversèrent une longue allée garnie de planches... La fille de Duplay lavait et étendait du linge. Deux officiers l'assistaient dans son labeur. L'un devait devenir le venir le général Duncan, l'autre le général Brune, par la suite maréchal. Une fois arrivé au pied de l'escalier, qui menait à la chambre de Robespierre, Fréron cria : « C'est Barras et Fréron », s'annonçant ainsi lui-même. Le dictateur était debout, enveloppé d'une sorte de chemise-peignoir. Il sortait des mains de son coiffeur, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Les bésicles qu'il portait ordinairement n'étaient pas sur son visage. Ses yeux, dans sa figure blême, se portèrent, avec quelque étonnement, vers ses visiteurs qui le saluèrent et auxquels il ne rendit pas leur salut. Puis, se tournant vers un miroir suspendu à sa croisée, il prier son couteau de toilette et racla la poudre qui cachait son visage, il ôta, toujours silencieux, soit peignoir, qu'il plaça sur une chaise, puis cracha par terre, sur les pieds de Barras et de Fréron, sans un mot, d'excuse, sans leur prêter la moindre attention. Fréron dit alors : « Voici mon collègue Barris, qui a été plus décisif qu'aucun militaire dans la prise de Toulon. Nous avons fait notre devoir au péril de notre vie, comme nous le ferions à la Convention. Il est bien pénible, quand on est aussi francs du francs du collier que nous, de se voir l'objet des accusations les plus indignes et des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice, et nous la feront rendre. »
Robespierre, le visage immobile, gardait le silence. Il demeurait debout et n'invitait pas ses collègues à s'asseoir. Le tutoiement ayant paru lui déplaire, Fréron, aussitôt, usa du « vous ». Barras ajouta alors que cette démarche auprès de lui était celle de l'estime sentie pour ses principes politiques. La figure demeurent de pierre, «comme le marbre glacé des statues ou le visage des morts déjà ensevelis ».
Soigné de sa personne avec une tendance au dandysme, faisant plus jeune que son âge, vivant avec une religieuse défroquée sur laquelle les détails manquent., Hébert était le porte-parole de la plèbe irritée confondue, avec des échappés de prison pour crimes de droit commun, les filles publiques, en gros toute la lie de la capitale. Sa feuille ordurière, mais habilement rédigée, convenait à cette écume qui est le dernier terme de la Révolution. A distance la lecture en est monotone et sa crudité estompe ainsi. J'ai dit crue le succès du Père Duchesne fut prodigieux, sans comparaison avec les autres feuilles révolutionnaires, et dressa, contre son directeur, ses collègues moins heureux que lui. Il y eut à un moment donné un fort parti hébertiste mais qui ne survécut pas au saut de son effroyable chef sous le couteau de Samson.
Une même ambiance enveloppe ces hommes si divers et dominés par les plus bas instincts. Ils sont en proie à un vertige de domination et d'orgueil qui les pousse à la mort par les intrigues, la popularité éphémère, les tractations illusoires et une sorte de délire interne d'ordre psychopathologique. Ces traits communs leur font à tous un destin commun. Il semble bien, sans qu'on ait là-dessus des renseignements sûrs, qu'un conspirateur de génie, qui ne peut être que le baron de Batz, ait fortement aidé à cette sorte de. purge géante, qui marqua les derniers temps de la Terreur. Mais quelle que fût son énergie, de Batz n'eût pu réussir saris la coopération de l'atmosphère morale, sans le mouvement qui aboutit à l'extermination progressive de tous sauf un, lequel était un jeune officier au regard clair, à l'ambition frénétique : Bonaparte.
De Brissot qui fit voter la guerre européenne par la Gironde et, malgré Robespierre, par la plupart de ses collègues, comme de Vergniaud, président de la Législative, il n'y a aujourd'hui rien à dire si ce n'est que les pires événements, en régime parlementaire,, peuvent être déterminés par des personnalités médiocres, comme ce fut le cas d'un Brissot et d'un Vergniaud. Quand Mathiez oppose ce dernier à Robespierre, pour lui préférer Robespierre, bien entendu, on lie peut s'empêcher de sourire. Il y avait ait moins de J'étoffe, - celle du bourreau Inspiré - chez Maximilien. Il n'y en pas chez Vergniaud. C'était un phraseur et voilà tout.
Mais en dehors de ses vedettes, la Révolution de 1789 a eu ses hommes secrets et, au premier rang de ceux-ci, le général d'artillerie Choderlos de Laclos, l'homme de confiance de Philippe-Égalité, le stratège, selon quelques-uns, de Valmy, l'inventeur du boulet creux, le persécuteur de Marie-Antoinette. A celui-ci et aux Liaisons dangereuses, M. Émile Dard a consacré un ouvrage d'un puissant intérêt.
Le biographe de cet étrange personnage, placé à l'entre-croisement des deux siècles, assure avec raison que le dernier mot de ses secrets n'est pas dit. Vendit-il notamment, à la Convention, la tète de Philippe-Égalité, exécuté quelques semaines après sa victime, Marie-Antoinette, en novembre 1793? Tous les papiers de cette époque et de la « Fronde du Palais-Royal » furent ultérieurement apportés à Napoléon empereur par son préfet de lice Savary, duc de Rovigo. Le Maître ordonna de les brûler, afin que ne fussent pas rouvertes de vieilles querelles. 11-en avait assez de nouvelles sur les bras !
Les premiers historiens, en date et en importance, de Marie-Antoinette, les Goncourt (1863), paraissent avoir attaché peu d'intérêt Laclos. On était, à cette époque, mal renseigné sur son compte. Ce fut lui pourtant qui recruta, au Palais-Royal, les gaillards habillés en femmes de la Halle, qui partirent pour donner l'assaut à Versailles et ramenèrent le « boulanger », « la boulangère » et le « petit mitron ». Son rôle, au 10 août, fut affirmé, puis contesté. A Londres, en compagnie de son maître, il avait fortement intrigué centre Louis XVI et la reine. C'était quelqu'un qui se faufilait, usait à l'extrême du subterfuge et du pseudonyme, voire du cryptogramme, commet en usa par la suite son admirateur et imitateur Stendhal, observateur, lui aussi, de la société de Grenoble.
Laclos aimait l'argent'. Philippe-Égalité, jusqu'au moment où grugé, exploité à fond par Marat et Cie, il fut à peu près ruiné, passait pour l'homme le plus riche de France. Laclos tint compte de la circonstance. Âme du parti du Palais-Royal, il subit à son tour les demandes et chantages de la Montagne. Les intrigues de la Sûreté générale lui coûtèrent certainement fort cher et faillirent bien lui coûter la v;e. Il fut emprisonné. Sans sa femme, dont' le dévouement fut extraordinaire, et sans Alquier, c'était fait. Sa libération et celle de son frère suivirent de près le 9 thermidor. Pourquoi et comment avait eu lieu la rupture avec Robespierre ?
Philippe-Égalité possédait trois millions de revenus du temps. Il «savait conserver jusque dans un souper de filles, la hauteur de manières d'un prince français ». De haute taille, obèse et rouge, comme dans son portrait par Reynolds, il avait introduit en France, avec l'anglomanie, les courses de chevaux, les clubs, les cabriolets et le frac anglais. « Les filles d'Opéra le chérissaient et prirent le deuil le jour de son mariage. » Propriétaire des immeubles mal famés du Palais-Royal, et en tirant bénéfice, il était brocardé par Louis XVI qui lui disait : « En raison de vos boutiques, qui vous retiennent pendant la semaine, nous ne pouvons plus vous voir que le dimanche. » En 1769, il avait épousé la fille du duc de Penthièvre et se trouvait ainsi appareillé à la princesse de Lamballe. En 1772, il fut élu grand maître des francs-maçons, sa sur la duchesse de Bourbon était grande maîtresse. « À leur suite tout le beau monde se mit des Loges. »
Maîtresse du duc d'Orléans et fort rouée, Mme de Genlis avait fait tous ses efforts pour empêcher Laclos, qu'elle redoutait en raison de ses écrits, d'entrer dans la place. Elle échoua. Son salon de Bellechasse devint le rendez-vous des futurs révolutionnaires, de Pétion et de Camille Desmoulins à Barère. En ce milieu, Laclos apparut sous les traits « d'un officier pensif » et qui méditait sur le moyen de parvenir, de se servir de son patron, sans pour cela négliger de le servir. Quand la Révolution commença, il avait supplanté Mme de Genlis dans la faveur du prince. Celui-ci était devenu populaire, en raison même de la haine qu'il portait à Marie-Antoinette et qu'il attisait par tous les moyens. Qu'il fût conseillé par Laclos, son homme de main, cela n'est pas douteux. De Talleyrand à Danton, tous les grands révolutionnaires furent soudoyés par lui. Laclos devint l'instrument de ce vaste plan d'émeute et de corruption. « Jadis, dit Taine, il maniait en amateur les filles et les bandits du grand monde. Maintenant il manie en praticien foré, filles et les bandits de la rue. » Talleyrand l'accuse d'avoir fomenté, au faubourg Saint-Antoine, l'émeute des ouvriers du papier, dite affaire Réveillon.
L'échec aux causes encore obscures de la « petite Fronde » de Philippe-Égalité, sa fuite à Londres qui le rendit impopulaire, le rôle de Mirabeau, celui. prépondérant mais ténébreux, de Laclos établi dans une petite maison d'Essonnes où se réunissaient les conjurés, le séjour du prince avec Mme de Buffon, sa maîtresse, 3 Chappel Street, près de Park Lane, sa vie amoureuse sous la surveillance de La Luzerne, ambassadeur de France, et du policier Théveneau de Morande, la fréquentation du prince de Galles et de sa maîtresse Mme Fitz Herbert, d'énormes pertes d'argent dues à des spéculations maladroites, l'arrivée de Laclos à Londres, ses intrigues nouvelles, tout cela est conté par M. Dard avec infiniment de verve et d'esprit jusqu'au moment où Louis XVI se décida « à faire du mortel ennemi de la reine un ambassadeur à Londres » en remplacement de M. de La Luzerne. A ce moment la guerre fut sur le point d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne. Par deux fois, dans le courant de 1792, Talleyrand se rendit à Londres.
Revenu de Londres à Paris, Laclos se fit recevoir membre de la « Société des amis de la Constitution », qui tenait ses séances dans la bibliothèque du couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré. Il y rédigeait le journal portant ce titre. L'élément populaire était exclu par le prix des cotisations. Les séances se tenaient le soir et n'étaient pas publiques. Le nouveau groupement affichait le plus violent mépris pour les autres clubs, qui pullulaient. Laclos prônait le droit de pétition, embryon du plébiscite : « Par ce moyen, un seul individu, sans sortir de chez lui, peut faire parvenir à l'assemblée une pétition revêtue de toutes les signatures du royaume, une sorte « d'appel au peuple ». Le mot y est. Après le droit de pétition, la première liberté réclamée par l'auteur des Liaisons dangereuses est celle, absolue, de la presse. Chaque jour, il expose une idée surprenante, tantôt rationnelle, donné les principes nouveaux, tantôt saugrenue et même baroque. Il prend position contre Brissot, pour la monarchie « constitutionnelle »., et l'on devine quel est le prince qui, dans son esprit, doit remplacer Louis XVI. Il préconise en somme la tactique par l'extrême gauche, qui demain, comme il est d'usage, le débordera. Pour le reste, c'est un inventeur et une imagination enflammée. On le voyait souvent à la tribune. Ainsi parvint-il au poste envié de secrétaire général des Jacobins. Il travaillait à la fuite du roi, qui lui eût laissé le terrain libre pour la candidature de Philippe-Égalité. Il avait aux Jacobins de nombreux complices et « un compère fort avisé », visé », Danton. Par la suite, vu la mobilité de son caractère et de ses ambitions, Laclos devait irriter les Jacobins, prompts à crier à la trahison, passer de la monarchie constitutionnelle à la République et devenir, grâce à Danton, commissaire du pouvoir exécutif. En retraite depuis quinze mois, âgé de cinquante ans et dégoûté de la politique, il allait mettre les ressources de son tempérament militaire au service de la patrie. Il s'installa aux côtés de Servan, ministre de la Guerre, et l'on s'est demandé, récemment, s'il n'avait pas été, près de Dumouriez, le véritable vainqueur de Valmy. Son plan, qu'il insuffla à Servan, était : « Ne pas livrer de grande bataille, épuiser, énerver l'ennemi, lui couper ses communications et présenter sur la Marne, en y concentrant toutes nos forces, un front imposant qui barrerait la route de Paris. » Ce devait être, cent vingt-deux ans plus tard, la tactique victorieuse de Joffre !
Laclos, devenu suspect, ainsi que son frère, personnage grisâtre, fut, lui secrétaire général des Jacobins, interné à Picpus, tout proche d'être guillotiné (lettre très digne et déchirante à sa femme), fut sauvé par son ami de la Sûreté générale, Alquier, échappa aux griffes de Robespierre, puis, le temps s'étant écoulé et Philippe-Égalité ayant été guillotiné, devint secrétaire des hypothèques, traversa le Directoire, s'enthousiasma pour Bonaparte, participa au 18 brumaire et voulut, malgré la surveillance des bureaux, rentrer dans l'armée. Il mourut général à Tarente, n'ayant pas fait fortune, et, semble-t-il, désabusé. Il est le type de l'ambitieux forcené de cette époque, trouble entre toutes, qui va de la chute de la monarchie et de la fronde du Palais-Royal à l'Empire, en traversant le sanglant cloaque de la Terreur. Il portait en lui, avec un don littéraire exceptionnel et des talents militaires de premier ordre, une âme tourmentée, instable et un de ces tempéraments, excessifs à froid, qui font les destinées tragiques. Il semble bien qu'il ait conçu ce que manqua Robespierre et que Bonaparte réalisa. Homme de génie, capable des pires cruautés, croyant trop au succès par la bande - comme on dit au billard - il rata le coche
Le cas de Laclos annonce celui de Bonaparte qui, pour arriver au pouvoir dictatorial, joua lui aussi la carte révolutionnaire et fit massacrer les royalistes le 13 vendémiaire. Comme un potier fait quelques tentatives dans le même sens avant de réaliser son idée majeure, la Providence, avant d'arriver à son dessein, procède à quelques expériences. Nous appelions jadis, Maurice Nicolle et moi, ces sortes de préparations historiques des précurseur similaires. On peut dire en ce sens que Laclos fut. le précurseur similaire de Bonaparte, ainsi que Moreau, plus que Moreau
Généralement la succession des générations régit la succession des sociétés et cette dernière s'accomplit sans heurts excessifs, en quelque sorte par infiltration. Il n'en fut pas de même en raison de la secousse révolutionnaire, pour les deux générations et sociétés dont la première va de 1700 à 1789 et la seconde de 1789 à 1815. Un abîme les sépara, abîme en idées, en hommes, en circonstances. Un monde naît, différent de celui qui disparaît et le lien religieux se relâche. Quelques e relâche. Quelques rares figures sont orientées alternativement vers le passé et vers l'avenir. Parmi elles on peut citer Talleyrand, que Bonaparte n'aimait point parce que l'autre connaissait ses trous et défaillances profondes, et il traitait de « m... dans un bas de soie ». On connaît d'autre part le mot de Talleyrand sur l'empereur : « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé! »
Par la lutte qu'elle mène contre la religion catholique, laquelle refrène les bas instincts de la nature humaine, en instaurant l'autorité spirituelle, la révolution comme sa séquelle, la démocratie parlementaire, animalise la personne humaine. Elle ne considère que l'individu-, 'jeton électoral aux mains de l'État, auquel elle donne le nom de citoyen. L'aboutissement nécessaire d'un principe aussi faux, c'est d'abord la contrainte générale sous les formes les plus diverses, puis pour accentuer cette contrainte fiscale, économique, juridique, etc.... la Pour avec tout ce qu'elle comporte de dissimulation, de lâcheté et de férocité. Comme les symptôme cliniques d'une maladie grave ces états, moraux et sociaux, dessinent la courbe de la Révolution de 1789n de 1789 à laquelle succédera logiquement, on peut même dire biologiquement, le premier empire.
Au premier rang des hommes secrets de la Révolution il faut compter, Mortimer Ternaux nous l'assure, les membres du comité de Sûreté générale. Ceux-ci abandonnent à leurs manifestations tapageuses les membres du comité de Salut public, qu'ils dépouillent lentement, mais sûrement, de ses prérogatives, auquel ils laissent., avec les apparences, les responsabilités dangereuses. Quelques-uns, comme Chabot, se croyant plus habiles, oscillent entre les deux comités de gouvernement. Tôt ou tard ils seront démasqués. Chabot, il est vrai, était, comme Danton, un voleur et qui ne tenait pas à partager le fruit de ses rapines. Le fromage de la compagnie des Indes attirait d'innombrables mouches, ainsi que les biens abandonnés par les émigrés, volés au clergé, et dont l'estimation occupait une armée de scribes bien rétribués. Ce fut l'origine des collectionneurs et des marchands d'antiquités, attelés par la suite au bric-à-brac romantique.
A toutes l toutes les époques troublées -les pirates de terre apparaissent et se battent autour des bonnes affaires. Leur intérêt ignoble, après avoir profité de la convulsion, est de revenir à l'ordre pour stabiliser leurs rapts et profiter des biens, ecclésiastiques ou autres, mai acquis. Cette considération n'avait pas échappé à Balzac, peintre des robins de la Restauration. Il lui doit quelques-uns de ses plus beaux romans.
Balzac a peint, dans Les Chouans, les heurts de l'amour et de la politique, mais il n'a pas peint les ténèbres de la Terreur, ni les qui l'avaient préparée et devaient être ses victimes. Barbey d'Aurevilly a roulé ce livre dans sa tête et ne l'a pas réalisé. Il reste, pour les romanciers de l'avenir, une mine inexploitée et magnifique, car pour qu'un roman soit valable, il lui faut, avec une partie active, une réserve obscure, comme il faut, aux courses de taureaux, une partie vouée à l'ombre et une au soleil.
La courbe de la Révolution, telle qu'elle -nous apparaît, comporte plusieurs parties :
L'excitation antireligieuse et matérialiste des esprits;
L'intrigue de Cour en faveur du duc d'Orléans;
Les manoeuvres tirées du mauvais état des finances, les fausses famines;
L'assaut donné directement à la monarchie, au roi et à la reine;
Le désarroi des assemblées;
La patrie en danger. Son exploitation par les républicains;
La tuerie interne et la Terreur; la dictature de Robespierre;
La réaction du neuf thermidor;
L'ascension de Bonaparte;
La tuerie extérieure et la guerre pour rien;
Waterloo.
Un point essentiel de la courbe révolutionnaire est l'intervention de la racaille, dont Laclos, les comités de gouvernement et Marat avaient, en première ligne, compris l'importance. Il a existé en effet, à toutes les époques, une lie de la société. plus ou moins reliée à la police politique, qui emploie ces éléments à titre d'indicateurs. De cette lie une partie est libre et vit de la prostitution, c'est-à-dire du commerce des femmes sous le contrôle de la dite police. Une partie est dans les prisons, que les troubles de la rue permettent d'ouvrir : « Nous lâchons les tigres », disait, en mai 1871, un membre de la Commune. Ce sont les hommes et les femmes de cette lie qui mettent le feu, coupent les têtes, se livrent à mille dégâts et atrocités, et deviennent, à un moment donné, en semant l'épouvante et débordant leurs employeurs, les maîtres de la Révolution.
Au plus fort de la révolution dreyfusienne, d'un type spécial et qui mérite une étude à part - car elle préparait. la guerre européenne - Waldeck-Rousseau, qui savait l'histoire, jugea le moment venu d'utiliser la crapule et 1"on vit son pantin, le président de la République Loubet, présider une inauguration de la statue d'Étienne Dolet, place Maubert, avec le concours de tous les maquereaux du voisinage. Ce fut une belle frairie, fort convenable à cette énorme-, mystification de l'innocence du traître Alfred Dreyfus. Pomponné, vêtu avec élégance, riche, bien posé dans la société, bien vu au Palais où il plaidait les causes fructueuses avec une connaissance approfondie du Code civil, sachant ouvrir et fermer les portes de la Sûreté générale, Waldeck avec ses yeux glauques filtrant un regard morne sous des paupières tombées, était un personnage de 1793. Le rencontrant souvent chez son beau-père le professeur Charcot, je l'imaginais grimpant sur la fatale charrette, hué par les bêtes féroces qu'il avait lui-même déchaînées. C'était le temps où, valet du pouvoir, Paul Hervieu faisait jouer une apologie de la fille Terwagne, dite Théroigne de Méricourt, l'animatrice des tricoteuses et qui assassina de sa main François Suleau. Il est qu'elle mourut folle à la Salpêtrière, assise nue dans ses excréments.
Michelet, dans son Histoire de la Révolution, ouvrage passionné et de haute allure assure que les massacres de, septembre, triomphe de la crapule révolutionnaire, furent perpétrés par six mille individus environ sur sept cent cinquante mille Parisiens, qui laissèrent faire. C est ce qu'on appelle les minorités agissantes. Ces six mille gredins étaient les mêmes que ceux recrutés un siècle plus tard par la police de Waldeck-Rousseau.
Ils sont toujours disponibles pour la même besogne, qui est la subversion de la société, ou , plus précisément, sa fonte purulente
Après les vedettes, les hommes secrets. la tourbe. il faut faire leur place aux anguilles de l'Histoire, à ceux qui traversent les pires bouleversements, sans être le moins du monde incommodés, et auxquels correspond la fameuse formule de Sieyès : « J'ai vécu. » ceux-lo; ceux-là ont su garder leur peau en flattant les uns et les autres, en disparaissant aux heures tondues, en ne reparaissant qu'après les crises, en ne se compromettant ni par leurs écrits, ni par leurs propos. Ils crient eux aussi quelquefois avant qu'on les écorche et pour ne pas être écorchés.
C'est au milieu des massacres de septembre que s'ouvrit la Convention, la plus étrange assemblée qui fût jamais, et où toutes les passions se déchaînèrent à la fois, y compris celles du sang et de la panique. On peut la définir un cauchemar en action.