Pour en finir avec les privilèges d’hier…et d’aujourd’hui

Publié le par Lux

Quand la seule idée d’un service minimum dans les transports en période de grèves jette dans la rue des « travailleurs » révoltés par le risque de voir, très partiellement réduite, leur possibilité de paralyser totalement, sans qu’il leur en coûte rien, le fonctionnement de services publics dont dépendent la vie quotidienne et le travail de millions de citoyens, on mesure combien la prétendue abolition des privilèges de la nuit du 4 août appartient aux bobards de la propagande républicaine. Qu’on les nomme avantages sectoriels, droits acquis, ou de toute autre manière, ce sont là des dispositions particulières, des lois privées, c’est-à-dire étymologiquement des privilèges. Comme en 1789, il est loin d’être certain que tous soient justifiés…Qui veut mesurer l’aune exacte de l’acquis révolutionnaire doit abandonner la conviction, forgée sous le matraquage pseudo-historique de l’école, de la disparition définitive des égoïsmes catégoriels ou des tendances fâcheusement « corporatistes ». Des livres entiers sont écrits sur les « privilégiés » d’aujourd’hui. Qui s’y reportera y constatera que la République réserve bien des privilèges à ses serviteurs. Quand on parle des privilèges d’avant la Révolution il convient de se garder d’identifier l’Ancien régime au système féodal. Celui-ci avait quasiment disparu avant 1789. « On a trop insisté, affirme Jean TULARD, sur les privilèges insignes dont bénéficiaient la noblesse et le clergé, exemptés d’impôts, disposant de juridictions spéciales, oubliant que les nobles n’avaient pas le droit d’exercer certaines professions et qu’ils étaient généralement condamnés plus sévèrement par les tribunaux, car ils auraient dû donner l’exemple. Mais les privilèges s’étendaient à tous les corps de métiers, à toutes les communautés, aux provinces. La France de 1789 n’étaient qu’un maquis de privilèges, avec vingt-cinq millions de privilégiés, mais certains étaient plus privilégiés. » (1) En ce qui concerne les privilèges fiscaux, on sait que ce sont les ministres de Louis XVI qui essayèrent d’opérer les réformes nécessaires et qu’elles échouèrent devant l’inconscience et l’égoïsme des élites. C’est ce que l’historiographie appelle « la révolution royale ». Les privilèges étaient essentiellement des libertés concrètes dont bénéficiaient maints corps sociaux. « Libertés » et « privilèges » dont existence, l’enracinement et la vitalité faisaient obstacle au pouvoir royal » affirme François Bluche. (2) Le plus grave fut donc la perte de ces libertés qui, non seulement constituaient selon Montesquieu la meilleure défense contre le despotisme, mais étaient la vie même des communautés locales, professionnelles, universitaires, etc Voilà pourquoi est fondée l’opinion de Maurras à trouver funeste cette nuit du 4 août 1789. « Quelque avantage réel qu’ait perdu la noblesse dans cette triste nuit, ce n’est pas à elle, ce n’est pas au clergé non plus que l’on a fait le plus de mal. La véritable dupe de la Révolution, ce fut la bourgeoisie, la bourgeoisie à tous ses étages, depuis le petit peuple des bourgeois de villages jusqu’à sa plus haute aristocratie. ». « Les historiens officiels parlent tous des privilèges nobiliaires et cléricaux disparus alors ; mais les privilèges de villes, de ceux des provinces, de ceux des corps… » « La nuit du 4 août a ruiné surtout nos libertés collectives, libertés locales, libertés professionnelles, qui firent la gloire et la force des Français d’autrefois. » (3) Dans la logique de cet égalitarisme niveleur, d’autres dispositions révolutionnaires allaient consacrer cette perte de libertés concrètes (décret d’Allarde et loi Le Chapelier sur les métiers, provinces éclatées en département…). Le siècle suivant vit des efforts de reconquête de ces libertés essentielles, mais dans un nouveau contexte idéologique : celui de la lutte. La monarchie avait toujours respecté la conception organique de la société. L’individualisme a toujours du mal à concilier ses conceptions libertaires avec une vie sociale harmonieuse et exempte de privilèges abusifs. Ce sont les effets seconds de la nuit du 4 août. 1 - Jean TULARD Histoire et dictionnaire de a Révolution française, Bouquins. 2 – François BLUCHE L’Ancien régime, institutions et société, Le livre de poche. 3 – Charles MAURRAS Réflexions sur la Révolution de 1789, éd.Self Nuit du 4 août 1789 LA FRENESIE EGALITARISTE par Michel Fromentoux (…) On ne dira jamais trop quelle farce ignoble fut la fameuse « nuit du 4 août ». La veille, la président Thouret, élu depuis deux jours seulement (par 406 voix contre 402 à Siéyès) avait dû démissionner sous la pression de la rue : les « modérés » savaient désormais qu’ils auraient la vie dure, d’autant plus que Le Chapelier, fondateur du Club Breton –l’un des plus « avancés »- accaparait la présidence. De son côté le Roi avait, la matin du 4, fait connaître les noms des ministres qui allaient assister Necker : Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, garde des Sceaux, -Lefranc de Pompignan, archevêque de Vienne, ancien président de l’assemblée, ministre d’État, - le comte de Saint-Priest, ministre de l’Intérieur, - le comte de La Tour du Pin, ministre de la Guerre : tous des amis de La Fayette… Mais les députés n’avaient plus qu’une idée en tête ; se dépouiller et dépouiller leurs compatriotes. En soirée, alors que le président Le Chapelier venait de lire un rapport sur la sûreté du royaume, le vicomte de Noailles, euphorique, expliqua que pour calmer le peuple, il suffisait de proclamer l’abolition des droits féodaux. Noailles était un cadet sans fortune, qui n’avait donc rien à y perdre. Ais voici le grand seigneur philosophe e duc d’Aiguillon – le lus grand propriétaire féodal. Il tint le m^me langage, demandant toutefois le rachat de ces droits à très faible taux. Aussitôt, dit Gaxotte, « dans une sorte de délire sentimental, coupé d’acclamations et de larmes, on adopta pêle-mêle la suppression des droits féodaux, des garennes, des banalités, des dîmes, des immunités provinciales et municipales. On s’embrassait, on pleurait, on sacrifiait ses droits et ceux du voisin, on ne savait plus ce qu’on faisait ». Comme toujours, cette spontanéité toute rousseauiste était le fruit d’une longue préparation : le comte d’Antraigues, député du Vivarais, devait écrire que, pour y atteindre, il avait fallu : « 1) imposer silence par la terreur à tous ceux qui devaient naturellement s’y opposer ; 2) anéantir les plus sages règlements de l’assemblée elle-même, qui mettaient un frein aux délibérations précipitées ». Donc, les orateurs se succédaient, tous pressés de faire de la surenchère et tous salués par des torrents d’enthousiasme. Même le clergé se laissa gagner, et Lubersac, évêque de Chartres, parla de supprimer le droit de chasse, ce qui mit hors de lui le duc du Châtelet qui lança l’idée d’en finir avec la dîme due au clergé…La folie s’empara enfin des élus de l’ex-tiers état, qui abandonnèrent aveuglément tous es privilèges des viles et des provinces – en somme les garanties des libertés qui avaient fait la force et a vivacité de l’ancienne France… Cela était toutefois plus facile à dire qu’à mettre en pratique. L’assemblée ne fut en mesure de publier le décret avalisant la folle nuit que le 11 août. Furent alors déclarés abolis le servage (qui n’existait pratiquement plus), les corvées, les droits de chasse et de pêche. Bien qu’abolies les justices seigneuriales restaient provisoirement en activité. Tous les autres droits, qui étaient de véritables propriétés, liés à la terre elle-même, furent déclarés rachetables. Abolis également les privilèges des villes et des provinces, ainsi que la dîme – et sans possibilité de rachat de celle-ci. Les décrets d’application allaient venir plus tard, et seraient, on s’en doute, l’occasion de mille conflits pendant des années. Une fois de plus c’est le mot de brigandage qui résume le plus ce que fut cette aveugle abolition des privilèges. « Peut-être n’y avait-il pas un Français qui ne perdît quelque chose », écrit Gaxotte. En effet, on a voulu faire un épouvantail de ce mot de « privilèges », alors qu’il n’a jamais signifié autre chose que ce que dit son étymologie : lois privées – c’est-à-dire des lois propres à telle communauté, dictées par les finalités mêmes de celle-ci. Certains droits seigneuriaux ne se justifiaient plus guère depuis que les châteaux n’étaient plus nécessaires à la protection des paysans, mais, outre que – Jean Dumont le montre clairement – les droits seigneuriaux étaient très faibles (30 sous par habitant dans le Tarn !) et souvent non recouvrés, il ne faut pas oublier que la noblesse faisait la guerre, et donc payait l’impôt du sang. Es paysans petits propriétaires et les ouvriers agricoles ne gagnèrent rien à la suppression du régime féodal : Jean Dumont rappelle la « copropriété » des terres des seigneurs qu’assuraient aux pauvres les vieux droits communautaires : « Ces droits de vaine pâture, de parcours, de glane, de prises de bois, etc, qui permettaient aux pauvres d’exploiter en second les terres, prés et bois des seigneurs et des riches, et ainsi de se nourrir, d’avoir un petit bétail, de se chauffer, de construire ». Conséquences de l’abolition desdits privilèges : des insurrections paysannes pendant toute la durée de la Révolution, et bien vite l’exil des paysans vers les villes, où ils allaient se prolétariser ! On les avait « libérés », pour leur malheur. Il y a d’ailleurs tout un symbole dans le fait que la « nuit du 4 août » ait été présidée par Le Chapelier qui, deux ans plus tard, attacherait son nom à une loi isolant l’ouvrier et le condamnant à a misère… Très grave également la suppression –et sans rachat possible – de la dîme due au clergé : avec elle disparaissaient des aides sociales considérables (en quelque sorte la sécurité sociale de l’époque) qu’organisait l’Église, ainsi que les moyens d’entretenir les collèges et d’offrir des bourses aux élèves nécessiteux. Enfin, en abolissant les privilèges des viles et des provinces, c’est-à-dire des juridictions particulières, des franchises fiscales, des garanties administratives, etc…ce sont des régions entières que l’on appauvrit et que l’on condamna à stagner dans l’uniformité. Le constat est en tous points accablant : la « nuit du 4 août », expression d’une idéologie foncièrement individualiste (que personne ne dépende de personne…) rendit les pauvres plus pauvres, sans pour autant empêcher les riches, nobles ou pas, de sauver et d’accroître leur fortune, notamment par le système des rachats de droits anciens. Mais ce serait désormais une fortune à laquelle ne s’attacherait aucun devoir de service. Le règne absolu de l’Argent ; tel devait être le principal « cadeau » de la Révolution. (…) Extraits de L’adieu au bicentenaire de Michel FROMENTOUX 1989 (articles parus dans Aspects de la France)

Publié dans Pensée politique

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