TURQUIE ET DÉMOCRATIE

Publié le par Lux

 

En Turquie, les élections législatives ont vu la victoire du parti AKP que les médias européens persistent à qualifier d'islamiste modéré. Pour voir plus clair dans la vie politique d'un pays qui influence beaucoup la politique européenne, nous retranscrivons l'article que Gilles VARANGE a publié dans le numéro de juillet-août de "POLITIQUE MAGAZINE".07cfcf3288a2a2b5aa06df8bb6b98fb4.jpg

Derrière le paravent de la candidature à I'Union européenne, les hommes de l'AKP poursuivent l'islamisation rampante de la société.

Les journalistes occidentaux sont à plaindre: ils sont condamnés à tenter d'expliquer à leur public les affrontements politiques en cours en Turquie à la lueur des enseignements de la vulgate démocratique. Voilà en effet, dans ce pays candidat à l'entrée dans l'Union européenne, un camp laïc et un camp islamiste engagés dans une bataille politique de plus en plus acharnée sans que nos medias puissent, comme ils sont accoutumés à le faire, désigner à l'opinion les “bons” qu'il est urgent de soutenir et les méchants” qu'il convient de condamner. Dans cette affaire, le “bon choix démocratique” relève en effet du casse-tête insoluble. Comment trancher en faveur d'un des deux camps en présence quand l'un se veut Ie défenseur de la sacro-sainte laïcité face aux risques du fondamentalisme musulman et quand l'autre se fait le chantre des valeurs démocratiques et de l'engagement pro-européen face à la menace d'un putsch militaire ?


Un pouvoir de “dernière instance”

Devant pareil dilemme, il faut comprendre l’ébahissement éprouvé par nos gens de micro et de stylo découvrant soudain des vérités qui ne les avaient jamais effleurés jusqu'à ce jour, à savoir qu'on peut être républicain et laïc sans être démocrate et qu'on peut se vouloir à l'inverse démocrate à seule fin d'assurer le règne de la religion. Pire encore: la situation actuelle en Turquie apporte une éclatante confirmation aux théories du très décrié sociologue américain Samuel Huntington, prophète unanimement vilipendé du “Choc des civilisations”. Notre universitaire avait provoqué un beau scandale en prétendant que les rivalités entre les grandes civilisations historiques étaient appelées, non seulement à se réveiller, mais à devenir l'une des données fondamentales des relations internationales. Et comme si cette première provocation ne suffisait pas, le lucide professeur formulait une prédiction encore plus insupportable: I'instauration de régimes démocratiques dans le monde musulman, assurait-il, aurait pour principal effet d'y amener mécaniquement au pouvoir, par la simple logique du suffrage universel, les éléments les plus populaires, c'est-à-dire les plus religieux et les plus radicalisés.
L’évolution des choses à Bagdad avait déjà démontré la validité de cette dernière thèse d'Huntington. La situation en Turquie est en train d'en apporter une illustration supplémentaire. Certes, l'organisation d'élections libres et le multipartisme n'y sont pas de création récente comme en Irak. C'est en 1945, sept ans après la mort de Mustafa Kemal, dit “Kemal Atatürk” (le Turc Père), que le règne du parti unique a pris fin en Turquie. Mais cette introduction de la démocratie s'accommodait d'une restriction de taille: la haute hiérarchie militaire se réservait un pouvoir de “dernière instance”, lui permettant d'intervenir directement dans la vie politique nationale chaque fois que les principes sacrés du kémalisme - au premier rang desquels figure le respect de la laïcité - lui paraîtraient bafoués par un gouvernement en place. Le moins qu'on puisse dire est que cette clause n'était pas de pure forme puisque, depuis 1960, les dirigeants de l'armée n'ont pas hésité à renverser à quatre reprises des gouvernements parfaitement légaux et à jeter en prison le Premier ministre en fonction quand ils ne le pendaient pas haut et court comme ce fut le cas pour le malheureux Menderes. En 1980 encore, le putsch des militaires fut suivi de l'emprisonnement de 30 000 personnes sans qu'aucun de nos médias songeât à établir la moindre comparaison désobligeante entre la “République” militaire kémaliste et le régime chilien du général Augusto Pinochet. ffe33c08b37a1d5bebf533dd3cb06834.jpg
Le dernier coup d'Etat des prétoriens turcs remonte à 1997 et ce fut alors le chef du gouvernement islamiste de l'époque, le vieux Necmettin Erbakan, qui fut fermement invité à s'en aller croupir dans une geôle laïque et républicaine. Mais la leçon ne fut pas perdue par ses disciples, dont les actuels Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Recep Tayyip Erdogan et Abdullah Gül. Ces derniers comprirent très vite la prodigieuse opportunité qu'était susceptible de leur apporter la demande d'adhésion à l'Union européenne. Dès lors que la Turquie devenait officiellement candidate à l'entrée dans l'Europe, il était en effet extrêmement difficile aux responsables de l'Armée de continuer à intervenir dans la vie politique sans s'attirer les foudres d'une commission de Bruxelles très sourcilleuse sur “le respect des critères démocratiques”. Le piège ainsi tendu a admirablement fonctionné: depuis le retour au pouvoir du mouvement islamiste reconstitué sous le nouveau sigle AKP (Parti de la justice et du déve!oppement) en novembre 2002, les généraux n'ont plus osé bouger le petit doigt de peur d'être accusés d'enrayer le processus d'adhésion de leur pays à l'Europe des Vingt-sept.

Le piège continue de fonctionner

Cette situation eût pu durer longtemps encore si les islamistes, déjà maîtres du gouvernement, du parlement et d'une majorité de municipalités, n'avaient décidé de pousser plus loin encore leur avantage en tentant de s'emparer de la présidence de la République à la faveur de I'expiration, le 16 mai dernier, du mandat du chef de l'Etat, Ahmet Necdet Sezer. Forts de l'islamisation rampante de la société mise en œuvre depuis leur arrivée au pouvoir, les dirigeants de I'AKP ne craignaient pas de partir ainsi à I'assaut d'une position éminemment stratégique: c'est le président de la République, élu par le Parlement, qui détient le pouvoir de nomination à la tête de I'armée et aux postes-clés de la magistrature et de l'administration. La prétention des islamistes a se rendre maîtres de ce dernier môle de résistance laïque ne pouvait donc qu'être interprétée comme une insupportable agression par les militaires et les représentants du pouvoir judiciaire. Ceux-ci ont aussitôt mobilisé leurs partisans dans la rue et utilisé tous les artifices de procédure imaginables pour faire échouer au Parlement la candidature à la présidence du ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül.
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Les laïcs : “Ni USA ni Union européenne”

Les islamistes auraient pu choisir de s'incliner et d'attendre prudemment une occasion plus propice. Ils ont au contraire accepté l'épreuve de force, mus par la conviction que l'Armée, une fois de plus, n'oserait pas affronter les foudres de I'Union européenne en prenant le risque d'un putsch. Ils ont convoqué les électeurs pour un scrutin législatif anticipé le 22 juillet prochain après avoir annoncé leur intention de réformer la Constitution par la voie parlementaire et d'instaurer l'élection du président de la République au suffrage universel direct. Le président sortant Sezer a immédiatement riposté en appelant à l'organisation d'un référendum populaire sur cette question du mode d'élection du chef de l'Etat. Le blocage des institutions est donc total et la Turquie offre depuis des semaines aux observateurs un spectacle pour le moins inattendu: ce sont Ies islamistes, très légalement élus et disposant d'une majorité absolue au Parlement, qui se réfugient derrière le respect des principes démocratiques et de leurs engagements européens tandis que des millions de militants très jeunes et modernistes pour la plupart, encouragés dans l'ombre par Ies militaires, défilent dans les rues de toutes Ies grandes métropoles du pays au cri de: “Ni USA. ni Union européenne”. Combat surréaliste pour des Européens puisqu'il oppose des républicains laïcs, nationalistes et anti-européens à des islamistes prétendument démocrates et européistes.
Pour ubuesque qu'elle puisse paraître, cette affaire possède au moins le mérite d'obliger les tenants du laïcisme kémaliste à jeter le masque et à apparaître enfin pour ce qu'ils furent dès l'origine: les sectateurs d'un régime militarisé et violemment xénophobe. Un régime qui a toujours nié la réalité du génocide arménien et s'est employé par les pires moyens à pousser à I' exil les millions de Grecs installés en Asie mineure depuis des millénaires. Un régime qui, s'appuyant sur une historiographie fantasmagorique et délirante, continue d'enseigner dans ses écoles et ses universités l'existence d'un peuplement turc en Anatolie depuis la plus haute antiquité, très antérieur à I'implantation grecque et arménienne alors qu'en réalité les premiers nomades turcophones n'apparurent dans la région qu'aux alentours de l'an mille de notre ère. Un régime qui, sous l'impulsion de la propre fille adoptive d'Atatürk, Afet Iman, introductrice des “sciences raciales” dans son pays et disciple de l'anthropologue suisse Eugène Pittard, auteur de “Les Races et I'Histoire”, décrivait ses compatriotes comme “de purs Aryens, descendants d’une race prodigieuse, conquérante et supérieure”, thèses qui n'étaient pas innocentes puisqu'elles ont justifié la perpétuation d’une insidieuse persécution antichrétienne jusqu'à nos jours, non plus pour raisons religieuses mais ethniques. En 1945, vivaient encore 500 000 chrétiens à Istanbul. Il en reste aujourd'hui moins de 5.000. Décidément, qu'elle soit laïque ou islamiste, la Turquie n'a rien à faire dans l'Union européenne ...
Gilles VARANGE

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