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LA “NOUVELLE REVUE UNIVERSELLE”   

La nouvelle REVUE UNIVERSELLE (Jacques Bainville, fondateur) parait de nouveau. Politique, Histoire, Economie, Diplomatie, Lettres, Beaux-Arts, Poésie, Danse Théartrs, Cinéma.. tous est analysé par des grandes plumes.

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Vendredi 10 février 2006

 

 

 

Les défenseurs et apologistes de la Révolution ont coutume de mettre ses excès sur le compte de la nécessité où elle se trouvait de défendre le sol de la Patrie contre les rois conjurés pour sa perte avec les « traîtres » de l'émigration. C'est ce qu'on appelle la thèse de la défense) telle que la présentèrent Aulard et Clémenceau. Ce dernier disait: «Les réactionnaires ne nous montrent qu'une forcenée, les yeux hors de la tête, l'arme à la main, là où il y avait un être ardent et généreux, pris à la gorge par de nombreux adversaires et cherchant à se débarrasser d'eux comme il pouvait. » Or le cas de force majeure ne saurait excuser en aucune façon la sarabande de vols, de spoliations, d'assassinats censés légaux, déchaînés de 1792 à 1794 et qui constituent l'histoire de la Terreur. L'armée de Condé était dans son droit en cherchant à débarrasser >le pays, coûte que coûte, de l'effroyable tourbe de rêveurs sanguinaires et d'escrocs qui avait mis la main sur lu'. Le roi débonnaire s'identifiait avec la Patrie, la famille royale avec la famille française; c'était cette pate patrie, c'était cette famille que l'on voulait égorger, selon le mot célèbre de Danton prononcé au procès de Louis XVI : « Nous ne voulons pas juger le roi, nous voulons le tuer. »Que la Marseillaise soit un beau chant de guerre, nul ne le conteste, mais cela ne fait pas que le bonnet rouge soit une belle coiffure et que la Convention n'ait pas été peuplée de trafiquants et de bandits. C'est Albert Mathiez, apologiste de Robespierre, qui le démontre dans l'ouvrage capital dont j'ai déjà parlé.

 

Après de terribles échecs, les armées de la Révolution qu'animait cette idée baroque, mais frénétique, qu'elles combattaient pour la liberté, commandées par des chefs de réelle valeur militaire dont Dumouriez est le prototype, munies de cet instrument nouveau, l'artillerie, créée par le ministre de Louis XVI, Gribeauval, ces armées où régnait une vieille discipline, traditionnelle, héritée des e;e des ancêtres, où la hiérarchie subsistait avec les anciens cadres, l'emportèrent sur leurs adversaires. Valmy et Jemmapes, les campagnes de Belgique et du Rhin, portèrent le renom de nos armées jusqu'aux confins de l'Europe et ouvrirent la voie à un grand et funeste capitaine qui devait être Bonaparte.

 

On discute encore sur la victoire de Valmy, selon bien des auteurs, maçonnique et consentie par Brunswick, attribuée par quelques-uns à la savante stratégie de Laclos. En tout cas, c'est Dumouriez qu'embrassa Robespierre à la Convention, avant qu'il eût lâché la Révolution et fût qualifié de traître par ceux qui l'encensaient la veille. Quelque temps après, Laclos, dans son laboratoire de Meudon, expérimentait les boulets creux, qui devaient faire une belle carrière. Une génération d'officiers se formait dans une nation vivant, depuis des siècles, à l'abri de ses familles militaires. chez les Vendéens, comme chez les révolutionnaires. Les Lescure, les Charette, les Cathelineau, les La Rochejacquelein, les d'Elbée. les Bonchamp, les Stofflet, luttant pour la vérité religieuse et politique se heurtèrent aux Westermanestermann, aux Hoche, aux Marceau combattant pour l'erreur révolutionnaire, comme le grand nom de Georges Cadoudal s'opposa a celui de Napoléon Bonaparte. Le manque d'armes et de cohésion vint à bout de la Vendée, mais elle demeurera dans l'Histoire, par ses chefs et par leurs vertus, très au-dessus de la Révolution, et le terme de « brigands », appliqué à de semblables héros par ce brave Michelet, est comique. Ces lignes, écrites avec la boue de la haine, suffiraient à enlever tout sérieux à son Histoire, lyrique et falsifiée, de la Révolution.

 

Quelques-uns ont renvoyé dos à dos Vendéens et sans-culottes, comme également passionnés et féroces, bien qu'en sens contraire. Vous reconnaisse-là cette manière libérale, qui met sur le même plan la vérité et l'erreur, le vice et la vertu, l'irréalisme et le réel. Pardon, pardon! Les Vendéens ne défendaient ' pas seulement leurs convictions et leurs croyances et cela jusqu'à la mort, pro aris et focis. Ils défendaient aussi le bon sens. A courage égal, ils avaient encore pour eux la raison, déesse immortelle et sans laquelle on ne fait rien ici-bas d'utile ni de durable. Quand Hoche, à Quiberon, faisait fusiller des centaines de vaillants Français, parce que royalistes, se montrait-il fort supérieur à Marat, à Carrier, à Collot d'Herbois, à Lebon et aux autres ? Je ne le pense pas, et c'est une honte, je le dis sans fard que d'avoir élevé sa statue sur le théâtre même de son ignoble exploit.

 

Gaxotte a cité quelques-uns des traits de la furie guerrière qui animait les Girondins et qui se résumait dans cette formule : « La guerre est actuellement un bienfait national, et la seule calamité à redouter, c'est de n'avoir pas la guerre. » Ils ajoutaient cette énormité : « La guerre est sans risque. » A toutes les objections qualifiées de pusillanimes, répondait la foi-mule de la levée en masse. Jusqu'à Carnot qui se préoccupa sérieusement et avec suite de l'équipement, du commandement, de la formation des troupes et, avec Prieur de la Côte-d'Or, arracha au chaos l'organisation militaire, ou demeura dans la phraséologie belliqueuse et le choeur impétueux :

 

 Par la voix du canon d'alarme

 

 La France appelle ses enfants

 

C'est un grand bonheur pour les sans-culottes que les armées de la Révolution aient eu devant elles l'incapable Brunswick au lieu d'un Frédéric II.

 

Le mot du Girondin Brissot: «Nous avons besoin de grandes trahisons », donne l'atmosphère de l'époque. Il se complète par la harangue enflammée de Vergniaud : « Je vois, de cette tribune, les fenêtres d'un palais où des conseillers pervers trompent le Roi que la constitution nous a-donné, forgent les fers dont ils veulent nous enchaîné et préparent les manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les fenêtres d'un palais où l'on trame la Contre-Révolution, où l'on combine le moyen de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie et par toutes les. fureurs de la guerre civile. Le jour est arrivé, messieurs, ou vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties> dans les temps antiques, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi. Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous Ceux qui l'habitent sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au Roi. Qu'ils sachent que la Loi 'y atteindra sans distinction tous les coupables et qu'il n'y aura pas une seule tête convaincue d'être criminelle qui puisse échapper à son glaive. »La reine était clairement désignée et menacée. Le parti de la guerre, avec le ministre Narbonne, l'emportait. Partisan de la paix, le ministre des Affaires étrangères de Lessart était décrété d'accusation et envoyé en Haute Cour. Dumouriez prenait les affaires extérieures, Clavière les finances, Servan la guerre, Lacoste la marine, Roland l'intérieur.

 

Le 20 avril Louis XVI, emporté par le mouvement, avait déclaré la guerre au roi de Hongrie et de Bohème, et le décret était voté à la quasi-unanimité.

 

Ainsi s'était engagée la conflagration générale au milieu d'une ardeur belliqueuse qui marquait, avec la chute de la monarchie et la condamnation de Louis XVI, le plus haut point de l'exaltation révolutionnaire.

 

A ce procès du roi se donnèrent rendez-vous toutes les calomnies, tous les faux témoignages, tous les mensonges d'une époque barbare et souillé, . Le. récit le Plus complet, et le plus saisissant en a été fait par Mortimer Ternaux dans sa Terreur. Mais c'est aux Goncourt, qu'il appartient d'avoir fixé, en traits inoubliables, l'aspect à l'Albert Dürer du vote terminal.

 

« Cette assemblée est la Convention, cette crinière noire, c'est Billaux-Varennes. Ce pantalon de coutil, c'est Grand; ce bonnet rouge, c'est Armonville, et cet habit neuf, c'est Marat; ces drapeaux, ce sont les drapeaux de l'Autriche et de la Prusse, et ce jour c'est le 17 janvier 1793. Louis Capet est coupable de conspiration contre la liberté et la nation et d'attentat à la Sûreté générale.

 

« La Convention va ordonner de l'homme. Elle vote sa vie ou sa mort. Voilà soixante-douze heures qu'elle est en séance. Mille rumeurs, - des bouffées de bruit qui, par instant, entrent dans la salle du dehors et du café Payen, - les glapissements étouffés des colporteurs qui crient Le Procès de Charles premier à toutes les avenues de l'assemblée. - Une clé qui grince dans une serrure de tribune. - Mille bruits que scande, de moment en moment une voix grêle, la Mort! une voix forte, la Mort! une voix émue, la Mort! une voix ferme, la Mort! Il est nuit. Les lueurs vagues promenées dans les coins de la salle rendent la scène étrange. Des hommes qui votent on >ne voit que le front et les clartés pâles des flambeaux le font blanc. Le sommeil pèse sur les yeux; la fatigue courbe les têtes. Voici un votant qui. dort; on l'éveille. Il monte à la tribune : la Mort! Il bâille et il descend. La salle rit : c'est Duchastel qui, malade, vient en bonnet de nuit, voter contre la mort; Cependant, dans les tribunes réservées, ce ne sont que gaies cavalières, minces vertus, frais minois, tout entre-colorés de rubans; elles caquettent, grignotant des oranges, pendant le ballottage de la tête d'un roi. Un conventionnel vient, salue; les liqueurs arrivent. Les demoiselles de humer. Puis elles regardent, se rejettent au fond de la loge, font la moue et disent : Combien encore ? » se remettent, et écoutent tomber dans les demi-ténèbres la Mort! « Au-dessus d'elles, là-haut, dans les tribunes publiques, le peuple boit vin, eau-de-vie et trinque chaque fois que vibre sourdement la mort! - Et les aboyeuses qui y ont, révélera plus tard Fréron, leurs places marquées, et la robuste mère Duchêne font de gros « ah ah! » quand elles n'entendent pas bien la Mort!

 

« Et tandis que la France décide si elle tuera, les femmes, avec des épingles piquent des cartes à chaque vote. Elles ont parié le régicide! La tribune dit la Mort! L'épingle pique, la carte avance.»

 

Positivement on y est et de tant de pages évocatrices dues aux Goncourt, celle-ci est sans doute la plus accomplie. Le principe de la levée en masse est le même que celui du suffrage universel et le complète. Il a été repris par le romantisme, alors que Victor Hugo déclarait par voie d'affiche, après la défaite de Sedan: « Ils - les Allemands - sont des centaines de milliers d'envahisseurs. Vous êtes. trente millions de Français. Levez-vous et soufflez dessus. » Or, une armée n'est pas une foule, et une heure d'enthousiasme, si elle suffit à en rassembler les éléments ne permet ni de l'habiller, ni de l'équiper ni de la nourrir ni de l'instruire, ni de la lancer, avec quelque chance, au combat. C'est ce que comprit Lazare Carnot, c'est ce qui lui permit de rétablir la situation en se tenant à l'écart, résolument, des fluctuations du pouvoir civil. Il fut secondé, dans sa tâche, un certain nombre d'officiers patriotes qui étaient dans les mêmes dispositions de caractère que lui. On sait qu'il avait désapprouvé l'assaut donné aux Girondins avec une ténacité implacable et qui devait aboutir à leur perte.

 

On avait commencé par recourir aux enrôlements volontaires, et les estampes ont popularisé ceux-ci et les déchirements familiaux auxquels ils donnèrent lieu. Puis, quand la première flamme fut tombée, on eut recours aux appels légaux. contrôlés par les commissaires de la Convention. Mais ceux-ci donnant des résultats pitoyables à l'intérieur - où ils se faisaient payer scandaleusement passe-droits et exemptions - comme aux armées où ils se jetaient dans les jambes des généraux, on eut recours aux municipalités qui, connaissant leurs administrés, se chargèrent, plus efficacement, de la besogne et de la chasse aux embusqués. Il régnait chez les conscrits un esprit de dévouement et de sacrifice dont l'amalgame avec les qualités d'endurance et de métier propres aux anciens devait donner de beaux résultats. Le souffle guerrier, prolongé en souffle militaire, des jeunes troupes révolutionnaires, s'accrut avec les premiers succès, notamment ceux de Valmy et de Jemmapes, et se concentra par la suite autour de Bonaparte qu'il accompagne pendant quinze années, d'abord comme consul, puis comme empereur. En fait la Révolution n'improvisa r;en, puisque l'artillerie l'avait précédée, mais elle utilisa tout et recouvrit sa sottise et ses abominations des plis du drapeau tricolore.

 

Cependant les fournitures et marchés militaires donnaient lieu aux trafics, vols et déprédations qui sont de règle en pareil cas. La guerre est un fléau profitable à une nuée d'exploiteurs que l'État, occupé par des soins plus pressants, ne surveille, ni ne réprime.

 

Il faut ajouter à ceci que la guerre, en dépit de ses fatigues et de ses dangers - que nul ne prévoyait alors devoir se prolonger si longtemps - arrachait à la misère et aux discordes et menaces intérieures, une foule d'hommes jeunes et entreprenants. Ils y trouvaient un déversoir et une diversion. La menace des tribunaux révolutionnaires et improvisés, menaces étendues à la France entière, s'écartait d'eux. Le grand alibi devenait la frontière. Cette liberté dont tout le monde parlait et qui se traduisait surtout par la servitude de la peur, devenait aux armées une réalité, le fusil ou le sabre à la main. Entre chefs et soldats l'égalité devant la mort est la règle et la fraternité est commandée par le salut commun. Ainsi s'explique la sorte d'ivresse qui s'empara des jeunes recrues, arrachées, par la Marseillaise, aux ignominies de l'ambiance, aux tristesses de la vie publique, à ses appréhensions quotidiennes.

 

La monarchie française, par sa prudence, avait créé d'immenses réserves matérielles et morales. La Révolution, puis l'Empire les gaspillèrent follement pour de vaines chimères et des besognes idéologiques. Ensuite elles se glorifièrent de ce gaspillage comme d'un triomphe remporté par le progrès sur l'obscurantisme et le parti prêtre. De grands talents littéraires s'emparèrent de ce thème et l'exploitèrent à fond. Ainsi se fonda la démocratie.

 

Quand on. recherche, à travers les on. recherche, à travers les débats de la Constituante et de la Législative, les idées directrices de la Révolution et quelle prétendit, après la chute- de la monarchie au dix août, imposer à l'univers civilisé, on s'aperçoit qu'elles n'existent pas, qu'elles reposent sur trois ou quatre paradoxes ne correspondant à aucune réalité, bien que gravées sur tous les monuments publics. Comment ces paradoxes, dont un enfant sent la fausseté, ont-ils soulevé 'l'enthousiasme d'une partie importante de la nation, qui a donné sa vie pour eux, voilà qui ne peut s'expliquer que par l'aberration naturelle, en certains cas, à l'esprit public.

 

 de glace pour la vérité,

 

 Il est de feu pour les mensonges.

 

Ce fut une griserie qui se porta se porta sur les utopies de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Celles-ci embrasèrent les naïfs, puis les roublards les utilisèrent et quelques succès militaires donnèrent à penser qu'elles allaient s'imposer à une civilisation, qu'elles menaçaient dans ses profondeurs. Les chants de l'époque expriment cela. Ils nous ont transmis l'ardeur, le mirage qui s'empara des cervelles, la certitude qu'on entrait dans une ère nouvelle, où se révélait, sous tous ses aspects, la Justice jusqu'alors méconnue. Chose curieuse, la presse est ampoulée, outrecuidante mais, en dépit de tout, terne et même baroque. Le simple bon sens a disparu de ces métaphores, de ces prosopopées, de ces autoglorifications, dont abondent les discours révolutionnaires Ces orateurs n'ont rien à dire, du moment qu'ils ne veulent pas avouer la vérité 'ont nous parlerons tout à l'heure, et qui est la volonté de prendre les biens du voisin et de l'égorger s'il résiste. Une fois le !loi chassé et exécuté, la première partie du programme est remplie et l'on arrive à la seconde, qui ee, qui est le pillage de la fortune publique et le rapt des fortunes privées. Mais avant que ceci soit formulé en lois, on piétine et la guerre européenne vient à point pour fournir des thèmes aux tribuns, aux journalistes, à tous . ceux vivant de cette formidable mystification, qui éclate dans les hymnes et les démonstrations populaires.

 

Grattez cette surface sonore, il n'y a rien, exactement rien. On a tué, massacré des innocents par milliers, sur la foi de leurs particules ou des signes extérieurs de 'leur fortune. Leurs biens, leurs propriétés ont passé ou vont passer à d'autres. Les dupes crient au miracle, à la rénovation de la société. Les églises sont fermées ou brûlées. Les couvents sont dispersés. Les calvaires,en morceaux. Mais seuls les coquins ont tiré bénéfice de ce prétendu changement politique qui après quelques péripéties, va ramener une caricature de la monarchie, Bonaparte.

 

L'accentuation des partis devait causer leurs luttes, leurs entre-déchirements et convulsions et finalement leur extermination réciproque. Le parti de la guerre, représenté par les Girondins, méditait la conquête de l'Europe par l'idée révolutionnaire, ,sa dissolution et le passage d'un état de civilisation périmé à un autre, régi par les Droits de l'Homme. L'accueil favorable fait par la Belgique aux premiers accents de la Marseillaise, le succès de Dumouriez et de Custine sur le Rhin où ils n'opérèrent pas leur jonction, la retraite de l'armée de Brunswick, devenue une troupe désorganisée d'éclopés, encourageaient la majorité girondine. De leur côté, les Montagnards, Marat, Danton et Robespierre cri tête, préféraient que la Révolution ne perdît pas ses foi-ces au dehors et procédât aux réformes intérieures, c'est-à-dire à la spoliation es riches - fort appauvris par les assignats - puis à leur destruction. Les seconds accusaient les premiers de fédéralisme et de vouloir soulever la province contre Paris. Ce fut l'origine des dramatiques affaires de Lyon, où fonctionnèrent Fouché et Collot d'Herbois, et de Toulon, dont les péripéties hideuses nous remplissent encore aujourd'hui d'horreur et de dégoût. Puis ce fut la scission de la Commune et d'une partie de la Convention. rebelle au joug terroriste des Montagnards. Aucun des historiens de la Révolution n a pu jusqu'ici suivre par le détail ces luttes intestines et combinées que mènent, avec le concours des étrangers comme Anacharsis Cloots, des aigrefins des fournisseurs militaires, ou de la Compagnie des Indes. Aucun n'a pu déterminer le moment précis où, de - l'intrigue, ces luttes passèrent à l'accusation directe, puis à la guillotine. Cela tient à ce que d'un clan à un autre il y avait des transactions, des délations, des désertions. Un Danton faillit s'entendre avec Dumouriez qui voulait d'abord le rétablissement de la monarchie avec Louis XVII, puis prendre la direction d'un État personnel formé par la conjonction du nord de la France et d'une partie des Pays-Bas. A plusieurs reprises les deux hommes se rencontrèrent; 'l'as se séparèrent brusquement et Danton se jeta dans une surenchère folle, et dans la politique des massacres. L'assassinat de Marat par Charlotte Corday, l'héroïne normande, devait porter au paroxysme cet état de choses et inspirer aux hommes de la Terreur une terreur plus grande en faisant pointer une réaction salutaire qui trouva finalement son expression fatale au 9 thermidor. Mais si tel est le dessin général de cette période qu'éclaire seulement la lueur sinistre de la machine à Guillotin, le détail moral nous en échappe à tous les tournants. Gaxotte a fait cette remarque qu'en politique extérieure, la Convention, à certains moments, sembla se rapprocher des conceptions de Richelieu comme si elle était mue par une nécessité intérieure et dont on ne distingue pas la trame. Puis, brusquement, elle est ressaisie par le goût brigandage et l'ardeur à l'assassinat de forme judiciaire que symbolise le nom de Fouquier-Tinville.

 

L'histoire des perturbations apportées par les événements dans l'administration et les bureaux au cours de la période révolutionnaire est encore écrire. Nous ne connaissons, et grosso modo, que le fonctionnement et le personnel de la Sûreté générale et de son comité, véritable association de malfaiteurs dont les actes criminels furent innombrables. Mais comment et par qui furent remplacés les détenteurs de charges et de directions importantes, notamment aux finances et à la guerre? Quelles protections présidèrent à ces mutations dont quelques-unes mystérieuses? Quels furent les parlementaires de la Gironde et de la Montagne les plus compromis dans ce travail sourd et capital? Autant de questions auxquelles des renseignements épars et incomplets ne permettent que malaisément de répondre. Les bénéficiaires immédiats du ré-'me, installés dans des fonctions qui étaient pour eux une nouveauté, ne tenaient guère à se montrer, ni à paraître, dans la crainte de changements inattendus. Leur fidélité à leurs protecteurs était liée à la fortune branlante de ceux-ci. Toutefois, avec la guerre étrangère s'imposa la nécessité d'équipes compétentes et laborieuses, que symbolisa le nom de Carnot, créateur et inspecteur général des 14 armées levées aux frontières. Mais pour le commandement de ces équipes il fallut bien avoir recours à des hommes de métier dont les plus habiles et, par suite, indispensables, étaient parfois suspects de tiédeur vis-à-vis du nouveau régime. Ceux-là se cadenassaient dans leurs bureaux et ne cherchaient guère à se faire valoir, même pour l'avancement. Ils n'affichaient pas un zèle qui aurait pu les compromettre, et se réfugiaient dans l'anonymat. S'il y eut de nombreux scandales parlementaires, il y en eut peu dans le fonctionnariat, et qui n'eurent guère de retentissement.

 

Pendant la Commune de 1871, de nombreux fonctionnaires demeurèrent à leur poste, sans se soucier des nouveaux maîtres dont la domination ne devait durer que six semaines. On peut supposer qu'il en fut de même du 10 août au 9 thermidor et que c'est ce qui permit à l'énorme machine de marcher encore à peu près parmi les éboulements et les ruines de la politique. Les comptes rendus des tribunaux révolutionnaires ne signalent pas de coupes sombres dans les rangs qs rangs que je viens de dire, ce qui prouve que la police politique avait ménagé ces collègues moins favorisés, les avait laissés à leurs grimoires. La loi des suspects, les décrets adjacents passèrent sur eux sans les décimer. Il y eut dans leurs rangs peu de délateurs. Il est à supposer que la plupart d'entre eux attendaient avec une réelle impatience la fin des troubles et le moment où eux-mêmes ne seraient plus payés en assignats, c'est-à-dire en monnaie de singe. Les journaux et libelles les laissaient tranquilles ainsi que leurs familles et c'était tout ce qu'ils demandaient. Ils prenaient part, modestement, aux réjouissances populaires et, le cas échéant, aux repas en commun.

 

Sous la Convention et du fait des tendances diverses qui l'agitaient, la France présentait le spectacle affligeant d'une marqueterie morale poussée au, paroxysme, et dont les divers éléments cherchaient une solution qu'on n'apercevait pas, un chef, soit civil, soit militaire. Il y avait les révolutionnaires proprement dits, ceux qui avaient créé le mouvement, divisés eux-mêmes en deux grands partis, dont l'un, le plus à gauche, s'appuyait en outre sur la Commune; les Vendéens, soulevés contre la tyrannie rouge; les émigrés prêts à s'unir avec tous ceux qui, du dehors, voudraient leur apporter leur concours pour le rétablissement de la monarchie, soit par la force des armes, soit par l'intrigue. Les combattants enfin, groupés autour des drapeaux et de la cocarde tricolore et reliés par une discipline consentie avec enthousiasme. L'exécution monstrueuse de Louis XVI, opérée sans aucune espèce de raison, servant seulement de pierre de touche pour la sincérité de la foi républicaine, devenue le nouveau dogme, avait causé un ébranlement général des consciences favorable aux Vendéens, mais qui se heurtait aux nouveaux espoirs inclus dans les victoires de Carnot. L'heure devenait peu à peu militaire, dans le même temps que les luttes des partis, luttes parlementaires, aboutissaient à l'écrasement de la Gironde que la logique eût dû faire victorieuse au dedans, comme la guerre l'était au dehors. La carte sortie de ce jeu compliqué fut celle de Robespierre dont la dictature s'établit brusquement, alors que ni son éloquence, ni sa personne, ni les circonstances extérieures ne la laissaient prévoir, puisqu'il s'était prononcé contre, les conquêtes et le prestige dit commandement. guerrier. Dans toutes les convulsions politiques, il v a des points obscurs, qui tiennent aux frottements des ambitions et des convoitises. Mais en fait les historiens de la Révolution, soit pour, soit contre, n'ont jamais pu arriver à se mettre d'accord sur cette cristallisation autour de cet homme froid, ami de la controverse, discutailleur, mystagogue et féroce par manque de contact avec le réel. La nature des choses désignait à sa place le démagogue Marat, primaire excessif, d'accord avec les passions sommaires de la populace qui se reconnaissait en lui. Mais le 13 juillet 1793, la veille de la fête anniversaire du massacre de la Bastille, il se produisit cet événement extraordinaire qu'une belle vierge nor­mande, appartenant à un milieu vendéen et contre-révolutionnaire, prit sa résolution, vint à Paris, acheta un couteau bien effilé et alla assassiner Marat dans sa baignoire à domicile. Cet événement, dont le retentissement et les conséquences furent énormes, mérite d'attirer un moment notre attention. Comme dans l'expérience dite des « larmes bataviques », Charlotte Corday coupait la pointe du régime révolutionnaire, fondé à l'intérieur sur la crainte, et en déterminait l'écroulement.

 

Des,-divers ouvrages consacrés à Charlotte Corday, celui de feu Albert-Émile Sorel est sans doute le plus complet et laisse -voir le côté providentiel de cette étonnante affaire. Quant au caractère de l'héroïne, on le comprendra mieux après avoir lu les Prisonniers de Malagra de M. Étienne Aubrée, où se trouvent décrits le milieu et le supplice du prince de Talmont, un des chefs de l'insurrection vendéenne, le caractère de Bougon-Longrais, corres­pondant et amoureux de Charlotte, et ce groupe de Caen si contrasté, si original et si tragique. « Dans sa longue lettre à Barbaroux écrite avant de mourir, la descendante de Corneille se souvient de Bougon-Longrais. »

 

« Je vous prie, Citoyen, de faire part de ma lettre au citoyen Bougon, procureur-général-syndic du département; je ne la lui adresse pas pour plusieurs raisons. D'abord je ne suis pas sûre que dans ce moment il soit à Evreux - je crains de plus qu'étant naturellement sensible, il ne soit affligé de ma mort. Je le crois cependant assez bon citoyen pour se consoler par l'espoir de la Paix. Je sais combien il la désire et j'espère qu'en la facilitant, j'ai rempli ses voeux! » C'est à Bougon-Longrais, dit M. Étienne Aubrée, que Charlotte Corday empruntait les ouvrages de philosophie de l'époque dont la lecture avait pour elle un si grand attrait. Bougon possédait une vingtaine de lettres de Charlotte au moment où elle venait d'assassiner Marat. Tous deux avaient discuté, verbalement ou par lettres, sur des sujets d'histoire, de politique, de littérature. Charlotte et Bougon avaient pris plaisir à ce commerce. Certes, elle avait découragé plusieurs prétendants : M. de Boisjugan, M. de Tournélis, d'autres peut-être; la descendante directe de Pierre Corneille répétait à ses amis que jamais elle ne renoncerait à sa liberté, qu'aucun homme ne serait son maître. Cependant, il est permis de dire, aujourd'hui, que Bougon-Longrais fut amoureux de Charlotte Corday comme Chénedollé fut amoureux de Lucile de Chateaubriand. »

 

Un courant d'admiration pour l'antiquité avait, dès ses débuts, parcouru les milieux révolutionnaires, courant qui se retrouve dans les prénoms attribués aux jeunes enfants et dans l'organisation des fêtes banquets populaires et de quartier. Le souvenir de Brutus, meurtrier du « tyran » César, avait hanté les imaginations. Mais ce qui demeure mystérieux c'est comment cette jeune fille, éloignée des fièvres de Paris et ne connaissant de la politique que les bribes qui en parvenaient en Normandie, conçut et exécuta un dessein si hasardeux avec cette précision quasi somnambulique. Devant le tribunal révolutionnaire, son sein étant apparu au dehors une seconde, elle le cacha avec une rapide confusion et qui témoignait de sa pudeur naturelle. Quel était ce Bougon-Longrais qui lui était cependant apparu comme un amant et époux possible, malgré son désir de liberté et qu'entendaient, par ce mot magique, révolutionnaires et contre-révolutionnaires de cette étrange époque?

 

Ce qui est certain, c'est que le coup de couteau « de haut en bas » de Charlotte Corday eut, dans les imaginations, principalement chez les femmes, une répercussion extraordinaire, évoqua sainte Geneviève, Jeanne d'Arc, les héroïnes de notre Histoire, inspira la conjuration des dames de Sainte-Amaranthe et même celle de Mme Tallien, alors Theresia Cabarrus, l'amie de Joséphine Beauharnais, et qui fut appelée Notre-Dame de Thermidor. L'acte de la cornélienne Charlotte ranimait l'apparition fulgurante de la femme dans l'Histoire dans le même temps où le martyre de la reine Marie-Antoinette soulevait d'indignation tous les coeurs sensibles.

 

Je n'ai fait que signaler le rôle de la jeune artillerie, la nouvelle arme constituée sous Louis XVI par Gribeauval, dans les guerres de la Révolution, et qui leur assura la victoire, de même que l'emploi des obus creux, invention de Laclos. Ainsi dans la dernière partie de la guerre européenne, de 1914-1918, l'emploi des tanks, auxquels ne croyait pas le commandement allemand, fut pour beaucoup dans la victoire des alliés. Le commandement militaire français de 1792-1793 tira un grand parti immédiat de la nouvelle invention et le génie amplificateur de Bonaparte en comprit par la suite l'importance et modifia d'après elle les règles du combat. Le côté mathématique de la guerre en reçut une nouvelle impulsion.

 

A la bataille de Waterloo, Wellington, qui avait compris la puissance souveraine d e l'artillerie, se. servit d'elle pour foudroyer la cavalerie impétueuse des Français.

 

Aujourd'hui, pari-ni les brumes de l'avenir se dessine le rôle de l'aviation, non seulement dans le bombardement des villes, mais dans celui. des approvisionnements, comme dans celui des états-majors.

 

La conjonction de la guerre étrangère et de la guerre civile, parvenue en peu de temps à sa phase  sociale, la voix menaçante du canon d'alarme avaient produit à Paris une atmosphère toute spéciale dont nous rendent compte les Goncourt qui écrivaient leur livre soixante ans seulement après les événements révolutionnaires et d'après une foule de documents encore chauds de la lutte et d'estampes françaises et anglaises. Atmosphère de jactance et d'exaltation, de sourde réprobation contre les guillotinades, de malaise orgueilleux et de crainte généralisée. Les marottes se succédaient. Selon les uns il fallait associer le monde paysan, méfiant et réfractaire, à l'enthousiasme qui emportait prétendument le reste de la nation. D'où la glorification, à certains jours donnés. des animaux domestiques et des instruments aratoires. Selon les autres, la création des sans-culottides, ou fêtes des cinq jours, grefferait dans l'imagination des enfants et des jeunes gens l'amour de la liberté et de l'égalité. Ces fêtes, résultant de la réduction de chaque mois de l'année à trente jours, devaient se décomposer ainsi : fête du génie (on croit déjà entendre Victor Hugo); fête du travail; fête des actions; fête des récompenses; fête de l'opinion, où l'on avait, pour vingt-quatre heures, le droit de tout critiquer et de tout tourner à la blague. Dans les années bissextiles, à ces cérémonies serait adjointe une fête de la Révolution et de tous les progrès (?) accomplis.

 

La Commune de Paris, en 1871, présentait une curieuse analogie de position avec cette période de la Terreur et Thiers en eut certainement le sentiment D'où la répression féroce à laquelle il procéda quand il eut obtenu des Allemands la restitution des 80.000 prisonniers français qui lui étaient nécessaires pour cette opération.

 

Cependant que les batailles succédaient aux batailles et que le couteau de la guillotine s'abattait sans relâche sur des têtes innocentes, le pays était à l'encan. Les bandes noires et les bandes jaunes, celles-ci composées de juifs qui avaient leur café et lieu de"réunion et de trafic à Paris, rue Saint-Martin, cillaient raflant par les provinces les objets de valeur, les tableaux, les pendules, les bijoux volés dans le pillage des domaines seigneuriaux, des vieux hôtelscirc;tels. Les meubles précieux, les joyaux inestimables, réquisitionnés par des bandits affiliés à des clubs inexistants, par une nuée de pirates assermentés, étaient entassés dans des voitures, ainsi que des toilettes de bal, et transportés vers la capitale ou expédiés en Angleterre. Là fonctionnaient des sortes de bourses on de bric-à-brac, où les voleurs écoulaient leurs marchandises au rabais entre les mains des receleurs. Des fortunes s'édifièrent ainsi dans le rapt brutal et soudain auquel les propriétaires n'osaient pas s'opposer. Ce ne fut plus seulement le ci-devant, ce fut le riche, quel qu'il fût, qui devint l'ennemi et fut menacé de l'arrestation et de la machine à Samson, s'il ne s'exécutait pas. La dénonciation, le chantage sévissaient d'un bout à l'autre de la République. L'abolition de la magistrature régulière ne laissait plus subsister que les tribunaux révolutionnaires, où des juges improvisés condamnaient à tort et à travers, selon leurs ressentiments, ou leurs convoitises. Le prétexte du « complot contre la liberté ? » couvrait ces exactions saris nombre. Combien regrettaient alors de n'avoir I)as émigré à temps « comme les princes », d'avoir attendu les perquisitions qui aboutissaient toujours à un butin pour les chasseurs de suspects et laissaient des châteaux entièrement vides, literie comprise, heureux si leurs habitants n'étaient pas en même temps emmenés en prison ou au supplice pour étouffer leurs réclamations et leurs plaintes.

 

- Qu'est-ce que la Révolution?

 

- Un vaste déménagement, répondaient les railleurs, auxquels il ne restait parfois que leurs yeux pour pleurer.

 

A qui demander justice? Celui sur qui tout reposait en cette matière et qui soutenait l'antique édifice des coutumes et des lois ayant subi l'épreuve du temps, celui-là, le roi, avait eu la tête tranchée. En vain cherchait-on son remplaçant parmi ce grouillement d'hommes d'assemblée, qui prenaient pour quelques semaines figure de chefs, puis retombaient aussitôt dans l'oubli, le mépris ou la colère,

comme des marionnettes désarticulées. La consommation de ces derniers était formidable et l'abbé Morellet, reprenant les thèses de Swift, en venait à recommander, à leur endroit, l'anthropophagie. Aux yeux de ses premiers propagandistes. successivement victimes de leurs chimères, le vrai visage de la Révolution apparaissait.

 

 

 

 

Mais il n'apparaissait que masqué par une sorte d'auréole glorieuse et militaire, qui devait faire dire par la suite à Clémenceau la phrase fameuse : « La Révolution est un bloc. » La Marseillaise allait couvrir les voix, les cris des victimes, les roulements des tambours de Santerre. Tout le reste était cauchemar, sacrifice pour l'obtention de la victoire, bain de sang où s'était refait le corps de la Patrie. Pendant un siècle cette légende allait courir, célébrée sur tous les tons par des poètes officiels tels que Mme de Noailles et Edmond Rostand et. avant l'antipatriotisme issu de l'affaire Dreyfus, par l'immense majorité des instituteurs. Une collection d'illuminés et d'assassins allait ainsi devenir « les grands ancêtres ».

 

 

 

 

N'anticipons pas. Nous n'en sommes qu'à cette entre-tuerie farouche qui, après la disparition de Marat, aboutit, aboutit à la dictature de Robespierre, successeur désigné de l'Ami du Peuple.

 

 

 

 

par Lux publié dans : Histoire
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Mardi 7 février 2006

 

 IL faut distinguer, chez les hommes de la Révolution, ceux qui tinrent le devant de la scène et ceux qui. demeurant dans la coulisse, tirèrent les ficelles et par leurs multiples intrigues précipitèrent le drame vers sa conclusion. Il faut tracer aussi une ligne de démarcation entre !les idéologues, les utopistes, les gobe-la-lune et, d'autre part, les exploiteurs, les profiteurs, et les scélérats. Chacun des grands meneur du jeu avait autour de lui une cour, ou mieux, une clientèle de financiers véreux, de fripons avérés, de maquereaux, de civils et de militaires plus ou moins compromis dans des affaires de murs et d'argent,, de bas journalistes et de maîtres chanteurs de toute catégorie qu'il s'agissait de caser dans les nombreux emplois créés par la tourmente et le désordre des bureaux. Jusqu'au 10 août, la machine administrative, montée depuis des siècles par la monarchie, remise au point par les ministres de Louis XV et leurs successeurs immédiats, avait continué à fonctionner à peu près, malgré le désarroi des finances - désarroi qui n'allait pas encore jusqu'au désordre, puis jusqu'à la pagaille de la monnaie - et le trouble des esprits. Mais le passage brusque de la monarchie au régime insane et turbulent des assemblées, des sections et des commissions, le dépeuplement des charges par l'émigration, la formation des partis, perturbèrent entièrement les services et substituèrent, aux agents compétents de l'État, une bohème dont on ne peut se faire la moindre idée. Girondins et paragirondins, Montagnards et paramontagnards, Cordeliers et paracordeliers se ruèrent à la curée des places avec une égale frénésie, chaque groupe tirant à soi les bons morceaux. Le régime électif s'installa avec ses transactions ses échanges, ses disputes sur le tas, comme dit 'l'argot des voleurs. Ce fut une curée indescriptible et qui devait servir de modèle à la démocratie subséquente. La popularité était à ce prix. Elle y est encore, et le rassemblement qui se fait autour de tel ou tel républicain d'aujourd'hui ne s'explique pas autrement.

 

Acclamé par les Parisiens dès les États généraux de mai 1789, Philippe d'Orléans dit Philippe-Égalité eut ainsi, grâce à ses millions, une clientèle immense qui s'effrita en quelques années, et il arriva presque nu à la guillotine.

 

Danton, caricature crapuleuse de Mirabeau, et auquel tous les moyens étaient bons pour faire de l'argent, avait su grouper autour de lui, comme ministre des Affaires étrangères, une bande d'assassins, dont Fabre d'Églantine est demeuré le type achevé et qui pillaient, sous son il indulgent, les fonds secrets et les fonds publics. Frédéric Masson qui, le premier, découvrit, dans les archives, quelques-unes de ces énormes déprédations, assurait qu'il n'en connaissait pas la centième partie. Le fait est que ce scélérat de Danton ne put jamais rendre de comptes. Albert Mathiez, dans son ouvrage sur la gabegie parlementaire, est de cet avis. Ordonnateur des massacres de septembre et ne s'en cachant pas, Il est bien vraisemblable que Danton tira, de ces effroyables opérations d'autres bénéfices matériels par la voie du chantage, de la substitution de personnes, ou autrement. Il était universellement décrié et son exécution, saluée avec moins d'enthousiasme que celle de Robespierre, n'en fut pas moins bien accueillie.

 

 

Des vues fédéralistes en faveur des libertés provinciales ont été attribuées à Danton par ses admirateurs. Car il eut comme les autres, comme presque tous ses complices, des admirateurs dans le personnel gambettiste, ferryste et même radical, et un voile était jeté sur les massacres de septembre, comme il était jeté sur ses déprédations. Maurras a démontré cent fois l'antinomie entre une république parlementaire et centralisée et une organisation fédérale qui postule la monarchie. La mainmise par les Jacobins, après le dix août, sur les rouages de l'État exigeait en fait ce ce nivellement provincial qu'exprime le découpage arbitraire du pays en départements. Le principe d'égalité exigeait la suppression de toutes les libertés autonomes, réfugiées puis asphyxiées dans des conseils généraux, que contrôlaient eux-mêmes par la suite les préfets de Napoléon.

 

 Plus intéressante que celle de Danton, jouisseur, voleur et sanguinaire, apparaît la figure de Marat, disciple de Rousseau, animé des mêmes instincts profonds que Rousseau, véritable inventeur de la dictature du prolétaeacute;tariat, du communisme et du gouvernement par les masses. Un instinct sûr le plaça toujours à l'avant des revendications populaires, de telle sorte qu'il fut à l'abri de la surenchère et ne put jamais craindre d'être dépassé par quiconque. Cet « ami du peuple » était, dans toute l'acception du mot, un primaire rempli de prétentions scientifiques. Il avait débuté par un ouvrage sur le feu, qu'il avait adressé à la reine Marie-Antoinette, vivait modestement dans la crasse, le concubinage avec une personne, Simone Évrard, qui lui était entièrement dévouée et soignait ses dégoûtantes infirmités. Le talent de parole lui manquait, comme celui d'écrire. Ses -articles de concierge inspiré qui espionne ses locataires sont aussi insipides, malgré leur véhémence, que ceux de Camille Desmoulins, ce qui n'est pas peu dire. Mais son état épileptoïde d'agitation intérieure le mettait en communion étroite avec l'ambiance de l'époque, sa turbulence et son infatuation. Un jour il réclamait dix mille têtes d'aristocrates. La semaine suivante, il lui en fallait cinquante mille. Puis cent mille. Mis en accusation par (les collègues effrayés qui redoutaient sa domination, il fut acquitté haut la main, porté en triomphe à son domicile. Philippe-Égalité subventionnait son journal et siégeait à côté de lui à la Convention. Un visage crapaudine des- yeux globuleux, un verbe saccadé, un turban sale noué autour de la tête, lui composaient un personnage à part, une silhouette cauchemardante et guignolesque, et, dès qu'elle était reconnue, acclamée. Il fut pendant des mois, le roi incontesté des sans-culottes, l'incarnation de la plèbe parisienne, celui auquel ses collègues obéissaient en tremblant. Lui-même n'ôtait pas inaccessible à la crainte qui émanait de lui et l'environnait. Il portait sous ses vêtements élimés un poignard. Les députés à la Convention le frôlaient en se cachant de lui. S'il en saisissait un, dans une embrasure de porte, il lui administrait, en le fixant dans les yeux, quelques ordres brefs, que l'autre emportait avec épouvante, ne transmettait qu'à voix basse à ses copains : « Il l'a dit, il l'ordonne. »Ne pas lui obéir était courir à la mort.

 

 Quelles étaient ses étroites relations avec le Comité de Sûreté générale? Voilà ce qu'il est difficile de définir. Ce comité accepta sa suprématie, mais avec certaines réticences, que Marat, caractère invincible, ne supporta pas. Il gardait en lui le secret de la Révolution, cette transmission des biens de la classe munie à la classe démunie, de la noblesse et du clergé au tiers, du tiers aux sans-le-sou, qui court à travers toutes les lois de la Législative et de la Convention, et qui, finalement, devait aboutir à la dictature. C'est dans ce personnage tragique de comédie-bouffe, dans cette gargouille dégoulinante de sang, qu'il faut chercher et comprendre la clé de la Terreur.

 

 La Girondine Charlotte Corday, en le tuant, et de la façon la plus preste et la plus simple, trancha le fil qui reliait les Droits de l'Homme à Rousseau et à l'Encyclopédie. Similia Similibus. Homéopathe avant la lettre, elle opposa le meurtre au crie au crime, et débarrassa la civilisation d'un bourreau. Marat manquant, il restait un ferment démocratique, - les sots disaient démagogique, - Robespierre.

 

 Petit robin provincial, juriste à la manquer anime d une flamme froide et qui n'appartenait qu'à lui, Maximilien Robespierre, mystagogue avide de domination et qui vivait en subsistance, rue Saint-Honoré, chez l'entrepreneur en menuiserie Duplay, assuma en lui le maximum de pouvoir dont disposait la Révolution, atteignit la dictature avec le titre d'Incorruptible, prépara, avec ses amis Couthon et Saint-Just, les lois spoliatrices de Ventôse, alarma, avec la Sûreté générale, les détenteurs de biens nationaux et sombra brusquement, le 9 thermidor, avec le régime qu'il incarnait. Son honnêteté foncière, sa sécheresse, son éloquence brève, érodée, souvent ridicule, toujours proche des faits et ignorante des personnes - ce fut sa perte - lui font une place à part dans les fantoches de la première République. C'était, autant qu'on en peut juger, un misanthrope glacé, méprisant les hommes, s'imposant à eux, par la froideur, dans les circonstances difficiles, ami des  formules péremptoires et évasives, perdu dans; un idéal indistinct.

 

 Une -page célèbre des Mémoires de Barras, recueillie dans les anthologies, nous le montre, à la veille de sa chute, accueillant, dans sa petite turne, sans leur dire un mot, avec un visage et un silence de pierre, deux des conjurés pour sa perte, avec Tallien - dont la maîtresse, la belle Thérésia Cabarrus, emprisonnée, était entre ses griffes - et Fouché, c'est-à-dire Fréron et Barras en personne.

 

 « Je ne l'avais, dit Barras, aperçu que fort rapidement sur les bancs ou dans les corridors de la Convention. Nous n'avions eu aucune relation particulière. Son attitude froide, sa résistance à toute prévenance, m'avaient tenu dans la réserve que me dictait ma propre fierté envers mon égal. n Les deux visiteurs traversèrent une longue allée garnie de planches... La fille de Duplay lavait et étendait du linge. Deux officiers l'assistaient dans son labeur. L'un devait devenir le venir le général Duncan, l'autre le général Brune, par la suite maréchal. Une fois arrivé au pied de l'escalier, qui menait à la chambre de Robespierre, Fréron cria : « C'est Barras et Fréron », s'annonçant ainsi lui-même. Le dictateur était debout, enveloppé d'une sorte de chemise-peignoir. Il sortait des mains de son coiffeur, sa coiffure achevée et poudrée à blanc. Les bésicles qu'il portait ordinairement n'étaient pas sur son visage. Ses yeux, dans sa figure blême, se portèrent, avec quelque étonnement, vers ses visiteurs qui le saluèrent et auxquels il ne rendit pas leur salut. Puis, se tournant vers un miroir suspendu à sa croisée, il prier son couteau de toilette et racla la poudre qui cachait son visage, il ôta, toujours silencieux, soit peignoir, qu'il plaça sur une chaise, puis cracha par terre, sur les pieds de Barras et de Fréron, sans un mot, d'excuse, sans leur prêter la moindre attention. Fréron dit alors : « Voici mon collègue Barris, qui a été plus décisif qu'aucun militaire dans la prise de Toulon. Nous avons fait notre devoir au péril de notre vie, comme nous le ferions à la Convention. Il est bien pénible, quand on est aussi francs du francs du collier que nous, de se voir l'objet des accusations les plus indignes et des calomnies les plus monstrueuses. Nous sommes bien sûrs qu'au moins ceux qui nous connaissent comme toi, Robespierre, nous rendront justice, et nous la feront rendre. »

 

 Robespierre, le visage immobile, gardait le silence. Il demeurait debout et n'invitait pas ses collègues à s'asseoir. Le tutoiement ayant paru lui déplaire, Fréron, aussitôt, usa du « vous ». Barras ajouta alors que cette démarche auprès de lui était celle de l'estime sentie pour ses principes politiques. La figure demeurent de pierre, «comme le marbre glacé des statues ou le visage des morts déjà ensevelis ».

 

 Soigné de sa personne avec une tendance au dandysme, faisant plus jeune que son âge, vivant avec une religieuse défroquée sur laquelle les détails manquent., Hébert était le porte-parole de la plèbe irritée confondue, avec des échappés de prison pour crimes de droit commun, les filles publiques, en gros toute la lie de la capitale. Sa feuille ordurière, mais habilement rédigée, convenait à cette écume qui est le dernier terme de la Révolution. A distance la lecture en est monotone et sa crudité estompe ainsi. J'ai dit crue le succès du Père Duchesne fut prodigieux, sans comparaison avec les autres feuilles révolutionnaires, et dressa, contre son directeur, ses collègues moins heureux que lui. Il y eut à un moment donné un fort parti hébertiste mais qui ne survécut pas au saut de son effroyable chef sous le couteau de Samson.

 

Une même ambiance enveloppe ces hommes si divers et dominés par les plus bas instincts. Ils sont en proie à un vertige de domination et d'orgueil qui les pousse à la mort par les intrigues, la popularité éphémère, les tractations illusoires et une sorte de délire interne d'ordre psychopathologique. Ces traits communs leur font à tous un destin commun. Il semble bien, sans qu'on ait là-dessus des renseignements sûrs, qu'un conspirateur de génie, qui ne peut être que le baron de Batz, ait fortement aidé à cette sorte de. purge géante, qui marqua les derniers temps de la Terreur. Mais quelle que fût son énergie, de Batz n'eût pu réussir saris la coopération de l'atmosphère morale, sans le mouvement qui aboutit à l'extermination progressive de tous sauf un, lequel était un jeune officier au regard clair, à l'ambition frénétique : Bonaparte.

 

De Brissot qui fit voter la guerre européenne par la Gironde et, malgré Robespierre, par la plupart de ses collègues, comme de Vergniaud, président de la Législative, il n'y a aujourd'hui rien à dire si ce n'est que les pires événements, en régime parlementaire,, peuvent être déterminés par des personnalités médiocres, comme ce fut le cas d'un Brissot et d'un Vergniaud. Quand Mathiez oppose ce dernier à Robespierre, pour lui préférer Robespierre, bien entendu, on lie peut s'empêcher de sourire. Il y avait ait moins de J'étoffe, - celle du bourreau Inspiré - chez Maximilien. Il n'y en pas chez Vergniaud. C'était un phraseur et voilà tout.

 

Mais en dehors de ses vedettes, la Révolution de 1789 a eu ses hommes secrets et, au premier rang de ceux-ci, le général d'artillerie Choderlos de Laclos, l'homme de confiance de Philippe-Égalité, le stratège, selon quelques-uns, de Valmy, l'inventeur du boulet creux, le persécuteur de Marie-Antoinette. A celui-ci et aux Liaisons dangereuses, M. Émile Dard a consacré un ouvrage d'un puissant intérêt.

 

Le biographe de cet étrange personnage, placé à l'entre-croisement des deux siècles, assure avec raison que le dernier mot de ses secrets n'est pas dit. Vendit-il notamment, à la Convention, la tète de Philippe-Égalité, exécuté quelques semaines après sa victime, Marie-Antoinette, en novembre 1793? Tous les papiers de cette époque et de la « Fronde du Palais-Royal » furent ultérieurement apportés à Napoléon empereur par son préfet de lice Savary, duc de Rovigo. Le Maître ordonna de les brûler, afin que ne fussent pas rouvertes de vieilles querelles. 11-en avait assez de nouvelles sur les bras !

 

Les premiers historiens, en date et en importance, de Marie-Antoinette, les Goncourt (1863), paraissent avoir attaché peu d'intérêt Laclos. On était, à cette époque, mal renseigné sur son compte. Ce fut lui pourtant qui recruta, au Palais-Royal, les gaillards habillés en femmes de la Halle, qui partirent pour donner l'assaut à Versailles et ramenèrent le « boulanger », « la boulangère » et le « petit mitron ». Son rôle, au 10 août, fut affirmé, puis contesté. A Londres, en compagnie de son maître, il avait fortement intrigué centre Louis XVI et la reine. C'était quelqu'un qui se faufilait, usait à l'extrême du subterfuge et du pseudonyme, voire du cryptogramme, commet en usa par la suite son admirateur et imitateur Stendhal, observateur, lui aussi, de la société de Grenoble.

 

Laclos aimait l'argent'. Philippe-Égalité, jusqu'au moment où grugé, exploité à fond par Marat et Cie, il fut à peu près ruiné, passait pour l'homme le plus riche de France. Laclos tint compte de la circonstance. Âme du parti du Palais-Royal, il subit à son tour les demandes et chantages de la Montagne. Les intrigues de la Sûreté générale lui coûtèrent certainement fort cher et faillirent bien lui coûter la v;e. Il fut emprisonné. Sans sa femme, dont' le dévouement fut extraordinaire, et sans Alquier, c'était fait. Sa libération et celle de son frère suivirent de près le 9 thermidor. Pourquoi et comment avait eu lieu la rupture avec Robespierre ?

 

Philippe-Égalité possédait trois millions de revenus du temps. Il «savait conserver jusque dans un souper de filles, la hauteur de manières d'un prince français ». De haute taille, obèse et rouge, comme dans son portrait par Reynolds, il avait introduit en France, avec l'anglomanie, les courses de chevaux, les clubs, les cabriolets et le frac anglais. « Les filles d'Opéra le chérissaient et prirent le deuil le jour de son mariage. » Propriétaire des immeubles mal famés du Palais-Royal, et en tirant bénéfice, il était brocardé par Louis XVI qui lui disait : « En raison de vos boutiques, qui vous retiennent pendant la semaine, nous ne pouvons plus vous voir que le dimanche. » En 1769, il avait épousé la fille du duc de Penthièvre et se trouvait ainsi appareillé à la princesse de Lamballe. En 1772, il fut élu grand maître des francs-maçons, sa sur la duchesse de Bourbon était grande maîtresse. « À leur suite tout le beau monde se mit des Loges. »

 

Maîtresse du duc d'Orléans et fort rouée, Mme de Genlis avait fait tous ses efforts pour empêcher Laclos, qu'elle redoutait en raison de ses écrits, d'entrer dans la place. Elle échoua. Son salon de Bellechasse devint le rendez-vous des futurs révolutionnaires, de Pétion et de Camille Desmoulins à Barère. En ce milieu, Laclos apparut sous les traits « d'un officier pensif » et qui méditait sur le moyen de parvenir, de se servir de son patron, sans pour cela négliger de le servir. Quand la Révolution commença, il avait supplanté Mme de Genlis dans la faveur du prince. Celui-ci était devenu populaire, en raison même de la haine qu'il portait à Marie-Antoinette et qu'il attisait par tous les moyens. Qu'il fût conseillé par Laclos, son homme de main, cela n'est pas douteux. De Talleyrand à Danton, tous les grands révolutionnaires furent soudoyés par lui. Laclos devint l'instrument de ce vaste plan d'émeute et de corruption. « Jadis, dit Taine, il maniait en amateur les filles et les bandits du grand monde. Maintenant il manie en praticien foré, filles et les bandits de la rue. » Talleyrand l'accuse d'avoir fomenté, au faubourg Saint-Antoine, l'émeute des ouvriers du papier, dite affaire Réveillon.

 

L'échec aux causes encore obscures de la « petite Fronde » de Philippe-Égalité, sa fuite à Londres qui le rendit impopulaire, le rôle de Mirabeau, celui. prépondérant mais ténébreux, de Laclos établi dans une petite maison d'Essonnes où se réunissaient les conjurés, le séjour du prince avec Mme de Buffon, sa maîtresse, 3 Chappel Street, près de Park Lane, sa vie amoureuse sous la surveillance de La Luzerne, ambassadeur de France, et du policier Théveneau de Morande, la fréquentation du prince de Galles et de sa maîtresse Mme Fitz Herbert, d'énormes pertes d'argent dues à des spéculations maladroites, l'arrivée de Laclos à Londres, ses intrigues nouvelles, tout cela est conté par M. Dard avec infiniment de verve et d'esprit jusqu'au moment où Louis XVI se décida « à faire du mortel ennemi de la reine un ambassadeur à Londres » en remplacement de M. de La Luzerne. A ce moment la guerre fut sur le point d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne. Par deux fois, dans le courant de 1792, Talleyrand se rendit à Londres.

 

Revenu de Londres à Paris, Laclos se fit recevoir membre de la « Société des amis de la Constitution », qui tenait ses séances dans la bibliothèque du couvent des Jacobins, rue Saint-Honoré. Il y rédigeait le journal portant ce titre. L'élément populaire était exclu par le prix des cotisations. Les séances se tenaient le soir et n'étaient pas publiques. Le nouveau groupement affichait le plus violent mépris pour les autres clubs, qui pullulaient. Laclos prônait le droit de pétition, embryon du plébiscite : « Par ce moyen, un seul individu, sans sortir de chez lui, peut faire parvenir à l'assemblée une pétition revêtue de toutes les signatures du royaume, une sorte « d'appel au peuple ». Le mot y est. Après le droit de pétition, la première liberté réclamée par l'auteur des Liaisons dangereuses est celle, absolue, de la presse. Chaque jour, il expose une idée surprenante, tantôt rationnelle, donné les principes nouveaux, tantôt saugrenue et même baroque. Il prend position contre Brissot, pour la monarchie « constitutionnelle »., et l'on devine quel est le prince qui, dans son esprit, doit remplacer Louis XVI. Il préconise en somme la tactique par l'extrême gauche, qui demain, comme il est d'usage, le débordera. Pour le reste, c'est un inventeur et une imagination enflammée. On le voyait souvent à la tribune. Ainsi parvint-il au poste envié de secrétaire général des Jacobins. Il travaillait à la fuite du roi, qui lui eût laissé le terrain libre pour la candidature de Philippe-Égalité. Il avait aux Jacobins de nombreux complices et « un compère fort avisé », visé », Danton. Par la suite, vu la mobilité de son caractère et de ses ambitions, Laclos devait irriter les Jacobins, prompts à crier à la trahison, passer de la monarchie constitutionnelle à la République et devenir, grâce à Danton, commissaire du pouvoir exécutif. En retraite depuis quinze mois, âgé de cinquante ans et dégoûté de la politique, il allait mettre les ressources de son tempérament militaire au service de la patrie. Il s'installa aux côtés de Servan, ministre de la Guerre, et l'on s'est demandé, récemment, s'il n'avait pas été, près de Dumouriez, le véritable vainqueur de Valmy. Son plan, qu'il insuffla à Servan, était : « Ne pas livrer de grande bataille, épuiser, énerver l'ennemi, lui couper ses communications et présenter sur la Marne, en y concentrant toutes nos forces, un front imposant qui barrerait la route de Paris. » Ce devait être, cent vingt-deux ans plus tard, la tactique victorieuse de Joffre !

 

Laclos, devenu suspect, ainsi que son frère, personnage grisâtre, fut, lui secrétaire général des Jacobins, interné à Picpus, tout proche d'être guillotiné (lettre très digne et déchirante à sa femme), fut sauvé par son ami de la Sûreté générale, Alquier, échappa aux griffes de Robespierre, puis, le temps s'étant écoulé et Philippe-Égalité ayant été guillotiné, devint secrétaire des hypothèques, traversa le Directoire, s'enthousiasma pour Bonaparte, participa au 18 brumaire et voulut, malgré la surveillance des bureaux, rentrer dans l'armée. Il mourut général à Tarente, n'ayant pas fait fortune, et, semble-t-il, désabusé. Il est le type de l'ambitieux forcené de cette époque, trouble entre toutes, qui va de la chute de la monarchie et de la fronde du Palais-Royal à l'Empire, en traversant le sanglant cloaque de la Terreur. Il portait en lui, avec un don littéraire exceptionnel et des talents militaires de premier ordre, une âme tourmentée, instable et un de ces tempéraments, excessifs à froid, qui font les destinées tragiques. Il semble bien qu'il ait conçu ce que manqua Robespierre et que Bonaparte réalisa. Homme de génie, capable des pires cruautés, croyant trop au succès par la bande - comme on dit au billard - il rata le coche

 

Le cas de Laclos annonce celui de Bonaparte qui, pour arriver au pouvoir dictatorial, joua lui aussi la carte révolutionnaire et fit massacrer les royalistes le 13 vendémiaire. Comme un potier fait quelques tentatives dans le même sens avant de réaliser son idée majeure, la Providence, avant d'arriver à son dessein, procède à quelques expériences. Nous appelions jadis, Maurice Nicolle et moi, ces sortes de préparations historiques des précurseur similaires. On peut dire en ce sens que Laclos fut. le précurseur similaire de Bonaparte, ainsi que Moreau, plus que Moreau

 

Généralement la succession des générations régit la succession des sociétés et cette dernière s'accomplit sans heurts excessifs, en quelque sorte par infiltration. Il n'en fut pas de même en raison de la secousse révolutionnaire, pour les deux générations et sociétés dont la première va de 1700 à 1789 et la seconde de 1789 à 1815. Un abîme les sépara, abîme en idées, en hommes, en circonstances. Un monde naît, différent de celui qui disparaît et le lien religieux se relâche. Quelques e relâche. Quelques rares figures sont orientées alternativement vers le passé et vers l'avenir. Parmi elles on peut citer Talleyrand, que Bonaparte n'aimait point parce que l'autre connaissait ses trous et défaillances profondes, et il traitait de « m... dans un bas de soie ». On connaît d'autre part le mot de Talleyrand sur l'empereur : « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé! »

 

Par la lutte qu'elle mène contre la religion catholique, laquelle refrène les bas instincts de la nature humaine, en instaurant l'autorité spirituelle, la révolution comme sa séquelle, la démocratie parlementaire, animalise la personne humaine. Elle ne considère que l'individu-, 'jeton électoral aux mains de l'État, auquel elle donne le nom de citoyen. L'aboutissement nécessaire d'un principe aussi faux, c'est d'abord la contrainte générale sous les formes les plus diverses, puis pour accentuer cette contrainte fiscale, économique, juridique, etc.... la Pour avec tout ce qu'elle comporte de dissimulation, de lâcheté et de férocité. Comme les symptôme cliniques d'une maladie grave ces états, moraux et sociaux, dessinent la courbe de la Révolution de 1789n de 1789 à laquelle succédera logiquement, on peut même dire biologiquement, le premier empire.

 

Au premier rang des hommes secrets de la Révolution il faut compter, Mortimer Ternaux nous l'assure, les membres du comité de Sûreté générale. Ceux-ci abandonnent à leurs manifestations tapageuses les membres du comité de Salut public, qu'ils dépouillent lentement, mais sûrement, de ses prérogatives, auquel ils laissent., avec les apparences, les responsabilités dangereuses. Quelques-uns, comme Chabot, se croyant plus habiles, oscillent entre les deux comités de gouvernement. Tôt ou tard ils seront démasqués. Chabot, il est vrai, était, comme Danton, un voleur et qui ne tenait pas à partager le fruit de ses rapines. Le fromage de la compagnie des Indes attirait d'innombrables mouches, ainsi que les biens abandonnés par les émigrés, volés au clergé, et dont l'estimation occupait une armée de scribes bien rétribués. Ce fut l'origine des collectionneurs et des marchands d'antiquités, attelés par la suite au bric-à-brac romantique.

 

A toutes l toutes les époques troublées -les pirates de terre apparaissent et se battent autour des bonnes affaires. Leur intérêt ignoble, après avoir profité de la convulsion, est de revenir à l'ordre pour stabiliser leurs rapts et profiter des biens, ecclésiastiques ou autres, mai acquis. Cette considération n'avait pas échappé à Balzac, peintre des robins de la Restauration. Il lui doit quelques-uns de ses plus beaux romans.

 

Balzac a peint, dans Les Chouans, les heurts de l'amour et de la politique, mais il n'a pas peint les ténèbres de la Terreur, ni les qui l'avaient préparée et devaient être ses victimes. Barbey d'Aurevilly a roulé ce livre dans sa tête et ne l'a pas réalisé. Il reste, pour les romanciers de l'avenir, une mine inexploitée et magnifique, car pour qu'un roman soit valable, il lui faut, avec une partie active, une réserve obscure, comme il faut, aux courses de taureaux, une partie vouée à l'ombre et une au soleil.

 

La courbe de la Révolution, telle qu'elle -nous apparaît, comporte plusieurs parties :

 

 L'excitation antireligieuse et matérialiste des esprits;

 L'intrigue de Cour en faveur du duc d'Orléans;

 Les manoeuvres tirées du mauvais état des finances, les fausses famines;

 L'assaut donné directement à la monarchie, au roi et à la reine;

 Le désarroi des assemblées;

 La patrie en danger. Son exploitation par les républicains;

 La tuerie interne et la Terreur; la dictature de Robespierre;

 La réaction du neuf thermidor;

 L'ascension de Bonaparte;

 La tuerie extérieure et la guerre pour rien;

 Waterloo.

 

Un point essentiel de la courbe révolutionnaire est l'intervention de la racaille, dont Laclos, les comités de gouvernement et Marat avaient, en première ligne, compris l'importance. Il a existé en effet, à toutes les époques, une lie de la société. plus ou moins reliée à la police politique, qui emploie ces éléments à titre d'indicateurs. De cette lie une partie est libre et vit de la prostitution, c'est-à-dire du commerce des femmes sous le contrôle de la dite police. Une partie est dans les prisons, que les troubles de la rue permettent d'ouvrir : « Nous lâchons les tigres », disait, en mai 1871, un membre de la Commune. Ce sont les hommes et les femmes de cette lie qui mettent le feu, coupent les têtes, se livrent à mille dégâts et atrocités, et deviennent, à un moment donné, en semant l'épouvante et débordant leurs employeurs, les maîtres de la Révolution.

 

Au plus fort de la révolution dreyfusienne, d'un type spécial et qui mérite une étude à part - car elle préparait. la guerre européenne - Waldeck-Rousseau, qui savait l'histoire, jugea le moment venu d'utiliser la crapule et 1"on vit son pantin, le président de la République Loubet, présider une inauguration de la statue d'Étienne Dolet, place Maubert, avec le concours de tous les maquereaux du voisinage. Ce fut une belle frairie, fort convenable à cette énorme-, mystification de l'innocence du traître Alfred Dreyfus. Pomponné, vêtu avec élégance, riche, bien posé dans la société, bien vu au Palais où il plaidait les causes fructueuses avec une connaissance approfondie du Code civil, sachant ouvrir et fermer les portes de la Sûreté générale, Waldeck avec ses yeux glauques filtrant un regard morne sous des paupières tombées, était un personnage de 1793. Le rencontrant souvent chez son beau-père le professeur Charcot, je l'imaginais grimpant sur la fatale charrette, hué par les bêtes féroces qu'il avait lui-même déchaînées. C'était le temps où, valet du pouvoir, Paul Hervieu faisait jouer une apologie de la fille Terwagne, dite Théroigne de Méricourt, l'animatrice des tricoteuses et qui assassina de sa main François Suleau. Il est qu'elle mourut folle à la Salpêtrière, assise nue dans ses excréments.

 

Michelet, dans son Histoire de la Révolution, ouvrage passionné et de haute allure assure que les massacres de, septembre, triomphe de la crapule révolutionnaire, furent perpétrés par six mille individus environ sur sept cent cinquante mille Parisiens, qui laissèrent faire. C est ce qu'on appelle les minorités agissantes. Ces six mille gredins étaient les mêmes que ceux recrutés un siècle plus tard par la police de Waldeck-Rousseau.

 

Ils sont toujours disponibles pour la même besogne, qui est la subversion de la société, ou , plus précisément, sa fonte purulente

 

Après les vedettes, les hommes secrets. la tourbe. il faut faire leur place aux anguilles de l'Histoire, à ceux qui traversent les pires bouleversements, sans être le moins du monde incommodés, et auxquels correspond la fameuse formule de Sieyès : « J'ai vécu. » ceux-lo; ceux-là ont su garder leur peau en flattant les uns et les autres, en disparaissant aux heures tondues, en ne reparaissant qu'après les crises, en ne se compromettant ni par leurs écrits, ni par leurs propos. Ils crient eux aussi quelquefois avant qu'on les écorche et pour ne pas être écorchés.

 

C'est au milieu des massacres de septembre que s'ouvrit la Convention, la plus étrange assemblée qui fût jamais, et où toutes les passions se déchaînèrent à la fois, y compris celles du sang et de la panique. On peut la définir un cauchemar en action.