Un essai sur la place actuelle et possible
de la diplomatie française
par Gilles Varange
Chef de la rubrique de politique étrangère
à Politique Magazine
Rédacteur en chef de la Nouvelle Revue Universelle
Entre empires et nations
UN CHEMIN FRANÇAIS
A.F Picardie vous propose deux extraits de ce livre lumineux que doivent absolument posséder tous ceux qui s’intéressent à la politique étrangère :
(…) Eh bien, ce monde là ressemble de façon prodigieuse à celui que nous annonçait Charles Maurras dans son Kiel et Tanger, écrit il y a près d'un siècle. Dans le mensuel Politique magazine, Hilaire de Crémiers notait que, tout au long des cinquante dernières années, chaque fois qu'un de nos hommes politiques se distinguait par une certaine hauteur intellectuelle, on pouvait être assuré qu'il s'était frotté à un moment ou l'autre de sa vie à la pensée maurrassienne. Combien cette remarque paraît plus vraie encore lorsqu'il s'agit de politique extérieure ! On pourrait même dire que, depuis le début de la Ve République ) jusqu'à une époque récente, Kiel et Tanger aura été, pour notre diplomatie, le livre magique, le grimoire secret dont il convenait de s'inspirer toujours et de ne parler jamais. Un ancien ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert, a confié que c'était l'un des rares livres toujours présents sur le bureau de Georges Pompidou. Comment expliquer un tel intérêt ? Pour le comprendre, il paraît indispensable de citer quelques brefs extraits de cet ouvrage, glanés au fil des pages:
« La terre tend à devenir anglo-saxonne pour une part ( ... ) Le monde jaune s'éveille. L'islam renaît ( ... ) Le monde de demain aura donc chance de se présenter pour longtemps non comme une aire plane et découverte abandonnée à la dispute de trois ou quatre dominateurs, non davantage comme un damier de moyens et de petits États, mais plutôt comme le composé de ces deux systèmes : plusieurs empires avec nombre de nationalités, petites ou moyennes, dans les entre-deux. Un monde ainsi formé ne sera pas des plus tranquilles. Les faibles y seront trop faibles, les puissants trop puissants et la paix des uns et des autres ne reposera guère que sur la terreur qu'auront su s'inspirer réciproquement les colosses. »
Et ce monde futur tel qu'il l'imaginait (en 1910 !) conduisait Charles Maurras à préconiser la diplomatie suivante:
« Ce tremblement et cette concurrence fourniraient justement le terrain favorable et le juste champ d'élection sur lequel une France pourrait manœuvrer, avec facilité et franchise, du seul fait qu'elle se trouverait, par sa taille et par sa structure, très heureusement établie à égale distance des empires géants et de la poussière des petites nations jalouses de leur indépendance. Les circonstances seront propices à l'interposition d'un État de grandeur moyenne, de constitution robuste et ferme comme la nôtre. »
Pour Maurras, toute l'énergie d'une France placée devant une telle configuration diplomatique
« pourrait être employée à un travail souterrain de correspondance, d'entente et d'organisation, pratiqué parmi les peuples de puissances secondaires, parmi les demi-faibles, affamés d'une sécurité moins précaire, aspirant à une existence mieux garantie ( ... ) Les États secondaires seraient comme chassés par la force des choses dans notre direction : nous les verrions s'enfuir vers nous ( ... ) La politique éternelle des rois de France, volonté d'empêcher la monarchie universelle ou le poids excessif de telle ou telle coalition, recommencerait à rayonner efficacement. Comme jadis, en raison de l'infériorité numérique qui nous échut parfois, sans nous procurer de désavantage réel, nous n'aurons peut-être pas sur la carte le volume des plus grandes puissances. Nous en aurons l'autorité morale fondée sur une force vive supérieure. »
Ces extraits jettent une lueur singulière sur la politique extérieure mise en oeuvre par le général De Gaulle après son retour aux affaires en 1958: impossible de douter qu'elle ait été directement inspirée par la puissante vision maurrassienne ! Mais, il faut aussitôt admettre que cette politique n'a pas donné, c'est le moins que l'on puisse dire, les résultats fructueux qu'on eût pu en attendre. D'où cette inévitable question : dans la démarche diplomatique du gaullisme, où furent les failles ? On en peut discerner au moins trois, la première liée à la nature même du personnage, les deux autres tenant aux défauts du système politique français. (…)
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(…) Tel est le paradoxe : si la France entend pouvoir à nouveau exercer un rôle à la mesure de son histoire sur la scène internationale, l'urgence consiste pour elle à s'attaquer aux réformes radicales, de nature éminemment politique, que nécessite son état intérieur dramatique. Quand, par exemple, on constate l'état de quasi-sécession ethnique dans lequel se trouvent des zones entières de notre pays, quand notre endettement terrifiant risque de mener d'ici à une décennie à une situation de type argentin, quand tous les régimes sociaux risquent d'exploser sous le poids de la dette, quand enfin les pouvoirs publics, l'administration publique, n'apparaissent plus que comme les otages de féodalités syndicales toutes puissantes, le temps n'est plus à singer la grandeur et la puissance sur la scène internationale. Tout passe d'abord par la restauration d'un État digne de ce nom, refondé sur une authentique légitimité.
Tel est le vrai, le grand défi pour la France des premières années du troisième millénaire si elle entend jouer demain son rôle naturel d'éveilleur et de fédérateur des nations moyennes et petites, de défenseur de la pérennité et de la liberté des nations historiques face aux empires éphémères. Avec une extraordinaire prescience du monde à venir, c'est le rôle que l'invitait déjà à tenir Charles Maurras, il y a près d'un siècle. Ce monde nouveau que le maître de Martigues ne pouvait qu'entrevoir, le voilà qui se forme sous nos yeux et, du spectacle encore confus et contradictoire qu'il nous offre, une certitude au moins se dégage : aucune configuration internationale, depuis longtemps, n'avait été aussi propice à l'heureux développement d'une politique française réellement indépendante. Ne manque pour ce grand oeuvre qu'une France rassemblée et rendue à sa vocation nationale.
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