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Dimanche 12 mars 2006

496 : le baptême de la France - Le baptême de Clovis enfanta la nation française

« Le baptême de Clovis est un des actes les plus importants de notre histoire, puisqu'il fit de la France la fille aînée de l'Eglise et scella pour treize siècles l'alliance du trône et de l'autel »
Georges Bordonove

« Le crime le plus grave que l'on puisse commettre contre son peuple, c'est de lui enlever la mémoire, car alors il ne sait plus ni son nom ni sa date de naissance. L'une des maladies les plus graves est de ne pas savoir rentrer chez soi puisqu'on ne peut plus donner ni son nom, ni son identité. »
Vladimir Jankelevitch



Le contexte historique

Tout au long du IVème siècle, de nombreuses peuplades barbares s'installent pacifiquement sur les terres de l'empire romain. Avec le Vème siècle, les vagues d'invasion se font plus violentes et occasionnent la chute de l'empire romain. La Gaule est pour sa part occupée par les Huns, les Germains, les Wisigoths. Avec la disparition des structures politiques de l'empire, c'est l'anarchie qui règne entre les peuplades barbares et païennes et les populations gallo romaines christianisées.

Dans cette anarchie sociale et politique qui suit l'effondrement ce l'empire romain, seule l'Eglise catholique se présente comme une force stable, constituée, hiérarchisée. Depuis plus de trois siècles, en effet, le christianisme s'est développé dans les structures de l'empire. La Gaule romaine s'est convertie sous l'influence de Ste Blandine à Lyon (IIème siècle), St Irénée, St Hilaire, St Martin (milieu du IVème siècle), St Germain, Ste Geneviève qui sauva paris de l'invasion des Huns d'Attila. Dans l'anarchie du Vème siècle, seule l'Eglise, et particulièrement les évêques, est un refuge et un ordre. Ce sont les évêques qui détiennent l'autorité, le pouvoir politique, économique et économique. « La France a été faite par ses évêques comme une ruche par des abeilles » affirme Joseph de Maistre. Des évêques qui, pour la plupart, furent des saints : Saint idoine Apollinaire (évêque de Clermont), Saint Rémi (Reims), Saint Avit...



Clovis choisi par l'Eglise



Mais ces évêques sont avant tout des religieux, attachés à servir le Christ et à annoncer la parole de Dieu. La politique n'est pas leur domaine. Ils vont donc se préoccuper de désigner un chef politique pour rétablir une stabilité et une unité nécessaire à tout apostolat. C'est Saint Rémi qui de concert avec les autres évêques, va se tourner pour cela vers les francs et leur chef Clovis, et se résolut à le convertir.

Clovis était un roi païen qui n'avait pas suivi les autres chefs barbares dans l'arianisme, hérésie qui s'est développée dès le IIIème siècle et qui niait la divinité du Christ. Clovis entretenait ainsi de bonnes relations avec les évêques et il avait perçu le profit qu'il pourrait tirer de leur soutien. Clovis fut véritablement victime d'un complot d'évêques. Ceux-ci, et notamment saint Avit, favorisèrent son mariage avec sainte Clotilde, princesse Burgonde profondément attachée à la foi chrétienne. Cependant Clovis hésitera longtemps à adopter la religion catholique. Il a peur de la réaction de ses guerriers qu'il voit difficilement rejeter leurs divinités de la guerre pour adorer un Dieu crucifié. La mort de son premier fils après son baptême repousse sa décision.

Les conseils de sa femme, de saint Rémi, et surtout la victoire de Tolbiac vont le décider : sous le point de succomber face aux Alamans à Tolbiac, Clovis invoque « le Dieu de Clotilde », et promet de se convertir au catholicisme s'il est vainqueur. Sa victoire sera éclatante et entraînera son baptême ainsi que celui de trois mille de ses guerriers.

Ce baptême aux conséquences historiques considérables n'a donc rien d'un choix personnel fortuit. La persévérance des évêques, et particulièrement de saint Rémi en est le vecteur principal. C'est d'abord l'Eglise qui a choisi Clovis, avant que Clovis ne décide de choisir l'Eglise. Le texte du testament de saint Rémi à voir ci-contre le montre sans ambiguïté.

« Nous vous donnons tous nos pouvoirs pour tout le royaume de notre cher fils spirituel Clovis, que, par la grâce de Dieu, vous avez converti avec toute sa nation, par un apostolat et des miracles dignes du temps des apôtres »
Pape St Hormisdas à St Rémi.

« ...par égard à cette race royale qu'avec tous mes frères évêques et co-évêques de la Germanie , de la gaule et de la Neustrie , j'ai choisi délibérément... »
Saint Rémi

« Nous louons Dieu qui vous a retiré de la puissance des ténèbres pour faire d'un si grand prince le défenseur de son Eglise et opposer votre gloire aux attaques des pervers. »
Pape Anastase II à Clovis.


« Ainsi, Dieu choisit la France de préférence à toutes les autres nations de la terre pour la protection de la foi catholique et la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif, le Royaume de France est le Royaume de Dieu, les ennemis de la France sont les ennemis de Dieu. »
Le pape Grégoire IX à Saint Louis.

La vocation de la France

Mais ces évêques sont avant tout des religieux, attachés à servir le Christ et à annoncer la parole de Dieu. La politique n'est pas leur domaine. Ils vont donc se préoccuper de désigner un chef politique pour rétablir une stabilité et une unité nécessaire à tout apostolat. C'est Saint Rémi qui de concert avec les autres évêques, va se tourner pour cela vers les francs et leur chef Clovis, et se résolut à le convertir.Clovis était un roi païen qui n'avait pas suivi les autres chefs barbares dans l'arianisme, hérésie qui s'est développée dès le IIIème siècle et qui niait la divinité du Christ. Clovis entretenait ainsi de bonnes relations avec les évêques et il avait perçu le profit qu'il pourrait tirer de leur soutien. Clovis fut véritablement victime d'un complot d'évêques. Ceux-ci, et notamment saint Avit, favorisèrent son mariage avec sainte Clotilde, princesse Burgonde profondément attachée à la foi chrétienne. Cependant Clovis hésitera longtemps à adopter la religion catholique. Il a peur de la réaction de ses guerriers qu'il voit difficilement rejeter leurs divinités de la guerre pour adorer un Dieu crucifié. La mort de son premier fils après son baptême repousse sa décision.Les conseils de sa femme, de saint Rémi, et surtout la victoire de Tolbiac vont le décider : sous le point de succomber face aux Alamans à Tolbiac, Clovis invoque « le Dieu de Clotilde », et promet de se convertir au catholicisme s'il est vainqueur. Sa victoire sera éclatante et entraînera son baptême ainsi que celui de trois mille de ses guerriers.Ce baptême aux conséquences historiques considérables n'a donc rien d'un choix personnel fortuit. La persévérance des évêques, et particulièrement de saint Rémi en est le vecteur principal. C'est d'abord l'Eglise qui a choisi Clovis, avant que Clovis ne décide de choisir l'Eglise. Le texte du testament de saint Rémi à voir ci-contre le montre sans ambiguïté.« Nous vous donnons tous nos pouvoirs pour tout le royaume de notre cher fils spirituel Clovis, que, par la grâce de Dieu, vous avez converti avec toute sa nation, par un apostolat et des miracles dignes du temps des apôtres »Pape St Hormisdas à St Rémi.« ...par égard à cette race royale qu'avec tous mes frères évêques et co-évêques de , de la gaule et de , j'ai choisi délibérément... »Saint Rémi« Nous louons Dieu qui vous a retiré de la puissance des ténèbres pour faire d'un si grand prince le défenseur de son Eglise et opposer votre gloire aux attaques des pervers. »Pape Anastase II à Clovis. « Ainsi, Dieu choisit de préférence à toutes les autres nations de la terre pour la protection de la foi catholique et la défense de la liberté religieuse. Pour ce motif, le Royaume de France est le Royaume de Dieu, les ennemis de sont les ennemis de Dieu. »Le pape Grégoire IX à Saint Louis.



Les
conséquences politiques et religieuses de ce baptême vont déterminer les traits fondamentaux de l'âme de notre nation, marquée de l'alliance de l'ordre romain et de la spiritualité chrétienne. Plus important que les territoires conquis par Clovis, l'essentiel de son œuvre repose sur la constitution de la première entité politique cohérente suite à la chute de l'empire romain; Sur le plan religieux, les victoires de Clovis marquent la fin de l'arianisme. Les succès militaires de Clovis sont liés au rayonnement de l'Eglise et au triomphe de Rome, la nation française est liée d'entrée de jeu au Saint-Siège, union qui durera des siècles ! Saint Rémi dans son testament nous dit que la nation Franque a été choisie pour « l'honneur de l'Eglise et la défense des humbles ». Voila ce qui constitue le caractère essentiel de l'identité de notre nation ! La plénitude temporelle de la France se trouve liée au service de l'Eglise et à la protection des faibles : c'est la vocation de la France. Saint Rémi ajoute que si les français restent fidèles à cette vocation originelle, leur patrie sera prospère, s'ils s'en écartent, ils engendreront leur propre malheur. Notre histoire est là pour montrer que cette règle ne souffre guère d'exception.

La naissance de la France



C'est
avec le baptême de Clovis que va émerger une nation qui n'existait pas avant et à laquelle le peuple de Clovis donnera son nom : la France. Cinq siècles seront nécessaires pour que cette nation voit le jour dans sa personnalité historique, mais c'est le baptême de Clovis qui l'a enfantée, lui donnant, comme à l'enfant qui vient d'être conçu toutes les caractéristiques de son être.

L'acte originel de notre nation ne réside donc pas dans une décision de pouvoir politique. Il ne se pas plus dans l'unité d'une race puisque toutes les races européennes y sont mêlées. Il ne vient pas non plus d'une unité géographique, tant ses climats et reliefs sont variés, et ses frontières connaîtront de d'importantes variations.

L'acte originel, fondateur de notre pays, réside dans la volonté et le choix d'hommes d'Eglise qui furent des saints et désignèrent pour prendre en charge le pouvoir politique, un homme à qui ils donnèrent leur confiance et les sacrements de l'Eglise pour présider aux destinées de son peuple. Nous ne sommes pas une nation qui a choisi l'Evangile, c'est l'Eglise qui nous a constitué nation. Cette réalité historique trouve sa formulation dans l'expression « France, fille aînée de l'Eglise » et s'impose aux français de tous les siècles, qu'ils soient croyants ou non. C'est aussi la raison pour laquelle nous pouvons parler de « baptême de la France ».

La loi salique : notre première constitution !



« La nation des francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d'hérésie. Elle était encore sous une croyance barbare. Mais avec l'inspiration de Dieu, elle recherchait la clé de la science, selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété. Alors, la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation qui en ce temps commandaient chez elle. (...) Puis lorsqu' avec l' aide de Dieu, Clovis, le chevelu, le beau, l'illustre roi des francs eut reçu, le premier, le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Clovis, Childebert et Clotaire. Et ainsi fut dressé ce décret : Vive le Christ qui aime les francs ! Qu'Il garde leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de sa grâce ! Qu'il protège l'armée ! Qu'il leur accorde des signes qui attestent leur foi, leur joie, la paix, la félicité ! Que le Seigneur Jésus Christ dirige dans le chemin de piété ceux qui gouvernent ! »

A titre de comparaison, voici comment débute la constitution de la Vème république : « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. »

N.B. : La France n'est pas une République laïque mais elle est dotée d'institutions républicaines et laïques, ce qui est différent. Le général de Gaulle disait : « la République est laïque mais la France est chrétienne. »

Et aujourd'hui ?



Que les français de cette fin de second millénaire ne s'illusionnent pas au point de considérer que les faits rapportés ici ne sont qu'anecdotes et légendes évanouies dans le temps. Ils y perdraient la conscience de leur être. L'eau du baptême qui coule sur le front de Clovis et ses guerriers continue de couler sur le nôtre. A ignorer le baptême de Reims et ses conséquences, on se coupe sans rémission de la connaissance de notre patrie. Il est fondamental de nous en souvenir aujourd'hui car il n'est pas de renaissance possible sans retour aux sources originelles.

 

 

Comte de B

par Lux publié dans : Histoire
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Lundi 6 mars 2006
Par Georges Rousseau  

Au lieu de disséquer l’actualité comme nous le faisons d’habitude, nous avons préféré prendre un peu de recul en parlant des aspects philosophiques de la pensée de Charles Maurras.

 

Les idées politiques de Maurras ne sont pas nées toutes seules et ne sont pas sans fondements. Elles reposent notamment sur une base philosophique dont les trois piliers sont : la conviction qu'il existe une nature des choses immuable, une méthode d'analyse inspirée de la philosophie d'Auguste Comte et enfin l'adhésion à un humanisme qui surprend les gens qui n'ont qu'une connaissance superficielle de la personne de Maurras et de son oeuvre.

La politique naturelle

Le premier de ces piliers trouve son expression, en particulier, dans La politique naturelle, texte qui, bien qu'écrit en 1937 en préface à Mes idées politiques, représente la quintessence de la pensée de Maurras sur la nature des choses. De l'exposé des faits et de la lumineuse analyse de Maurras, il ressort qu'il existe un ordre naturel, dont l'étude attentive et la sage utilisation conditionnent le succès à long terme de la vie en société. Le Martégal met d'emblée le doigt sur un fait crucial, qui différencie fondamentalement l'homme de l'animal : de toutes les espèces animées, seule la race humaine n'a pu exister et se perpétuer que parce que l'enfant a été accueilli, nourri et protégé par un groupe de ses congénères - la famille - et ce, pendant une durée importante - un quart, voire plus - de son existence. On se rappelle la phrase fameuse par laquelle commence ce texte: "Le petit poussin brise sa coquille et se met à courir. Peu de chose lui manque pour crier : "je suis libre ". Mais le petit homme ? Au petit homme, il manque tout. Bien avant de courir, il a besoin d'être tiré de sa mère, lavé, couvert, nourri. Avant que d'être instruit des premiers pas, des premiers mots, il doit être gardé de risques mortels. Le peu qu'il a d'instinct est impuissant à lui procurer les soins néces-saires, il faut qu'il les reçoive, tout ordonnés, d'autrui. . . Le petit homme presque inerte, qui périrait s'il affrontait la nature brute, est reçu dans l'enceinte d'une autre nature, empressée, clémente et humaine."

Cette constatation, tellement inouïe qu'on pourrait presque parler à son sujet de "découverte", montre bien la place particulière de l'homme dans la nature. Darwin y a-t-il songé ? Je ne sais pas si nous descendons du singe, mais le bébé-singe est capable au bout de quelques semaines de se procurer sa nourriture, alors que l'enfant d'homme ne peut le faire qu'au bout de treize ou quatorze ans Remarquons au passage que Maurras, quand il parle de nature, distingue la nature animale, "la nature brute", comme il dit, de la nature humaine "empressée et clémente", autrement dit chargée de tendresse et d'amitié. Nous reviendrons sur ce point. Ainsi, l'observation des faits amène le Maître de Martigues à deux conclusions. La première, c'est que la famille est la cellule-mère de la société, la communauté de base sans laquelle l'espèce humaine n'aurait pu et ne pourrait encore exister. D'où l'impor-tance fondamentale de l'institution familiale, qu'il faut chérir et protéger. La seconde, c'est que l'observation de l'enfance de l'individu humain montre qu'aucune décision volontaire de la part de l'enfant, qu'aucun débat et aucun accord entre lui et ses parents n'existe pendant cette période longue et cruciale. Autrement dit, la théorie de la formation de la société, telle que l'imaginait la philosophie des Lumières, ne correspond pas à la réalité.

"Personne ne s'est trompé autant que la philosophie des “immortels principes", écrit Maurras, quand elle a décrit les commen-cements de la société humaine comme le fruit de conventions entre des gaillards tous formés, pleins de vie consciente et libre, agissant sur un pied d'une espèce d'égalité ... Les faits mettent en pièces et en poudre ces rêveries. "

L'empirisme organisateur

Le second fondement de la philosophie maurrassienne est une méthode d'observation et d'analyse des faits historiques et sociaux. Il

faut bien comprendre que la période pendant laquelle l'esprit de Maurras s'est formé (de 1880 à 1890) est celle des progrès des sciences expérimentales, celle des Pasteur et des Claude Bernard. S'inspirant d'Auguste Comte, l'un des fondateurs de la sociologie, Charles Maurras a mis au point une méthode d'analyse de type scientifique, la recherche des lois, ou, comme il disait, "des constantes" qui gouvernent les sociétés et, pour procéder à cette induction, une méthode de classement des faits politiques, historiques et sociaux : "L'examen des faits sociaux naturels et l'analyse de l'histoire politique conduisent à un certain nombre de vérités certaines, le passé les établit, la psychologie les explique et le cours ultérieur des évènements contemporains les confirme au jour le jour."

Ainsi, Maurras tente d'ouvrir la porte de la compréhension historique du passé, avec comme clé l'examen du résultat effectif de telle ou telle action politique ou sociale: "L'expérience, l'expérience !, écrit-il, Il faut toujours en revenir à ce maître. Le sens politique n'est pas de choisir par illumination de l'esprit telle ou telle mesure, tel ou tel procédé abstrait. Il consiste à voir, à juger entre les différentes tentatives réelles ou concrètes que l'inlassable effort humain met en œuvre, celles qui donnent de bons résultats, celles qui n'en fournissent aucun et celles qui en donnent de contraire au but désigné". Il appelle cette méthode "l'empirisme organisateur" : em-pirisme, car elle est fondée sur l'expérience, mais organisateur, car cette méthode n'a pas une fin spéculative mais doit permettre d'agir sur les évènements. En somme, écrit Maurras, l'empirisme organisateur, c'est "la mise à profit des bonheurs du passé en vue de l'avenir". Remarquons que cette étude du passé ne constitue aucunement la soumission aveugle à la tradition. Elle n'exclut nullement la critique de ce qui s'est fait : "Notre méthode, dit-il, n'a jamais délivré un quitus général au " bloc " de ce que les Pères ont fait. En accordant à leurs personnes un respect pieux, l'esprit critique se réserve les oeuvres et les idées".

L'humanisme de Maurras

Nos adversaires présentent Maurras comme un homme sans coeur, un véritable père fouettard. Rien n'est plus éloigné de son esprit. Au contraire, il met en évidence, en parlant de la naissance et de l'enfance, un aspect de la nature humaine : la bonté. Cette bonté que certains théoriciens ignorent ou nient en imaginant "un monde où tout est supposé devoir surgir de la contradiction d'intérêts aveugles et de la bataille d'égoïsmes irréductibles." Et le Maître de Martigues recherche, sinon l'égalité, qui ne correspond à rien de réel, du moins la spécificité qui serait la même chez tous les hommes. Parmi tous les éléments qui foison-nent dans ce qu'il appelle la Cité de l'âme, il existe, dit-il, "un réduit où se tient, où s'accumule le trésor, le dépôt des biens spirituels et moraux dont la Raison et la Religion s'accordent à faire l'attribut de l'humanité. Tout homme ayant cela, vaut tout autre homme pour cela. Là siège l'impénétrable et l'inviolable, l'inaltérable, l'incoercible, le sacré. Les neuf dixièmes de l'Amour, qui sont physiques, reçoivent là leur mystérieux dernier dixième, demi-divin, étincelle qui l'éternise ou le tue. Et comme il se répète tel quel en chacun des hommes les plus dissemblables, c'est leur mesure, enfin trouvée." Admirable texte, dans lequel certains ont vu l'influence de la corres-pondance entre Charles Maurras et Mère Marie-Agnès du Carmel de Lisieux. En tout cas, on ne peut nier que la pensée de Maurras est profondément humaine. Elle relève, elle aussi, de la civilisation humaniste qui constitue notre héritage.

Georges ROUSSEAU

par Lux publié dans : Histoire
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Mercredi 1 mars 2006

 

 

BONAPARTE est le fils de la Révolution, et l'idolâtrie qui s'attacha à sa personne prit la suite de celle qui s'attacha à la Révolution. Pour lui, comme pour elle, les historiens et apologistes n'ont pas voulu voir la vérité à la simple lumière du bon sens. Il disait d'eux, car le jugement de la postérité le préoccupait : «Quand ils voudront être beaux, ils me loueront. » Je me résoudrai donc à n'être pas beau, car dans les pages qui vont suivre je ne compte pas le louer.

 

 

Les circonstances de la vie m'ont fait passer ma jeunesse au milieu des admirateurs de ce monstre (au sens latin du mot), doué d'une ambition sans limites et pour le jeu duquel les humains n'étaient que des pions rangés en bataille. Frédéric Masson, d'abord, qui ne l'appelait que « Sa Majesté l'Empereur et Roi », et qui vivait, dans sa maison de la rue de la Baume, au milieu de ses représentations par la peinture, la statuaire, l'imagerie et des estampes et souvenirs, ainsi que par les portraits de Joséphine, de Marie Louise et des maîtresses. Excellent homme, érudit, laborieux, sarcastique, académique, ronchonneux comme un de la vieille garde et quinteux, Masson a écrit sur Napoléon et ses femmes, sur Sainte Hélène et le reste des ouvrages curieux, pleins de détails pittoresques, mais qui sont ceux d'un dévot devant son fétiche. Or, Joséphine n'existe que comme preuve du manque d'observation de Bonaparte quand le désir le tenait pour de bon. Qu'il eût plaisir à coucher avec elle, à jouir du brillant de sa peau, tant usée et frottée à d'autres, de sa sentimentalité vulgaire, de ses caresses langoureuses et de ses regards chargés du ciel des îles, cela n'a rien de surprenant, mais prouve un fond de grossièreté naturelle, mêlé du collégien et du corps de garde, qui lui servait de code de l'amour. C'était un mufle et, en toutes occasions, il se montra tel, notamment quand il exigea de Marie Walewska qu'à la persuasion des notables polonais elle se donnât à lui rapido presto, sans qu'elle en eût la moindre envie. Notamment encore quand, venant à la rencontre de sa ravissante et fraîche fiancée Marie Louise, il la prit comme  une bonne d'auberge et s'en vanta. Il se trouvait manifestement parfait en tout et était assez fier de son physique, d'ailleurs curieux et à part (sa sur Pauline, immortalisée par le ciseau de Canova, était une véritable merveille, et dont toute imagination de jeune homme a rêvé.). Il se lavait, se baignait et se frottait à l'eau de Cologne. Son vêtement, redingote grise, petit chapeau, pantalon de casimir blanc, qui le distinguait des chamarrures, était une trouvaille et qui a popularisé sa silhouette.

 

 

Après Masson, Albert Vandal, long et mince comme une épingle à chapeau, clignotait d'extase pour Bonaparte. Il s'était spécialisé dans le coup d'État de brumaire, ayant accumulé, sur cette journée célèbre, tous les renseignements possibles ainsi que sur le rôle de Lucien. Ses ouvrages écrits dans la langue terne, correcte, fluente, qui est d'usage sous la coupole, obtenaient l'adhésion des salons encore parfumés de napoléonisme et ornés de dessins de Raffet et de figures du grand homme au pont d'Arcole, à la Malmaison, en Égypte ou ailleurs, partout où il avait porté, avec nos armes, sa dévorante activité. Henry Houssaye enfin, avec sa grande barbe, qu'il caressait en célébrant son cher « tondu » et le désastre de Waterloo, qu'il avait raconté avec emphase et comme s'il se fût agi d'une victoire. Hougoumont, la Haie sainte, l'aigle navet géant de Jérôme, tout cela, dans la tête faible du fils d'Arsène aux redoutes, se mêlait aux vapeurs du champagne... «Vous l'avez connu, grand père, vous l'avez connu? » Enfin, il y avait le bon Coppée : « Oui, certainement, le grand Empereur... » et le cher auteur de Severo Torelli levait les bras au ciel, extasié, et ses yeux s'humectaient.

 

 

Alphonse Daudet, lui aussi, s'intéressait violemment à Napoléon, surtout depuis l'apparition des Mémoires de Marbot, lisait et me faisait lire ce qui se publiait d'à peu près nouveau sur son compte, mais usait, sans le dénigrer, de plus de discernement. Entre les divers aspects de Bonaparte, deux surtout le frappaient : Napoléon homme du Midi, et Napoléon homme de lettres. Il insistait plus sur le second caractère que sur le premier et, à mon avis, avec raison. Le don du récit et celui de l'allocution emphatique sont très remarquables chez Bonaparte. Emphatique, mais concentrée. Dans ses lettres passionnées à Joséphine, comme dans ses proclamations, comme dans ses épîtres comminatoires à Fouché et à ses préfets, comme dans ses adieux de Fontainebleau, comme dans certaines pages du Mémorial, il y a ici un élan et un don de clarté, là une irritation impérative, partout une vivacité et une brièveté qui n'appartiennent qu'à lui. Imperatoria brevitas, disait Coppée. Déjà sous le Consulat, avec plus d'accentuation sous l'Empire, il donnait l'impression d'un maître de sa parole, de sa plume et de sa décision. Mais quant à la décision, elle parait avoir été chez lui dans le même rapport que l'inspiration pulmonaire à l'expiration, et il a hésité ses maladresses, ses cruautés et ses folies en raison même de la vigueur avec laquelle il se les représentait.

 

 

De nombreuses lettres sont sur le type de celle ci à Joséphine[1], lettre publiée par Stendhal (Promenades dans Rome).

 

 

A JOSÉPHINE

 

 

Port Maurice, 14 germinal an IV

(3 avril 1796).

 

J'ai reçu toutes tes lettres, mais aucune n'a tait sur moi l'impression de ta dernière. Y penses tu, mon adorable amie, de m'écrire en ces termes ? Crois tu donc que ma position n'est pas déjà assez cruelle, sans encore accroître mes regrets et bouleverser mon âme ? Quel style! Quels sentiments que ceux que tu peins ! Ils sont de jeu; ils brûlent mon pauvre coeur. Mon unique Joséphine, loin de toi il n'est pas de gaieté; loin de toi le monde est un désert où je reste isolé et sans éprouver la douceur de m'épancher. Tu m'as ôté plus que mon âme; tu es l'unique pensée de ma vie. Si je suis ennuyé du tracas des affaires, si j 'en crains l'issue, si les hommes me dégoûtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mon coeur : ton portrait y bat, je le regarde, et l'amour est pour mot le bonheur absolu et tout est riant, hors le temps que je me vois absent de mon amie.

 

Par quel art as tu su captiver toutes mes facultés, concentrer en toi mon existence morale ? C'est une agonie, ma douce amie, qui ne finira qu'avec moi. Vivre pour Joséphine, voilà l'histoire de ma vie. J'agis pour arriver près de toi; je me meurs pour t'approcher. Insensé! le ne m'aperçois pas que je m'en éloigne. Que de pays, que de contrées nous séparent! Que de temps avant que « tu lises ces caractères, faibles expressions d'une âme où tu règnes! Ah! mon adorable femme ! je ne sait quel sort m'attend; mais s'il m'éloigne plus longtemps de toi, il me serait insupportable; mon courage ne va pas jusque là. Il tut un temps où je m'enorgueillissais de mon courage, et quelquefois, en jetant les yeux sur le mal que pourraient me faire les hommes, sur le sort que pourrait me réserver le destin, je fixais les malheurs les plus inouïs sans froncer le sourcil, sans me sentir étonnéonné. Mais aujourd'hui, l'idée que ma Joséphine peut être malade, et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon âme, arrête mon sang, me rend triste, abattu, ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir. Je me disais souvent jadis : les hommes ne peuvent rien à celui qui meurt sans regret; mais aujourd'hui, mourir sana être aimé de toi, mourir sans cette certitude, c'est le tourment de l'enfer, c'est l'image vive et frappante de l'anéantissement absolu. Il me semble que je me sens étouffé. Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi le voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurai plus ton cur sera celui où la nature sera pour moi sans chaleur et sans végétation... Je m'arrête, nia douce amie; mon âme est triste, mon corps est fatigué, mon esprit est alourdi; les hommes m'ennuient. Je devrais bien les détester, ils m'éloignent de mon coeur.

 

 

Je suis à Port Maurice, près Oneille; demain, je suis a Albenga. Les deux armées se remuent; nous cherchons à nous tromper. Au plus habile la victoire. Je suis assez content de Beaulieu, il manoeuvre bien; il est plus fort que son que son prédécesseur. Je le battrai, j'espère de la belle manière. Sois sans inquiétude; aime moi comme tes yeux; mais, ce n'est pas assez, comme toi, plus que toi, que ta pensée, ton esprit, ta vie, ton tout. Douce amie, pardonne moi, je délire; la nature est faible pour qui sent vivement, pour celui que tu animes.

 

A Barras, Sucy, Mme Tallien, amitié sincère; à Mme,, Château Renard, civilités d'usage; à Eugène et Hortense, amour vrai.

 

 

Et la suite :

 

Albenga, 16 germinal an VIII (5 avril 1796). ,

 

 

Il est une heure après minuit, l'on m'apporte une lettre; elle est triste, mon âme est affectée, c'est la mort de Chauvet. Il était commissaire ordonnateur en chef de l'armée; tu l'as vu chez Barras. Quelquefois, mon amie, je sens le besoin d'être consolé; c'est en t'écrivant à toi seule, dont la pensée peut tant influer sur la situation morale de mes idées, à qui il faut que j'épanche mes peines. Qu'est ce que l'avenir ? qu'est ce que le passé ? qu'est ce que nous ? quel fluide magique nous environne et nous cache les choses qu'il nous importe le plus de connaître ? Nous naissons, nous vivons, nous mourons au milieu dit merveilleux. Est il étonnant que les prêtres, les astrologues, les charlatans, aient profité de ce penchant, de celle circonstance singulière, pour promener nos idées et la diriger au gré de. leurs passions ? Chauvet est mort; il ni était attaché, il eût rendu et la Patrie (les servi . ces essentiels. Son dernier mot a été qu'il partait pour me joindre. Mais oui; je vois son ombre, il erre donc là, partout, il siffle dans l'air; son âme est dans laie nuages, il sera propice à mon destin. Mais, Insensé, je verse des pleurs sur l'amitié, et qui me dit quo déjà je n'en aie à verser d'irréparables ? Âme de mon existence, écris moi tous les courriers, je ne saurais vivre autrement! Je suis ici très occupé; Beaulieu remue son armée, nous sommes en présence. Je un peu fatigué, je suis tous les soirs à cheval. Adieu adieu, adieu; je vais dormir, à toi; le sommeil ma console, il te place à mes côtés, je te serre dans mes bras. Mais au réveil, hélas! je me trouve à trois cents lieues de toi 1 Bien des choses à Barras, à Tallien,et à sa femme.

 

Voici une lettre d'un autre ton, plus brève, où apparaissent le don et le goût du commandement civil :

 

 

A Fouché, ministre de la police, Fontainebleau,

5 novembre 1807.

 

Monsieur Fouché, depuis quinze jours, il me revient, de votre part, des folies ( Fouché répandait le bruit d'un divorce prochain entre Napoléon et Joséphine ). Il est temps que vous y mettiez un terme et que Vous cessiez de vous mêler, directement et indirectement, d'une chose qui ne saurait vous regarder d'aucune manière. Telle est ma volonté.

 

Un troisième ton que voici, reviendra souvent, comme une justification, au nom de la Liberté (?), de toute la période ascensionnelle de Bonaparte.

 

 

ALLOCUTION AU DIRECTOIRE

 

 

Paris, 20 frimaire an VI (10 décembre 1797).

 

 

Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre.

 

 

Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix huit siècles de préjugés à vaincre.

 

 

La Constitution de l'an III, et vous, vous avez triomphé de tous ces obstacles.

 

La religion, la féodalité et le royalisme ont successivement, depuis vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de conclure, date lère des gouvernements représentatifs.

 

 

Vous êtes parvenus à, organiser la grande nation dont le vaste territoire n'est circonscrit, que parce que la nature en a posé elle même les limites.

 

Vous avez fait plus.

 

 

Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de la liberté sortir des tombeaux de leurs ancêtres.

 

Ce sont deux piédestaux   affreux ces « piédestaux »   sur lesquels les destinées vont placer deux puissantes nations.

 

 

J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo Formio, et ratifié par S. M. l'Empereur.

 

La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la République.

 

 

Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures lois organiques, l'Europe entière deviendra libre.

 

De ces trois tons, le premier est sincèrement amoureux et prouve une grande naïveté et l'ignorance où était Bonaparte du véritable caractère de Joséphine, rouée du Directoire, chauffée au soleil (les tropiques. Le deuxième ton est celui du maître à un sous ordre méprisé et dont il se méfie. Le troisième enfin est déjà officiel et, par la suite, deviendra comique. Car l'ambition, dans sa démesure, et augmentée par le succès, gagne aisément la zone burlesque, toujours voisine de la zone tragique. C'est ce que Rabelais a bien exprimé au chapitre pantagruélique des conseillers de Picrochole en fait Charles Quint. De la raillerie appliquée à ma personne, Bonaparte ne se doute pas et c'est Ce qui donne au Mémorial un accent tout particulier, (lui, il importe que ses multiples erreurs et gaffes aient été prévues et voulues par lui et qu'il n'ait péché, au long de sa carrière bouillonnante, que par excès de mansuétude. Un Mémorial n'est intéressant que si son auteur dit de lui même à l'occasion : «  le reconnais m'être amèrement trompé, voici comment et voici pourquoi. » Bonaparte aimait éperdument son rêve imaginatif, dont l'ombre s'allongeait toujours devant lui, le fascinant, lui le fascinateur Il disait : « Mon imagination est morte à Saint Jean d'Acre. » Non seulement à Saint Jean d'Acre, mais à chaque tournant de sa fabuleuse et médiocre existence   quoi qu'en aient pensé ses zélateurs  il naissait et mourait continuellement en lui une image de réussite totale, une sorte d'éblouissant, et de plus en plus éblouissant soleil.

 

 

Pourquoi « fabuleuse »? Par sa promptitude. La Parque tira pour lui son fil, dans un sens, puis dans l'autre, à toute vitesse, accumulant les banco, puis les ratés. Pourquoi «médiocre »? Parce que tournée invariablement vers soi même, vers sa personnalité dévorante et les siens. Il eut, ce conquérant aux visées illimitées, la manie du moi et c'est ce qui nous fait rire à distance, d'un rire seulement limité par la pyramide de cadavres amoncelés, pour quel objet : on l'a dit bien souvent : la politique se juge au résultat. Quel fut il ? Trafalgar et Waterloo.

 

 

Comment les contemporains purent ils garder leur sérieux devant les premières proclamations de Bonaparte, faites sur ce ton grandiloquent, qui lui venait de la Révolution, par dessus les épouvantes de la Terreur et les folies du Directoire? Les hommes d'esprit avaient ils donc disparu de chez nous? On le croirait en lisant cet appel daté de Toulon, le 21 floréal an VI (10 mai 1798) aux soldats de Terre et de Mer de l'armée de la Méditerranée :

 

 

Soldats ! Vous êtes une des ailes de L'armée d'Angleterre ; vous avez fait la guerre des montagnes, dis plaines et des sièges : il vous reste à faire la guerre maritime.

 

Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour et tour, sur cette mime mer et aux plaines de Zama.

 

 

La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles turent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.

 

Soldats, l'Europe a les yeux sur vous.

 

 

Vous avez de grandes destinées à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre. Vous ferez plus que vous n'avez tait pour la prospérité de la Patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.

 

Soldats matelots, fantassins, canonniers ou cavaliers, soyez unis; souvenez vous que, le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des autres.

 

 

Soldats matelots, vous avez été jusqu'ici négligés. Aujourd'hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous. Vous serez dignes de l'armée dont vous faites partie.

 

Le génie de la liberté, qui a rendu la République, dès sa naissance, l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des contrées les plus lointaines.

 

 

Officiers et soldats 1 il y a deux ans que je vins vous commander; à cette époque vous étiez dans la rivière de Gênes, dans la plus grande misère, manquant de tout, ayant sacrifié jusqu'à vos montres pour votre subsistance; je vous promis de taire cesser vos misères, je vous conduisis en Italie; là, tout vous / fut accordé... Ne vous ai je pas tenu parole ? Eh bien apprenez que vous n'avez point encore assez fait pour la Patrie, et que la Patrie n'a point encore assez tait pour vous. Je vais actuellement vous mener dans un pays où par vos exploits futurs vous surpasserez ceux qui étonnent aujourd'hui vos admirateurs, si rendrez à la Patrie des services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles.

 

Je promets à chaque soldat qu'au retour de cette expédition, il aura à sa disposition de quoi acheter six arpents de terre. Vous allez courir de nouveaux dangers; vous les partagerez avec vos frères les marins. Cette arme jusqu'ici ne s'est pas rendue redoutable à nos ennemis; leurs exploits n'ont point égalé les vôtres; les occasions leur ont manqué; mais le courage des marins est égal au vôtre : leur volonté est celle de triompher; ils y parviendront avec vous. Communiquez leur cet esprit invincible qui partout vous rendit victorieux; secondez leurs efforts; vivez à bord avec cette intelligence qui caractérise les hommes purement animés et voués au bien de la même cause : ils ont, comme vous, acquis des droits à la reconnaissance nationale dans l'art difficile de la marine. Habituez-vous aux manuvres de bord; devenez la terreur de vos ennemis de terre et de mer; imitez en cela les soldats romains, qui surent à la lois battre Carthage en plaine et les Carthaginois sur leurs /lottes.

 

 

BONAPARTE.

 

Cet « ayant sacrifié jusqu'à vos montres pour votre subsistance » eût, en d'autres temps, soulevé une hilarité inextinguible. Cependant il enflamma les âmes et, vu le détraquement des esprits, apparut comme le comble du beau dans le miroir de la liberté. Quelle liberté? Voilà ce qu'il eût fallu savoir, mais le petit capitaine corse eût été bien incapable de définir cette jeune déesse nouvelle, dont il allait s'affirmer le lévite et le propagateur, en versant des torrents de sang français : « Le génie de la liberté qui a rendu la République, dès sa naissance, l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des contrées les plus lointaines. » Sous mille formes, en mille circonstances, Bonaparte, grisé par la fortune etcirconstances, Bonaparte, grisé par la fortune et se sentant devenu un dieu, va reprendre ce thème par lequel il prélude à son despotisme, abu sant ainsi de la naïveté de ses concitoyens, auxquels la Révolution a tourneboulé la cervelle.

 

« Ayez pour les cérémonies que prescrit l'Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance   !   que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et de Jésus-Christ. » De 1789 à 1795 les exemples de cette mansuétude ne manquent pas. Elle dissimulait, et bien mal, un mépris foncier pour la religion et ses préoccupations spirituelles que commande le non occides. La religion aux yeux de cet homme sans pitié, et pour qui l'humanité n'était qu'un mot, demeurait, quant au chef, quant à l'élu de la fortune, une commodité sociale, un cabotinage supérieur. La suite des événements devait le démontrer. Comme beaucoup de gens ici bas, Bonaparte ne croyait qu'à ce qu'il voyait et n'admettait pas que «l'espace invisible fût peuplé d'âmes et de démons ». « Si Dieu existait, je le verrais », répétait, Clemenceau, et tous les esprits tyranniques« sont généralement de cet avis.

 

Bonaparte vit par cycles, aime par cycles, ordonne par cycles, définit par cycles et se repose d'un ordre dans un autre. Pour mieux nous en rendre compte reprenons la ritournelle Joséphine, en deux parties à quelques jours de distance :

 

A JOSÉPHINE

Cadiero, 23 brumaire an V

 

(13 novembre 1796).

 

 

Je ne t'aime plus du tout; au contraire, je te déteste. Tu es une vilaine, bien gauche, bien bête, bien cendrillon. Tu ne m'écris pas du tout, tu n'aimes pas ton mari; tu sais la plaisir que tes lettres lui font, et tu ne lui écris pas six lignes jetées au hasarde;es au hasard ! Que faites vous donc toute la journée, madame ? Quelle affaire si importante vous ôte le temps d'écrire à votre bien bon amant ? Quelle affection étouffe et met de côté l'amour, le tendre et constant amour que vous lui avez promis ? Quel peut être ce merveilleux, ce nouvel amant qui absorbe tous vos instants, tyrannise vos journées et vous empêche de vous occuper de votre mari ? Joséphine, prenez y garde, une belle nuit les portes enfoncées, et me voilà. En vérité, je suis inquiet, ma bonne amie, de ne pas recevoir de tes nouvelles; écris moi vite quatre pages, et de ces aimables choses qui remplissent mon cur de sentiment et de plaisir. J'espère qu'avant peu je te serrerai dans mes bras, et je te couvrirai d'un million de baisers brûlants comme sous l'Équateur.

 

 

Vérone, 29 brumaire an V (19 novembre 1796).

 

Enfin, mon adorable Joséphine, je renais; la mort n'est plus devant mes yeux. et la gloire et l'honneur sont encore dans mon cur : l'ennemi est battu à Arcole. Demain, nous réparerons la sottise de Vaubois qui a abandonné Rivoli. Mantoue, dans huit jours, seit jours, sera à nous, et je pourrai bientôt dans tes bras le donner mille preuves de l'ardent amour de ton mari. Dès l'instant que je le pourrai, je me rendrai à Milan; le suis un peu fatigué.

 

 

J'ai reçu une lettre dEugène et d'Hortense; ces enfants sont charmants.

 

Comme toute ma maison est un peu dispersée, du moment que tout m'aura rejoint, je te les enverrai.

 

 

Nous avons fait cinq mille prisonniers et tué au moins six mille hommes aux ennemis; adieu, mon adorable Joséphine; pense à moi souvent. Si tu cessais d'aimer ton Achille, ou si ton coeur se refroidissait pour lui, tu serais bien affreuse, bien injuste.

 

On remarquera la netteté des réflexes amoureux de l'absence, et le dessin, ici et là accentué, des souvenirs érotiques. A cette époque initiale de la gloire, aucune confusion mentale, aucun chevauchement.

 

 

Vérone, 1er frimaire (21 novembre 1796).

 

Je vais me coucher, ma petite Joséphine, le cur plein de ton ' adorable image, et navré de douleur de rester tant de temps loin de toi; mais j'espère que dans quelques jours je serai plus heureux, et que je pourrai à mon aise te donner les preuves de l'amreuves de l'amour ardent que tu m'as inspiré... Tu ne m'écris plus, tu ne penses plus à ton bon ami, cruelle femme! ne sais tu pas que sans toi, sans ton cur, ton amour, il n'est pour ton mari ni repos, ni bonheur, ni vie. Bon Dieu, que je serais heureux si je pouvais assister à l'aimable toilette; une petite épaule, un petit sein blanc, élastique, bien ferme, par dessus cela une petite mine avec le mouchoir à la créole à croquer. Tu sais bien que je n'oublie pas les petites visites, tu sais bien la petite forêt noire. Je lui donne mille baisers et j'attends avec impatience le moment d'y être. Tout à toi; la vie, le bonheur, les plaisirs ne sont que ce que tu les fais. Vivre dans une Joséphine, c'est vivre dans l'Élysée. Baisers à la bouche, aux yeux, sur l'épaule, au sein, partout, partout!

 

 

(L'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 10 décembre 1906.)

 

Mais le bon républicain, le chanteur de la Marseillaise, pour l'anniversaire d'une belle journée, va reprendre la place de l'amant enfiévré. Il s'agit de retrouver le bonhver le bonheur perdu, ce qui nia jamais été une petite affaire; soldats, je suis content de vous et je le serai plus encore :

 

A L'ARMÉE

Milan, 26 messidor an V (14 juillet 1797).

 

 

Soldats, c'est aujourd'hui l'anniversaire du 14 juillet. Vous voyez devant vous les noms de nos compagnons d'armes morts au champ d'honneur pour la liberté de la Patrie; ils vous ont  donné l'exemple. Vous vous devez tout entiers à la République; vous vous devez tout entiers au bonheur de trente millions de Français; vous vous devez tout entiers à la gloire de ce nom qui a reçu un nouvel éclat par vos victoires.

 

Soldats, je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la Patrie; mais la Patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes qui l'ont tait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des montagnes nous séparent de la France; vous les franchiriez avec la rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la Constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les républicains.

 

 

Soldats, le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est confié. Les royalistes, dès l'instant qu'ils se montreront, auront vécu. Soyeacute;cu. Soyez sans inquiétude, et jurons par les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons sur nos nouveaux drapeaux :

 

GUERRE IMPLACABLE AUX ENNEMIS DE LA RÉPUBLIQUE ET DE LA CONSTITUTION DE L'AN III!

 

 

Au lendemain exactement du 18 brumaire, un peu de philosophie politique ne messied pas, et Bonaparte y va de son couplet pour la presse sur l'alternance, en temps trouble, de la Révolution sacrosainte et de la méchante réaction. Là intervient le côté prudhommesque de ce Tartufe, avec une série d'axiomes particulièrement réjouissants dans la bouche de celui qui se fout, jusqu'au dernier gouffre en profondeur, de la Justice, de la Liberté, de la Charité. Il se croit éperdument capable de surmonter tous les obstacles de la morale privée et publique ainsi que de la simple humanité. L'orgueil le remplit jusqu'au bord et son honneur personnel - en fait simple intérêt personnel - reflète, telle une boule de jardin, l'honneur de l'humanité tout entière. Songez donc, on a voulu l'assassiner! Et c'eût été assassiner non seulement leulement la République, mais la France :

 

ARTICLE RÉDIGÉ PAR BONAPARTE POUR LES JOURNAUX

 

Palais du Luxembourg, 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799), à minuit.

 

Le cercle des révolutions diverses dont se compose l'ensemble de notre Révolution présente une telle succession d'événements, presque toujours accompagnés de réactions, qu'il semble désormais établi que toute action suppose réaction et que déjà même on se hasarde à prononcer ce mot funeste. On conçoit bien mal alors la journée du 18 brumaire; on en dénature le caractère; on méconnaît l'empire des temps auxquels enfin nous sommes arrivés.

 

 

Que, durant la tourmente révolutionnaire, on ait agi et réagi aussitôt, c'est ce qu'il est facile d'expliquer; il n'existait pas d'accord entre les idées et les institutions; et tout, dans le monde politique comme dans le monde physique, est soumis à cette loi de la nature, qui veut que les événements se balancent et s'équilibrent mutuellement Cet équilibre une fois rompu, il n'y a plus que choc, déchirement et chaos, jusqu'à ce que les deux bassins de la balance, se pondérant également, reprennent leur assiette. Ainsi, depuis 89 jusqu'à 92, la idées et les institutions ne se balançant plus, n'étant plus de niveau, nous avons vu l'action et la réaction constante de la liberté contre le despotisme, et du despotisme contre la liberté, de l'égalité contre le privilège, et du privilège contre l'égalité

 

La déclaration royale du 23 juin fut la réaction de la réunion des trois ordres; la nuit du 4 août tut la réaction du 23 juin. Le triomphe des nouvelles idées sur les vieilles institutions fut enfin décidé par le 10 août; mais les vieilles idées luttèrent à leur tour contre les institutions nouvelles. Si des âmes généreuses s'étaient élevées jusqu'à la pensée de la République, elles laissaient toutefois, bien loin derrière elles, des esprits tardifs ou indociles; et des souvenirs, des sentiments, des préjugés monarchiques se réinterposèrent entre le gouvernement nouveau et le gouvernement passé. On agit et on réagit donc encore; et l'action, comme la réaction, prenant un caractère d'autant plia violent que les passions étaient plus exaspérées, tous deux exercèrent à la fois leur force contre les idées et contre les personnes. Contre les personnes plus de garantie pour la sûreté individuelle; on vit la vengeance punie par la vengeance, le crime par le crime. Contre l'idée, plus de principe sans atteinte.

 

 

Napoléon était il craintifs ? A t il eu peur? De nombreux faits portent à le croire. Cependant, à 1 certaines heures, il a risqué le tout pour le tout, avec une sorte de détachement, alors qu'il envisageait froidement   Octave Aubry a raconté comment il avait tenté de se suicider.

 

Ne quittons pas le 18 brumaire où il eut si chaud et où, privé de Lucien, il aurait ou encore plus   chaud sans citer cette petite proclamation, en vérité assez moche :

 



[1]Ces textes et les suivants sont extraits du recueil publié, sous ce titre, Napoléon, par le Mercure de France (1938) avec une notice de J. G. Prod'homme.

 

par Lux publié dans : Histoire
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Mercredi 1 mars 2006

A L'ARMÉE

Quartier général Paris, 18 brumaire ait VIII

 

(9 novembre 1799).

 

 

le décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le commandement de la ville et de l'armée.

 

 

Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va et qui sont tout entières en faveur du peuple.

 

La République est mal gouvernée depuis deux ans. espéré que mon retour mettrait un terme maux; vous l'avez célébré avec une union qui m' impose (les obligations que je remplis; vous les vôtres et vous seconderez votre général la fermeté et la confiance que j'ai toujours vues en vous.

 

 

La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française ait rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui taire perdre. Vive la République!

 

BONAPARTE.

 

 

L'armée était l'instrument de l'ambition de Bonaparte et tout son jugement s'était réfugié dans l'art militaire, où il innovait avec une sage hardiesse, alors qu'en politique il se laissait entraîner par des conceptions orientales et démesurées. Forcé alors, par la nécessité, à revenir aux limites de l'Occident, il rétrogradait sans joie et avec une certaine amertume. Cela, comme nous le verrons, à plusieurs reprises. Vanter la liberté, mot talisman. d'une façon vague, car, en précisant, on risquerait de faire une gaffe irréparable. Affirmer, en même temps, la nécessité de la discipline, et d'une' discipline tendant à l'extrême. Ne pas se taire, car le 9 thermidor a montré, avec le cas de Robespierre, que lorsqu'on se tait on est submergé. Craindre et fuir la pompe, qui est génératrice d'envie, contraire à la liberté, et cependant la rechercher. Telles sont les contradictions au milieu desquelles se débat ce jeune chef sur qui tout le monde a les yeux, dans les salons comme aux camps et qui en fait cherche encore sa voie, alors. qu'elle paraît déjà triomphale.

 

 

Fils de la Révolution on sent qu'il voudrait en finir avec elle avant que, tel Saturne, elle 1 ait dévoré, et le souvenir de Robespierre, sur sa charrette, hante ses nuits, en même temps que le corps souple et gracieux de Joséphine absente. Mais, pour en finir avec la Révolution il faudrait être le maître absolu, avec des corps constitués à sa dévotion, des collègues civils obéissants et qui ne changent pas tout le temps de plan comme Sieyès, une Cour de réconciliation nationale. Il faudrait recoller la tête coupée du bon roi Louis XVI - che coglione! - se réfugiant, sous les huées, à l'Assemblée Législative pour y chercher du secours... alors qu'il avait de l'artillerie.

 

 

Le mois de décembre 1799 est particulièrement chargé. Le 18 décembre, il écrit au général Kléber, commandant en chef l'Armée d'Orient :

 

 

Paris, 27 frimaire an VIII

 

(18 décembre 1799).

 

Je vous ai expédié, Citoyen Général, plusieurs bâtiments; j'espère qu'ils auront eu l'adresse de parvenir jusqu'à vous et de vous porter des nouvelles de France, dont vous devez être bien avide.

 

 

Je vous expédie un officier de l'état major de Paris qui est au fait de tous les événements qui se sont passés. Vous verrez qu'il était temps que j'arrivasse en France. Les événements qui viennent d'avoir lieu &CL doivent être, pour vos soldats, de nouveaux motifs d'encouragement. Faites leur connaître qu'il ne se passe pas un jour où je ne m'occupe de tout ce qui peut influer sur leur sort, et qu'il sera bien doux pour moi celui où, comme premier magistrat de la République, je pourrai décerner des récompenses à des hommes qui ont tant de droits à mon affection.

 

Je n'ose rien vous écrire, même en chiffres, parce qu'à Paris et à Londres, on a des hommes qui déchiffrent tout; mais soyez bien persuadé que je ne vous perds pas de vue.

 

 

Vous verrez, par les dépêches du ministre de la Guerre, que l'on a réparé tous les torts que l'on avait faits au dépôt des demi brigades de votre armée restée en France.

 

J'ai fait donner une pension du tiers dit traitement de leurs maris aux femmes des individus qui sont en Égypte.