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LA “NOUVELLE REVUE UNIVERSELLE”   

La nouvelle REVUE UNIVERSELLE (Jacques Bainville, fondateur) parait de nouveau. Politique, Histoire, Economie, Diplomatie, Lettres, Beaux-Arts, Poésie, Danse Théartrs, Cinéma.. tous est analysé par des grandes plumes.

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Dimanche 15 octobre 2006


Nous mettons la France avant tout et, au service de la France, nous nous efforçons de placer des vues justes et des idées vraies.

Naître en France et de vieux sang français, alors même qu'on y procède du dernier des déshérités, c'est encore naître possesseur d'un capital immense et d'un privilège sacré. C'est porter avec soi, en soi, un titre d'héritage. C'est acquérir des possibilités de progrès moral et matériel qui n'ont été données avec cette abondance aux fils d'aucune autre nation.


Les longues durées historiques méritent, dans le passé, une admiration studieuse ; dans le présent, notre dévouement filial. Qu'il y ait une France, que la France subsiste, que ce trésor territorial, intellectuel et moral soit descendu, à travers les siècles, jusques à nous, c'est un bienfait que tout citoyen et tout homme digne de ce nom doivent s'attacher à prolonger et à perpétuer. Que la fin de chacun soit inévitable, les ouvriers de la société future ont le devoir de travailler à l'avenir, non, comme on nous le fait dire avec une rare sottise, d'après les anciens plans, mais sur des plans conformes à ces grandes lois éternelles qui permirent aux anciens plans d'être suivis.


L'assise de la nation française n'est très puissante, le dépôt de nos traditions ne s'est accumulé dans la race et dans le pays que parce que la France existe autrement que Par Une trentaine et une quarantaine de millions de têtes vivantes. Quarante millions d'hommes vivants, soit, mais un milliard d'hommes morts. La vraie assise, la voilà.

Comme la France est politiquement antérieure aux Français, l'agriculture française est supérieure aux paysans français, l'industrie française aux industriels français. Pâturage et labourage, disait Sully ; le grand ministre d'un grand roi se gardait bien de dire : pâtres et laboureurs.

par Lux publié dans : textes de Charles Maurras
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Vendredi 13 octobre 2006


La corporation


Si, au XIIIe siècle et longtemps, très longtemps après, si, à la veille de la Révolution, la corporation rendait des services, ces services n'étaient pas limités à l'avantage privé de ses membres, elle comportait des avantages publics, je dis des avantages pour la. société. L'ouvrier organisé dans le corps de métier bénéficiait de la force immense que l'association et l'union ajoutent à chaque unité humaine ; oui, mais la mise en ordre de ces unités contribuait à rendre la société stable et prospère : elle comportait donc une discipline pour le corps et pour les membres, pour le groupe et pour les personnes qui le composaient.

L'individu, comme on ose dire 1 n'était donc pas « libre » pour être heureux, il subissait en bien et en mal « la force » du groupe, étant encadré et réglé dans la corporation aux époques mêmes où la corporation était florissante. Et ce n'est pas de l'abus du cadre ni de la règle que la corporation a péri.

- La corporation avait décliné non parce qu'elle encadrait trop, mais parce qu'elle encadrait mal, parce que les cadres étaient devenus, à la longue, trop étroits, trop minutieux, qu'ils avaient prêté à la constitution de monopoles abusifs, parfois dangereux pour le public, parfois gênants pour certains spéculateurs et gens de corde dont le pouvoir était en train de grandir. Malgré tout, c'était sur cette vieille base très réformable que subsistait le travail national, et quand déjà, sous la royauté, la bande des économistes et des roussiens l'ébranla, cette base, et voulut la rompre, le sentiment public, cabré, opposa des résistances telles qu'il fallut composer et céder du terrain. Les plaintes contre le corps de métier, ne venant pas de membres « opprimés » mais du dehors, surtout de politiciens théoriques et brasseurs d'affaires, les vieilles entraves génèrent surtout les ambitieux et les exploiteurs, il fallut reculer. Le roi Louis XVI eut le bon sens de reculer : pas assez, mais un peu. La Révolution, elle, ne recula pas. Elle fit le décret Le Chapelier que chacun peut lire en note de la page 2 de l'Annuaire des syndicats2 .


Ce décret ne volait nullement au secours de commodités personnelles : il était l'expression de la théorie roussienne, et pas d'autre, chose !


L'esprit de ce décret était d'interdire a. ouvriers (ou aux patrons) de se coaliser « pour leurs prétendus intérêts communs ».  Parce que leur communauté était oppressive pour les uns ou les autres ? Eh non : parce que leur unions et associations portaient ombrage à la jalousie d'un État que les roussiens, appelés en ce temps là jacobins, ne concevaient qu'absolu et sans limites, affranchi de toute société secondaire, conformément au voeu essentiel du Contrat social. C'est contre l'intérêt et la liberté des personnes, des personnes ouvrières et des personnes patronales que le fameux décret a été pris : les résistances violentes qu'il rencontra dès lors le prouvent surabondamment.


L'histoire ouvrière du XIXe siècle n'est qu'une longue aspiration et une réaction ardente des personnes ouvrières, des volontés ouvrières, contre le régime d'isolement « individuel » imposé par la Révolution, maintenu par le bonapartisme et le libéralisme bourgeois successeur du jacobinisme non moins despote, qui était parvenu à imposer ses folles doctrines à la royauté de Juillet, mais qui fut vaincu (à moitié et de la mauvaise manière), sous le Second Empire, quand le droit de coalition enfin reconnu fut déchaîné au lieu d'être organisé.


    1. Si nous parlons d'ouvriers et de travailleurs français, ne disons pas . l'individu. Ce chien est un individu. Cet orme est un individu. Le premier venu des êtres vivants, si bas qu'on le prenne dans l'échelle organique, est un individu. Pour un Homme, pour, un Ouvrier, pour un Français, j'emploie le seul terme convenable, je dis que c'est une personne et, rétablissant le mot propre, je ne fais pas seulement oeuvre de grammairien, je préviens une erreur que la logique imposerait : car si l'individu est dieu, on ne met pas de laisse à cet individu chien on ne met pas de broche en travers de cet individu poulet, on ne jette pas cet individu blé sous la meule

    2. Voici le texte de l'article III de la loi Le Chapelier, an II :

«  Si, contre les principes de la Liberté et de la Constitution, des citoyens attachés aux mêmes professions, arts et métiers, prenaient des délibérations ou faisaient des conventions tendant à refuser de concert ou à n'accepter qu'à un prix déterminé le secours de leur industrie ou de leurs travaux, lesdites délibérations ou conventions, accompagnées ou non de serments, sont déclarées inconstitutionnelles, attentatoires à la Liberté et à la Déclaration des Droits de l'Homme et de nul effet. »

Les ouvriers et journaliers furent en outre avisés, par un arrêté du Comité de Salut publie, deuxième jour de prairial an II, que tous ceux qui se coaliseraient sur le terrain professionnel pour défendre leurs prétendus intérêts communs seraient traduits devant le tribunal révolutionnaire. Une pétition fut adressée à l'Assemblée Nationale par des milliers d'ouvriers de toutes les corporations; La Chapelier la fit rejeter, et il fit décréter que les réunions d'ouvriers étaient inconstitutionnelles. Faon, à la tribune, il proclama qu'il n'y avait plus que l'intérêt particulier de chaque Individu et l'intérêt général du gouvernement.


Du syndicalisme


La concentration syndicale répond à la concentration capitaliste, avec des armes similaires et la lutte en cesse d'être absolument inégale; il va falloir ou bien compter avec la masse ouvrière organisée ou bien se résigner à tout interrompre, à paralyser l'industrie, la nation, la civilisation.

La dernière hypothèse est inacceptable. Il faut que l'oeuvre soit. Il faut que le monde moderne poursuive sa besogne propre, qui est d'aménager notre Terre. Il faut donc qu'un traité intervienne entre les principes en guerre et au profit de tous. Les rapports du travail et du capital doivent être réglés par des engagements réciproques qui leur permettent de se concéder des garanties équivalentes établissant de part et d'autre la vie, la force et la prospérité.

La guerre sociale a des partisans. Quels qu'ils soient, quoi qu'ils veuillent, ils ne peuvent vouloir que cette guerre soit éternelle. Et l'immensité des dommages dont. les deux camps sont également menacés, le camp ouvrier plus que le camp patronal, à vrai dire, montrera clairement que les avantages de la guerre, de ses labeurs, de ses exercices et de ses épreuves, ne peuvent être conçus qu'à titre transitoire. C'est à la paix qu'il faut en venir de toute façon et, si l'on reconnaît que la paix sociale par le socialisme (ou mise en commun de tous les moyens de production) est une solution chimérique, d'une part, rudimentaire et barbare, de l'autre, on est ramené à la réalité syndicale, premier germe de l'organisation corporative, qui, d'elle même, définit ou suggère un accord. Accord à la fois industriel et moral, fondé sur le genre du travail, inhérent à la personne du travailleur, et qui reconnaît à ceux qui n'ont point de propriété matérielle proprement dite une propriété morale : celle de leur profession, un droit : celui de leur groupe professionnel. C'est la seule idée qui puisse pacifier le travail en lui donnant une loi acceptable pour tous les intéressés. Mais la pacification et la législation du travail supposent un ordre politique. TANT QUE LES AMBITIEUX ET LES INTRIGANTS TROUVERONT DANS LES PERTURBATIONS SOCIALES LE MOYEN LÉGAL ET FACILE DE PÉNÉTRER DANS LES ASSEMBLÉES ET LES MINISTÈRES, LES LOIS MÊMES SERONT FORGÉES EN VUE DE PROVOQUER ET FACILITER CES PERTURBATIONS.

Ce régime ci, c'est la prime aux agitateurs. Il organise, il règle très exactement leur carrière. Quiconque prêcha la grève et la désertion en est toujours récompensé par l'élection du peuple.

On n'arrive pas autrement. Il faut passer sur les bas grades de la perturbation et de l'anarchie pour devenir gardien de l'ordre. Le personnel du Gouvernement républicain se recrute par la Révolution.


par Lux publié dans : textes de Charles Maurras
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Mercredi 11 octobre 2006


Quand elle raisonne sur les ouvriers, la bourgeoisie pense et parle comme elle reproche aux ouvriers de vivre : elle divague sans souci du lendemain, sans prévoyance, sans égard à l'ensemble de la situation. Ne vous en tenez pas aux conversations d'hommes qui traduisent souvent plus que les idées de leur monde ; prenez, à titre d'expression de la sensibilité d'une classe, ce que les femmes disent sur ce sujet, et vous admirerez ce qu'on peut ajouter d'aveuglement à l'esprit de justice, au bon sens, à la charité.

Elles disent : « L'ouvrier n'est il pas plus heureux qu'autrefois ? Ne vit il pas plus largement, ou plus commodément ? N'est il pas mieux vêtu et logé ? Ne mange t il pas mieux ?   C'est vrai. Elles oublient que tel est le cas général. La vie générale a relevé ses conditions de puissance matérielle, et ce progrès commun à tous n'est pas le progrès d'une seule classe : les griefs de celle ci, s'ils existent, restent intacts.

« Les salaires ont augmenté », ajoutent elles. Assurément. Mais tout a augmenté, y compris le prix de la vie. Et la remarque précédente se vérifie encore. « Oui, mais le patronat ne s'est jamais montré aussi prodigue en bienfaisance, en assistance. Autant de suppléments à la paie, autant de subventions directes du Capital anonyme ou du Maître personnel... » Et l'on ajoute volontiers si l'on parle des siens : « Mon père, ou mon frère, est si bon 1 Mon mari est si généreux! Que veut on qu'ils fassent de plus ? »

Mais rien. Ou plutôt une seule chose. Tout simplement madame ou mademoiselle, ceci : qu'ils comprennent. Monsieur votre père, monsieur votre frère ou monsieur votre mari ne sont pas immortels. Es peuvent être amenés à cesser leur exploitation. Leurs bonnes dispositions, mortelles et changeantes, comme tout ce qui vit, peuvent disparaître : d'excellentes, devenir iniques, de généreuses avares, de bienveillantes contrariantes et difficultueuses. Tout ce qui dépend d'eux variera t il ainsi ? Et la condition de l'ouvrier doit elle être entraînée dans ces variations ?

La bonté de monsieur votre père ou de monsieur votre mari assure aux prolétaires qui dépendent de lui une position stable, un avenir réglé, une vieillesse à l'abri des premières nécessités. Si cette bonté change ? Si un acte de vente la remplace par l'indifférencé d'une « société » ? Admettez vous que tout le reste soit remis en question ? que tout ce qui se croyait stable doive se remettre à branler ? Je ne dis point : ce n'est pas juste, je dis : ce n'est pas possible, car il s'agit là, non d'une action, mais d'un homme capable de penser et d'agir, qui doit vouloir renverser ce système d'instabilités oppressives. Si vous admettez l'impossibilité d'en rester là, vous discernez la vraie question, question de principe : L'ouvrier sera t il maître de son lendemain ?

La question ne se pose pas très durement dans les petits métiers qualifiés et qu'on exerce dans des localités de moyenne étendue. Où chacun se connaît, les moeurs établissent d'elles mêmes un minimum d'ordre et de paix. Les rigueurs anarchiques sont adoucies en fait. Elles se font sentir, en toute leur violence, dans les vastes agglomérations de grande industrie, où des milliers d'ouvriers embauchés individuellement occupent une place qui vaut parfois de gros salaires, mais ne l'occupent que par chance, pour un jour. Rien qui la. garantisse. Ceux qui la perdent, perdent exactement tout ce qu'ils ont. S'ils n'ont rien épargné, il leur reste à tendre la main.


Mais là dessus s'élèvent les voix que nous connaissons : Tant pis! C'était à eux... ! C'était leur affaire, quand ils gagnaient beaucoup. Chacun doit s'arranger », etc. On s'arrange en effet, et comme on peut. C'est un fait que l'ouvrier ne peut guère ou ne sait guère économiser. Mais, puisqu'on lui prêche de !?arranger, c'est un autre fait, qu'il s'arrange en s'associant, en se coalisant avec les camarades. Son système d'arrangement est de demander par la coalition et la grève, les plus gros salaires possibles, soit en vue de l'épargne, soit pour d'autres objets. On n'a pas à lui demander lesquels : c'est son affaire, c'est sa guerre. Oui. Le cas de la guerre de classes naîtra ou renaîtra quand une classe parlera du devoir des autres au lieu d'examiner si elle fait le sien.


Au lieu de se figurer tout ouvrier paresseux, agité, dissipateur, ivrogne, qu'on se représente un ouvrier normal, ni trop laborieux, ni trop mou, levant le coude à l'occasion, mais non alcoolique, la main large, non pas percée; qu'on l'imagine ayant à faire vivre une femme et des enfants : je demande si ce prolétaire ainsi fait peut admettre facilement que son avenir ne dépende que de la bonté d'un bon monsieur, même très bon, ou des largesses d'une compagnie qui peut du jour au lendemain le rayer de ses effectifs ? Si l'on ne laisse à cet ouvrier normal d'autres ressources que d'épargner sur de gros salaires instables, ne l'oblige t on pas dès lors, en conscience, au nom même de ses devoirs de père et d'époux, à se montrer, devant l'employant, exigeant jusqu'à l'absurdité, jusqu'à la folie, jusqu'à la destruction de son industrie nourricière ? En ce cas, seule, l'exigence lui assure son lendemain.

Situation sans analogie dans l'histoire. Le serf avait sa glèbe et l'esclave son maître. Le prolétaire ne possède pas sa personne, n'étant pas assuré du moyen de l'alimenter. Il est sans «titre », sans « état ». Il est sauvage et vagabond. On peut souffrir de ce qu'il souffre. Mais plus que lui en

souffre, la société elle même. On comprend la question ouvrière quand on a bien vu qu'elle est là.


L'ouvrier, qui n'a que son travail et son salaire, doit naturellement appliquer son effort à gagner beaucoup en travaillant peu, sans scrupule d'épuiser l'industrie qui l'emploie. Pourquoi se soucierait il de l'avenir des choses, dans un monde qui ne se soucie pas de l'avenir des gens ?

Tout dans sa destinée le ramène au présent : il en tire ce que le présent peut donner. Qu'il le pressure, c'est possible. Il est le premier pressuré.

  Mais il n'en tue pas moins la poule aux oeufs d'or, ce qui n'en est pas moins d'un pur idiot.

  Admettons qu'il soit idiot, mon cher Monsieur. Et vous ? Vous le blâmez de compromettre son avenir : donc, vous le priez d'y songer; or, voulez vous me dire sous quelle forme un prolétaire salarié peut concevoir son lendemain : si ce n'est pas sous forme de gros salaire toujours enflé, il faudra bien qu'il se le figure comme la conquête de ce que vous nommez votre bien, et de ce qu'il appelle « instrument de sa production ». Ces prétentions, peut être folles, sont celles qui devaient naître du désespoir d'un être humain réduit à la triste fortune du simple salarié. Tout lui interdisait la prévoyance raisonnable : sa prévoyance est devenue déraisonnable.

Elle n'en a pas moins produit de magnifiques vertus de dévouement mutuel.

L'honneur syndical, l'union des classes sont des forces morales qu'il ne faut pas sous estimer, bien qu'affreusement exploitées, maximées et envenimées par les politiciens démocrates.

Et d'où vient cette exploitation ? Qu'est ce qui la permet ? la produit et, quelquefois, la nécessite ?


Le bourgeois ne comprend pas que, si l'ouvrier et lui n'ont pas encore abordé sérieusement et cordialement, en citoyens du même peuple, en organes d'un même État, la question difficile mais claire qui les obsède, d'est que la politique démocratique républicaine a dû   dans son intérêt le plus égoïste   les mettre aux prises sur des questions de façade et de pure apparence ! Lettré, cultivé, maître de grands loisirs pour la réflexion, le bourgeois n'a pas su lire ce que l'ouvrier qui pendait le buste de Marianne devant la Bourse du Travail a pu déchiffrer couramment,   le nom et le prénom de l'ennemi commun : politique ! démocratie !

Oh ! ce n'est pas infériorité de votre part, monsieur le bourgeois, c'est même plutôt prévoyance, et dans cette prévoyance, timidité. Vous ne voyez pas la question, parce que vous craignez de la voir, en raison des perspectives très sérieusement inquiétantes qu'elle pourrait vous découvrir. Car la question, la vraie question, qui est d'établir le prolétariat, représente et entraîne de votre part certaines concessions de fond, certains sacrifices de forme, qui réviseraient tout le régime économique existant. Or, vous voyez fort bien jusqu'où l'on peut vous faire aller, vous faire marcher et courir si vous entrez dans ce chemin là. Si vous accordez A. on demandera B, il faudra aller jusqu'à Z. Autant défendre tout, puisqu'on déclare vouloir tout prendre, et qu'entre ceux qui se défendent comme vous et la jeune classe avide et ambitieuse qui vous attaque, personne n'est là, non Personne, pour faire respecter et durer un juste accord réciproquement consenti1.


    1. Ces lignes furent écrites dès 1908, à l'occasion des grèves de Draveil Vigneux. L'organisation du travail corporation et syndicalisme

par Lux publié dans : textes de Charles Maurras
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Lundi 9 octobre 2006

 

 

 

Toi qui brilles enfoncée au plus tendre du coeur
Beauté fer éclatant, ne me sois que douceur
(Charles Maurras)




Martigues
Un court extrait des Nuits de Provence et deux poèmes au hasard :

« Ainsi, sous la tenture de cet air sombre, la campagne se soulevait avec moi : je la sentais monter comme si elle n’eût rien été que la suite de mon regard... Cette large nuit de printemps dut remuer quelques-unes des semences de poésie dont rien ne m’a plus délivré, probablement versa-t-elle un peu de raison... Le soleil est là-haut que nous ne créons pas, ni ses sœurs les étoiles. C’est à nous de régler au céleste cadran, comme au pas de nos idées-mères, la démarche de notre cœur et de notre corps ! Nous ne possédons qu’à la condition d’acquérir la notion de nos dépendances pour conserver un sens de la disproportion des distances de l’univers.
« Si, en présence de ce vaste éloignement, il nous était permis de nous contenter de nous-mêmes, ne serions-nous pas nos premières dupes ? Rien ne contente et ne rassasie que le ciel ! »


CORPS GLORIEUX

La rive est creusée en forme de lyre:
La Bouche du Port
Sur l'onde aplanie admet le navire
Où flottent nos Morts

Adouci, nimbé de tendres lumières
Leur visage est beau
Tel que l'ont pâli le vent des prières
Et l'air des tombeaux.

Mais qu'y reste-t-il des bonheurs du monde?
L'amitié, l'amour
Sont-ils repoussés dans la nuit profonde
Qu'y fait le vrai Jour?

Ou, comme l'implore un soupir au large
De l'immense mer,
Leur est-il laissé le souci, la charge,
L'honneur de la Chair?

S'il doit arriver un jour que la gloire
Éteinte des corps
Reprenne au bûcher de leur cendre noire
Son antique essor,

Si tout ce qu'émeut de tristesse amère
L'orbe évanescent
Des matins, des soirs, des nuits qu'enflammèrent
Les torches du sang,

Si les pas dansants, les rires, les grâces,
Désir et beauté,
Ce qu'ils font rêver, fragile et fugace,
De l'éternité,

D'une voix qui tinte aux longues mémoires
Le cristal et l'or,
La coupe des yeux qui nous firent boire
La vie et la mort,

L'arôme, le goût, le chant, les paroles,
Si tout leur revient,
Même un survivant que rien ne console
Gémira: - C'est bien.


LE MATIN QUI VIENDRA

Tu frissonnais au vent des roses qui s'élève,
Les Heures ont reçu l'étoile et le flambeau,
Voici le soir, la douce abondance des rêves:
Le matin qui viendra mûrisse le plus beau!

Le matin qui viendra te favorise, amis,
Et, quelque incertitude enveloppe nos cieux,
Dissipe en florissant sur ta joue endormie
Le maléfice errant de mon sort envieux!

Le matin qui viendra, nous le créeront ensemble
Si ton coeur et le mien demeurent vigilants,
Si ta main reste unie à cette main qui tremble,
Si ta beauté scintille entre tes voiles blancs;

Le radieux matin que cette nuit prépare
Déjà de ses bouquets en arceau suspendus
Fleurit ta belle porte et réjouit nos lares
Du simple souvenir des bonheurs attendus.




Il écrivit sur la fonction poétique :

« Il n’y a que le vers pour tenir dans ses griffes d’or l’appareil écroulé de la connaissance. Déjà personne ne peut plus considérer sans un certain souci notre fatras d’interminables écrits en prose.
Science, histoire, morale, controverse, roman, journaux, qui en fait la somme et le tour ? Un jour ou l’autre, de la terre ou du ciel, une brigade dévouée recevra la mission de trier ce qu’il faut disputer à l’oubli. Elle ne se composera que de poètes. Ils viendront, ils liront, ils prélèveront l’essentiel, ils le confieront à la Strophe ou à la Stance, au Tercet, au Distique ou au Vers, et, par cette arche salutaire qui allège et soulève tout, flottera, durera cette élite de vérités nouvelles qui doit s’incorporer à l’éducation, à la tradition, à la mémoire du sens commun libéré, tandis que le surplus des vieilles sagesses mort-nées achèvera de se dissoudre dans les ténèbres des caveaux où le poids de leur inertie les tire déjà.
Les peuples d’autrefois ne lisaient point parce qu’ils n’avaient point de livres. Les peuples d’aujourd’hui en ont tant de livres qu’ils ne lisent plus.
Vienne donc le poème et vienne le chant qui sauvent le bien et le beau du naufrage dans l’Océan de l’Illisible et dans la mer du Trépelu ! Ce n’est pas autrement que la Tragédie a sauvé l’énorme production romanesque du XVIIe siècle. »



22, chemin du ParadisLa maison natale de Charles Maurras au n°22 du Chemin du Paradis a été sauvée il y a quelques années par la municipalité communiste de Martigues qui, par sa juste préemption, a montré là une véritable ouverture d'esprit.
Un association locale de fidèles perpétue le souvenir du maître.

Passer à Martigues, se perdre vers Saint Rémy, aller aux Baux, remonter la Provence jusqu'à Aix par les petites routes, sont des parcours qui parlent si l'on veut percer la poétique de Maurras, faite de diamants de glace bleue comme les étoiles d'un ciel profond. L'enfant de l'Hellade est inimitable.

« J’ai gardé la poésie comme une prière qui empêche mon âme de se dessécher. »

par Lux publié dans : textes de Charles Maurras
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Lundi 9 octobre 2006

Une Poésie de  Charles Maurras

 

 

Debout sur son vaisseau près de ses compagnons,

Quand le dur laboureur de l'humide sillon,

Le héros préféré de Pallas et d'Homère,

A médité l'avis que les morts lui donnèrent,

L'aurore déchirant de célestes pâleurs

Sur le rire des eaux jette le vent des fleurs

Et dore l'île basse où languit la Sirène ;

Si le vent l'y conduit, si le courant l'y traîne,

Ulysse a consenti que son coeur soit tenté

Du prix de la sagesse ou de la volupté.

Vous me lierez, dit-il, au mât de mon navire.

Sur le brasier qui meurt il amollit la cire

Et d'abord, à chacun la versant tour à tour,

Lui referme l'oreille et le fait comme sourd.

Ils sont ainsi sauvés de l'embûche de l'onde ;

A quelque enlacement de caresses profondes

Que les veuille attirer le perfide concert,

L'ignorance les garde où le savant se perd.

*****

 

Souverain roi des Dieux, maître de toute chose,

Le banc de ta galère où ta loi me dépose

Porta jadis Ronsard et son ami Bellay.

Tout ainsi que pour eux, à ta justice il plaît

Qu'au repli de l'oreille une clôture épaisse

Interdise mon âme aux voix de la déesse

Et qu'à peine enfermé dans l'étroite prison,

Solitaire et déchu de l'empire des sons,

Dans l'ombre du cachot qu'habite le silence,

Un autre chant sonore et fluide s'élance,

Des maîtresses des Dieux redise la beauté,

Des héros fils des Dieux la générosité,

Et rende, comme il faut, la justice ou l'hommage,

Aux poètes sacrés pères de tous les sages ;

Mais comment ce beau coeur à l'esprit pur inné

De charnelle amertume est-il empoisonné ?

Si tu m'as épargné la pointe douloureuse

Qu'élève contre Ulysse une voix langoureuse,

Quelle intime Sirène à la mer a jeté

La fleur de ma jeunesse et la simplicité ?

D'où viennent ces accents dont le mystère double

La beauté qui m'émeut d'un charme qui me trouble

Et de fausses couleurs a terni pour toujours

La figure et l'esprit de l'idéal amour ?

Quel est ce maléfice, ô Muse intérieure !

Si prompte à raffiner la tristesse des heures

Que ton délice même, à son plus beau moment,

Tremble, hésite et finit par avouer qu'il ment.

Néanmoins, que tu sois l'amie ou l'ennemie,

Résonne, ma Sirène, à la fibre endormie

Si, par toi seule, hélas ! mon âme a répondu

Au signe que mon corps n'avait pas entendu.

*****

 

Mais toi qui saisis tout sans perdre une parole,

Mon Ulysse enchaîné sur ton vaisseau qui vole

Par l'âpre volonté d'entendre et de savoir

Tout ce qu'ont répandu de promesse ou d'espoir

Les véritables chants de la nymphe marine,

Goûte au poison de feu qu'en de mâles poitrines

Cette gorge immortelle a versé comme un vin

Qui les transfigurât dans le rire divin ;

Leurs os blanchis, brillants dans l'épaisseur de l'herbe,

Sont tout ce qu'a laissé de l'honneur de sa gerbe

La moisson des héros avant l'heure tranchés

Et, seule ayant joui du fruit qu'elle a fauché,

Le doux monstre accroupi sur l'antique rivage

Au calme de la mer accorde son visage

Et trouble avidement de son appel menteur

La course du navire et du navigateur.

Tu l'entends à ton tour, ô malheureux Ulysse !

Le charme est assez fort pour que ton coeur faiblisse

Et, déjà seul et nu comme le veut l'amour,

Condescende à crier à tes matelots sourds

De rompre, d'arracher les noeuds qui t'ensanglantent,

Que tu puisses nager vers l'île étincelante

Où l'aveu délirant du désir indompté

Fait le chant le plus doux que la terre ait porté :

 

Aborde à ma prairie, Ulysse magnanime,

 

N'es tu point fatigué d'ensemencer le flot

 

Et, du courroux des Dieux dangereuse victime,

 

D'exténuer en vain tes pauvres matelots ?

 

 

Habiles à tisser un nuage de gloire,

 

Les conseils de Pallas étendent ton erreur.

 

Ont-ils assez menti ! Tu ne peux plus les croire,

 

Viens à la vérité qui t'ouvre le bonheur.

 

 

Je t'apprendrai le sort de tes compagnons d'armes

 

Sur les champs du carnage où beaucoup sont restés,

 

Des veuves du Troyen je te dirai les larmes

 

Aux premières douceurs de leur captivité.

 

 

Ton roi des rois succombe au lit de l'infidèle

 

Qui du lambeau de pourpre enveloppe son fer ;

 

Il entend résonner les maisons paternelles

 

De plus de trahisons que n'en punit l'enfer.

 

 

Ne crains pas que j'oublie une épouse obstinée

 

Sur l'antique olivier de vos jeux nuptiaux ;

 

Elle n'a rien subi que le vol des années,

 

Mais, Ulysse, elle ignore et tes biens et tes maux !

 

 

Mon coeur est plus savant que la Muse elle-même

 

Que Mémoire sa mère instruisit tout au plus

 

Du bruit de vos combats et de tes stratagèmes ;

 

Où se tait votre histoire elle ne chante plus.

 

 

Je ris de son silence et de toi je m'empare !

 

L'impure Océanide au soleil languissant

 

Du plus sage des Grecs dit le songe barbare

 

Et l'âcre volonté qui lui brûle le sang.

 

 

Comme le Dieu d'en bas qu'a voulu Proserpine

 

Est du Tartare noir au grand jour emporté,

 

J'élève au ciel sacré des paroles divines

 

Ce qui rampe et mugit dans tes obscurités !

 

 

Puissé-je t'emporter au delà de ton âme !

 

Ô captif entravé des formes d'un destin,

 

Toi-même a découvert aux cendres de ta flamme

 

Les Ulysses nombreux que ta rigueur éteint :

 

 

Pourquoi serrer ta vie à la maigre colonne

 

Où Sagesse et Vertu t'enchaînent de leurs noeuds ?

 

Il reste à consoler, plus faibles que personne,

 

Ces Ulysses troublés, déments ou furieux.

 

 

Le peuple des désirs agite la nature,

 

Mais un chemin qui monte au-dessus de la mer

 

Tôt ou tard les conduit au centre des figures

 

Que les Dieux en dansant décrivent dans l'éther.

 

 

Par delà ces flambeaux, esclaves magnifiques

 

Réduits à tournoyer dans l'orbe d'une loi,

 

Mon coeur t'épanouit et mon regard t'explique

 

Les belles libertés qui sont faites pour toi.

 

 

Résigne les fardeaux, ton sceptre, ta couronne

 

Et ta coque de noix sur les flots écumeux !

 

A ton coeur tout puissant mon être s'abandonne,

 

Voici le myrte pâle et les roses de feu :

 

 

J'ai si longtemps rêvé dans cette solitude

 

Des plus tendres secrets à toi seul découverts,

 

Que le sourire aigu de ma béatitude

 

Engage l'esprit pur aux noces de la chair.

 

 

Viens ! Nos lits d'algue sèche et de menthe flétrie,

 

Des quatre vents du ciel embrasés nuit et jour,

 

Gémirent trop longtemps des lourdes rêveries

 

Qu'au désir ajoutait la crainte de l'amour ;

 

 

Tous les flots en passant m'avaient promis ta voile,

 

Ne m'as-tu pas cherchée aux confins de la mort ?

 

Quelque trait soit parti de jalouses étoiles,

 

Je te disputerais à la haine du sort.

 

 

Ô triste favori de l'écume sauvage,

 

C'est moi qui t'avertis de ton unique bien ;

 

Hélas ! nous fuirais-tu de rivage en rivage,

 

Je t'aurai dit ton âme, et le reste n'est rien !

 

*****

 

Telle, ô son de cristal, ô notes d'or liquide,

Telle, et plus doucement, arrache la perfide

A ton coeur fasciné l'inutile sanglot.

Quelques-uns ont rougi d'entre tes matelots,

Mais tous épouvantés du souffle qui t'appelle,

Te chargeant à l'envi d'une entrave nouvelle,

Ont fait force de bras vers le pâle horizon

Où doit fumer un jour le toit de ta maison.

*****

 

Depuis, qu'un soleil dore ou qu'une lune argente

La creuse immensité de la plaine changeante,

Dans l'asile secret des ombres de ton coeur

Nul écho ne répond qu'à la molle langueur

Des plaintes d'un soupir ou des larmes d'un songe.

S'il faut qu'à tes palais la course se prolonge,

Le regret douloureux qui te hante a le goût

D'une liqueur d'oubli qui se préfère à tout.

Mais tu ne frémis plus que la bonté des brises

Ait cessé de sourire à ta longue entreprise ;

Qu'importe que des flots l'inutile tourment

Heurte précipité contre ton bâtiment !

De leur gouffre salé, commune sépulture,

Émergé seul et nu sur un tronc de mâture,

Le soin de te garder et de te soutenir

Est-il évanoui dans l'amer souvenir

De la haute beauté qui gonfle ta mémoire ?

Aux fleuves infernaux ceux qui sont allés boire

Disputent s'ils ont lu sur les tables d'airain

Le sort qui te délivre ou le sort qui t'étreint.

*****

 

Aborde Calypso, profane la déesse,

Et fuis ! L'aulne et le pin que ton art lie et dresse

Grondent de remporter dans le trouble des mers

Un coeur inassouvi des maux qu'il a soufferts.

Qui le rassasiera ? Ton ennemi Neptune

Découvre le radeau qui porte ta fortune

Et le trident brandi sur les flots irrités

Égale à ses fureurs ton infélicité

Jusqu'à ce que, surgie entre l'onde et l'étoile,

La fille de Cadmus t'enveloppe du voile

Qui te fera dompter les flots retentissants

De tes bras vigoureux et de tes reins puissants

Et d'écueil en écueil embrasser le rivage

Où, te dissimulant sous un lit de feuillage,

Comme un feu recouvert par quelque bûcheron,

Tes membres et ton corps épuisés dormiront

Trois jours, trois nuits, comptés de couchant en aurore,

Et, comme en t'éveillant tu souffriras encore,

Ô trois et quatre fois heureux, gémiras-tu,

Quiconque a renoncé l'implacable vertu

Et, du cyprès amer s'il a cueilli sa rose,

Là-bas sur la prairie où les âmes reposent

De tant de matelots qui moururent d'amour,

A laissé la fatigue et les soucis du jour !

Aux rois plus qu'aux sujets la servitude humaine,

Économe de biens, est prodigue de peines.

*****

 

Ô naufragé battu par le flot du destin,

Ombre dure opposant aux clartés du matin

Tes sursauts douloureux de fureur et d'envie,

Tu n'as point relâché les rênes de ta vie

Et ni Nausicaa, ni le divin chanteur,

Ni les sages vieillards de leurs peuples pasteurs,

Ni le vaisseau qui sut retrouver ta patrie

Mais que nul n'a revu dans la verte Schérie,

Ni, sur le sol sacré, ta déesse aux yeux clairs

Quand elle eût délivré du mensonge de l'air

Les rochers de Phorcys et les vergers d'Ithaque,

Ton vieux chien mort d'amour, ni ton beau Télémaque,

Rien ne peut alléger, tout appesantira

Ton coeur mélancolique et ton farouche bras ;

Malheur aux étrangers qui, rongeant tes domaines,

Menacent du flambeau la couche de la reine !

Contre ces insensés qu'aveugla leur désir,

Tu viens comme l'épieu qu'acheva de durcir

Dans le four embrasé la langue de la flamme ;

Ayant brûlé ton coeur et resserré ton âme,

Tu veux te délivrer de toi-même en frappant.

*****

 

La chaste Pénélope ou la mère de Pan,

L'épouse vertueuse ou la reine infidèle

Au faîte des palais espère ou tremble-t-elle,

Pendant que des degrés à l'angle de la cour

L'arc que nul ne tendit se décharge à coups sourds,

Et la corde en vibrant jette un cri d'hirondelle ?

Vos temps sont arrêtés, ô têtes criminelles !

Un dard inopiné qui vola tout d'abord

Au jeune Antinoüs a présenté la mort.

Il la reçoit debout, comme il prenait la coupe ;

Le mieux né, le plus beau de l'insolente troupe

Ainsi de tout son long sur la terre est couché,

La poitrine béante et le poumon tranché.

Polybe, Amphimédon, Eurimaque suivirent

Tous les trois arrivés par le même navire

Qui ne chargera plus pour repasser la mer

Que le fardeau sanglant des os et de la chair.

Tel un troupeau parqué, proie à peine vivante,

Le reste bat les murs aux crocs de l'épouvante

Et, quand le trait l'atteint, s'écroule en vomissant

Dans l'épaisse liqueur des viandes et du sang

Cet esprit qui s'en va dans le royaume inane

Où le maître d'en bas fait la couche des Mânes.

*****

 

Héros, es-tu content ? Tes ennemis sont morts

Et, la terre pieuse ayant caché les corps,

Douze femmes feront la plainte funéraire.

Mais, pour avoir uni l'opprobre à l'adultère,

Sur un câble tendu de douze noeuds coulants,

Par le cou délicat de ces beaux corps tremblants,

Vers les oiseaux du ciel en grappe vengeresse

Tu leur feras porter la peine des traîtresses

Sans que leurs pieds légers frémissent trop longtemps.

*****

 

Tu veux te reposer, ô mon Ulysse ? Attends !

Quand, lavé, parfumé dans tes belles piscines

Tu t'es purifié de la houle marine,

Ithaque saluant aux degrés de l'autel

Tes yeux, ta chevelure et ton pas d'immortel,

La volonté de Ceux qui font que tu revoies,

Brillante, et ses yeux pleins de larmes et de joie,

L'intacte Pénélope, et ton père et ton fils,

Juge que tes travaux n'ont pas encore suffi

A les dédommager du coût de ta victoire ;

Les morts que tu gorgeas du sang des brebis noires

N'ont-ils pas annoncé qu'il faudrait repartir ?

Pars donc, acquitte-toi ! Tâche de découvrir

Au delà du couchant, sous le tombeau des flammes,

Les peuples ignorant l'usage de la rame

Qui, la voûte des cieux sur leur front s'abaissant,

Se traînent ou, ployés, rampent en gémissant.

Par ces confins perdus, si les astres le veulent,

Retrouve le chemin du toit de tes aïeules

Et doute qu'aujourd'hui plus qu'hier ou demain

Le Pire ou le Meilleur appartienne aux humains ;

Pour s'être mesurée aux plus hautes Puissances,

Ta fortune est le prix de ton obéissance,

Mais tu ne serais pas leur docile vainqueur

Si tu n'entretenais au secret de ton coeur

Assez de vénéneux regrets et d'amertumes

Pour estimer la vie au poids de son écume

Et vouloir en tout temps lui porter coup pour coup,

Sûr de n'y rien laisser si ton coeur ose tout !

Que te font les combats, l'Océan, l'incendie,

Et le plus ou le moins d'humaine perfidie ?

La parfaite beauté qui s'est montrée à toi

N'aura fleuri qu'un jour ni chanté qu'une fois,

Mais ton esprit lui doit toute sa nourriture

Et c'est elle qui tient dans ta main froide et sûre

La pique du guerrier, la barre du marin,

Et le bâton noueux de l'humble pèlerin.

*****

 

Dis-nous ton plus beau jour, Ulysse, je te prie,

Quand, revenu mourir en ta belle patrie,

Tu gravis, appuyé sur ta crosse à clous d'or,

La tribune de marbre à la pointe du port :

Là tu t'assieds, afin que les sujets d'Ulysse

En retour de l'impôt reçoivent la justice ;

Tu les accueilles tous, aucun n'est rebuté,

L'existence a mûri ton amère bonté.

Bientôt en s'écoulant la pauvre multitude

Entre la mer et toi refait la solitude,

Et l'antique unité de vos deux éléments

Sur la vague de pourpre affleure sourdement.

Le pilote muet de l'invisible barque

Approche, il resplendit d'un ordre de la Parque

Qui de cette journée allongera l'espoir

Au-delà du rayon de l'étoile du soir.

Les Dieux ont accordé ce que ton coeur demande,

Un autre arc que celui que tu tendis se bande

Sous l'horizon doré, dans le jour amorti,

Et le trait du profond de l'abîme est sorti

Qui, t'apportant le prix de sa pointe de flamme,

T'oriente déjà sur les routes de l'Ame

Où, l'esprit déchargé de ton corps soucieux,

Dansant comme un satyre et riant comme un dieu,

Tu n'arrêteras plus de voir et de connaître !

*****

 

Guide et maître de ceux qui n'eurent point de maître

Ou, plus infortunés, que leur maître trompa,

Donne-leur d'inventer ce qu'ils n'apprirent pas.

Ulysse, autre Pallas, autre fertile Homère,

Qui plantas sur l'écueil l'étoile de lumière

Et redoublas les feux de notre firmament !

L'amour même, l'amour qui traîna le tourment

D'Hélène et de Pâris en un même désastre,

A ton ciel agrandi fidèle comme un astre,

Rayonne la beauté de ton enseignement

Et la Postérité lit sur tes monuments,

Quelle sainte vertu, quelle raison divine

Enchaînèrent ton coeur dans ta triste poitrine :

Ô COEUR, APAISE-TOI ! GOÛTE JUSQU'A DEMAIN

L'UNE OU L'AUTRE RIGUEUR DE TON SORT INHUMAIN.

DEMAIN LES ARTS SAVANTS NÉS DE L'INTELLIGENCE

COURONNENT TA DOULEUR, ÉPURENT TA VENGEANCE.

IL TE SERA PERMIS, Ô GRAND COEUR IRRITÉ,

DE TIRER TOUT SON FRUIT DE LA CALAMITÉ.

par Lux publié dans : textes de Charles Maurras
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« Anne-Lorraine, tu as mis la barre très haut » -colonel Schmitt-

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