Les vacances sont le moment idéal – surtout quand le temps est pluvieux et venteux comme cet été - pour lire
les gros bouquins – les pavés, comme on dit – qu’on n’a pas le courage de parcourir pendant l’année.
C’est ainsi que j’ai lu le dernier ouvrage de Jacques Attali : « Une brève histoire de
l’avenir » ( Fayard, 2007 ). Rappelons que Monsieur Jacques Attali, naguère maître à penser de toute une génération post-soixante-huitarde, ancien
Conseiller spécial de François Mitterrand, vient d’être nommé par Nicolas Sarkozy, dans son effort pour débaucher des personnalités de gauche, Président de la «
Commission sur la croissance ». Disons tout de suite que si ce livre est très intéressant par son excellente documentation en matière économique et financière, j’ai été extrêmement déçu par
sa faiblesse dans le domaine historique. Sur le premier point, certains esprits chagrins chuchotent que Monsieur Attali dispose d’une excellente équipe de jeunes doctorants et agrégatifs en
économie qui rassemblent les éléments d’information et statistiques utilisés de ses ouvrages. Sur le second point, ce livre est décevant , car l’auteur prend de grandes libertés avec l’Histoire
pour la faire cadrer avec ses présupposés idéologiques et aboutir à sa conclusion que la « clé de la marche de l’Histoire » c’est la primauté de la liberté individuelle. Alors que
l’humanité a passé ses premiers millénaires courbée sous les règles de la horde ou du clan, puis a supporté pendant plusieurs millénaires l’esclavage puis la dictature du « pater
familias », et que finalement ce n’est que depuis quelques siècles qu’elle connaît la liberté individuelle et seulement depuis un peu plus d’un siècle que s’est établie la
« liberté » en matière politique, il est surprenant de faire d’une notion aussi récente « le moteur » de la longue histoire de
l’humanité !
Monsieur Attali est resté
marxiste
Je parlais plus tôt de « présupposés idéologiques » : En effet, aussi curieux que cela paraisse, Monsieur Attali est
encore imbibé de marxisme : je pourrai citer de nombreux passages où il se place exactement dans le droit fil de cette théorie. Il écrit, par exemple, qu‘ au fur et à
mesure du déroulement de l’Histoire « les paysans, les artisans, les travailleurs indépendants sont transformés en salariés précaires ; les richesses sont regroupées
en un nombre toujours plus réduit de mains ; de plus grandes libertés apparaissent pour les consommateurs et les citoyens et de plus grandes aliénations pour les travailleurs ». Ou
encore : « une nouvelle classe créative, la bourgeoisie, met en œuvre un savoir technique nouveau, économisant du travail, pour s’en approprier le profit ».
Il est difficile de concevoir qu’ une doctrine qui a prouvé de manière évidente qu’elle était aussi fausse que malfaisante peut encore servir de soubassement à la pensée d’un homme
intelligent aujourd’hui ! Quant au Christianisme, il est véritablement « expédié » dans quelques phrases de son livre. Par exemple, parlant des croisés, il
écrit : « Pour armer les bateaux des chevaliers, financés avec l’argent volé aux communautés juives massacrées au passage, la Sérénissime ( i.e. Venise ) construit des chantiers
navals ». Ou encore, parlant de l’Espagne du 16ème siècle, il écrit : « Les rois catholiques et leur cour ne pensent qu’a consommer paresseusement ce qu’ils volent
en Amérique où ils exterminent les indigènes »…On est loin de la vérité historique !
Les trois « ordres » et les neuf
« cœurs »
Mais revenons à la thèse de Jacques Attali. Selon lui, trois formes de pouvoirs ( les « Ordres ») se sont succédés depuis que
la race humaine s’est sédentarisée : l’ordre religieux (« Ordre Rituel »), l’ordre militaire ( « Ordre Impérial ») et enfin l’Ordre Marchand, dans
lequel le groupe dominant contrôle l’économie. Et l’auteur précise : « l’Ordre Marchand s’organise à tout instant en une forme unique, autour d’un seul centre, d’un
« cœur » unique, où se rassemble une classe « créative » ( armateurs, industriels, marchands, techniciens, financiers ), caractérisée par son goût du neuf et sa passion de la
découverte ... Tous les « cœurs » ont nécessairement un vaste arrière-pays pour y développer une agriculture, et un grand port pour en exporter les productions.
Autour de ce « cœur » gravite un « milieu » formé d’anciens et futurs rivaux. Le reste du monde, c’est la « périphérie », vendant au « cœur » ses matières
premières et sa main d’œuvre ». Selon Monsieur Attali, neuf « cœurs » se sont succédés depuis le douzième siècle : Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston,
New York et, aujourd’hui, Los Angeles. Que penser de cette théorie ? Première remarque : elle est extrêmement simpliste. Par exemple, les trois « ordres » dont parle Monsieur
Attali, ne se sont pas toujours succédés, mais le plus souvent, ont coexisté. C’est le cas en particulier pour la France, où pendant treize siècles ont a vu le pouvoir royal,
le pouvoir religieux et, sinon un pouvoir, du moins une classe de marchands, coexister plus ou moins harmonieusement, chacun agissant dans son propre domaine. Par ailleurs, en ce qui concerne les
« cœurs », il me semble que Monsieur Attali, pour justifier sa théorie, additionne des choux et des carottes, en rassemblant sous une même fonction des cités, parfois
très peu peuplées à l’époque et servant alors de capitale à un territoire minuscule ( Bruges, Venise, Anvers, Gênes ) et de très grandes villes comme Londres ou New York, capitale, ou au moins
centre économique et financier, d’un très grand Etat.
Un avenir plutôt sombre
Passons maintenant à la vision de Monsieur Attali sur l’avenir. Il n’est pas optimiste. Pour lui « les forces du marché prennent en
mains la planète…Si cette évolution va à son terme, l’Argent en finira avec tout ce qui peut lui nuire, y compris les Etats, qu’il détruira peu à peu, même les Etats-Unis d’Amérique ».
Devenu la loi unique du monde, le marché formera ce que Jacques Attali nomme : « l’hyper empire ». Selon lui, ce régime sera « créateur de
fortunes et de misères extrêmes ; la nature y sera mise en coupe réglée ; tout sera privé, y compris l’armée, la police et la justice ». Selon l’auteur, tout commencera par
un bouleversement démographique. En 2060, sauf catastrophe majeure, 9,5 milliards d’humains peupleront la terre, soit 3 milliards de plus qu ‘aujourd’hui…Les deux tiers de la planète vivront
dans des villes dont la population aura doublé, tout comme devrait doubler la quantité d’énergie et de produits agricoles consommés…Des masses immenses de « nomades de
misère »bousculeront les frontières pour chercher de quoi subsister . Le monde gouverné par « l’hyper empire » ressemblera par certains côtés à ce dont Herbert G.Wells et
Georges Orwell rêvaient, avec l’emploi, aussi bien dans la vie quotidienne que dans l’armée et la police - formées de mercenaires – de nouvelles techniques utilisant les ressorts de
l’électronique, de la génétique et des nanotechnologies. Tout cela n’ira pas sans de terribles secousses et d’innombrables conflits.
Un peu d’optimisme
Mais l’auteur garde finalement un peu d’optimisme. Il n’est pas impossible, écrit-il, « que de nouvelles forces, « altruistes
et universalistes » prennent alors le pouvoir et créent une « hyper démocratie mondiale » organisant la vie collective et fixant des limites à l’Ordre
marchand. Pour Monsieur Attali, semble-t-il, l’Europe, qu’il souhaite supranationale, doit être la préfiguration de cette hyper démocratie. On voit à quel point les idéologues peuvent se tromper,
puisque depuis sa création, l’Europe tend au contraire à ne pas s’opposer au marché et à favoriser la concurrence et la mondialisation…. Ceci dit, rassurons-vous, l’avenir est,
par définition, plein d’incertitudes. Tant d’évènements, tant d’individus, peuvent influer sur l’Histoire, voir en inverser le cours. L’avenir est rarement tel que les idéologues l’imaginent, car
ils se contentent le plus souvent de prolonger les courbes existantes et de jongler avec les statistiques pour aboutir à une vision qui n’est pas trop contradictoire avec ce qu’ils pensent,
craignent ou espèrent. En ce qui nous concerne, il vaut mieux dire tout simplement, comme nos pères : « Aides-toi, le Ciel t’aidera ». L’avenir est ce que nous en ferons,
c’est à nous d’influer de notre mieux sur les évènements et de combattre pour un monde conforme à l’ordre naturel et une France respectant « les promesses de son baptême », pour
reprendre l’expression de Jean-Paul II.
Georges Rousseau