
Nous sommes, à l'heure où j'écris ceci, à cent cinquante ans de la Révolution française.
Cela commence à être une bonne distance de perspective pour discerner la part des hommes et la part des choses dans cette convulsion collective. Le rôle de l'imprimé, c'est-à-dire de la presse, a été, nous l'avons vu, considérable. Celui des assemblées par le rassemblement des clubs aussi. Des assemblées sont nées les partis et les factions qui bientôt allaient s'entre-déchirer. La presse travaillait pour les rassemblements populaires, pour l'orientation de la foule ou, comme on dit aujourd'hui, des masses. Les assemblées, délégations des foules, étaient censées travailler pour la sélection d'une élite qui imposerait ses vues à la nation. Mais les partis, leurs querelles et leurs tractations imposèrent bientôt aux dites assemblées, privées de direction royale, le choix d'un plus grand dénominateur commun, d'un chef à l'autorité reconnue, au besoin tyrannique, en un mot d'un dictateur. Ce phénomène est de tous les temps et de tous les pays. Il est à la fois organique et, dans le cas de la Papauté, spirituel. Il peut se compliquer d'un conflit entre l'organique et le spirituel, comme il arriva pour Bonaparte - devenu empereur - et pour Pie VII.
Le gouvernement de la foule ou par la foule, de la masse ou par la masse est un objectif de la Révolution et de sa séquelle, la démocratie. Ce fut, dans l'antiquité, le cas de Marius, qui échoua devant le génie supérieur de Sylla. Il nous est demeuré de Sylla ceci qu'il retarda, en battant Mithridate, la pénétration de l'Occident par l'Orient. Ceci encore qu'il sauva du siège d'Athènes les manuscrites d'Aristote, lesquels eux-mêmes, à côté de la Grâce, guidèrent saint Thomas d'Aquin pour la Somme, reliant ainsi la métaphysique à la mystique. De cette synthèse est sortie la civilisation, bijou puissant et fragile que menace, à- travers les âges, la convoitise barbare.
Or, la foule dégage l'instinct et dans ses parties les plus basses. Elle est amnésique et immédiate. La réflexion n'a aucune part dans ses mouvements. Comme elle s'écrase aux portes d'un théâtre incendié ou d'une cité menacée par un tremblement de terre, elle s'écrase aux portes d'un État bouleversé par la secousse révolutionnaire. A la ruée succède la panique. La Révolution professait, avec Rousseau, que, les instincts humains étant bons, le rassemblement de ces instincts ne l'était pas moins. Ce qui est absurde, je veux dire contraire à la réalité. En outre la foule est ignorante, non seulement de l'histoire, car le passé ne l'intéresse pas, mais de ses propres réflexes et de leur direction. Lâchée à travers les rues et les places, ou signifiée dans des bulletins de vote, elle court à sa propre perte avec le même entrain.
La foule, en dehors de ses caractères généraux, diffère selon les nationalités. La foule parisienne est et a toujours été particulièrement mobile et nerveuse. Les gens de mon âge ont pu l'observer au temps du boulangisme, dressée contre les assemblées et passionnée pour un beau soldat, devenu à ses yeux l'incarnation de la Revanche. La soirée du 27 janvier, où le général n'avait qu'à se présenter à l'Élysée, au milieu de l'immense acclamation populaire, faisait comprendre ces grandes liesses, révolutionnaires, ces enivrements collectifs, non pour un homme, - je parle au début - mais pour un mot symbolique et entraînant : celui de liberté. Car c'est sur le thème de la liberté que s'enflamma d'abord la population parisienne. Celui d'égalité, celui de fraternité, destiné à masquer l'âpre-té de la revendication égalitaire ne vinrent qu'un peu après.
Dans une foule en mouvement toutes les virtualités sont en puissance. La sensualité présidait aux Saturnales. Lors des funérailles de Victor Hugo et dans la nuit qui précéda, les gens faisaient l'amour autour de l'Arc de Triomphe, et les bordels ne désemplissaient pas où les filles portaient, en signe de deuil, des chemises noires. Si le vieux des Chansons des Rues et des Bois avait pu voir cela, il eût été bien content et bien fier. Car il était un débridé masqué, un démagogue en chaleur.
Dans les foules sauvages qui, au temps de la Terreur, se pressaient aux massacres des prisons ou sur le passage des charrettes fatales, on remarquait des sautes d'humeur soudaines. Certains, certaines qui croyaient marcher au supplice, reconnus, on ne sait pourquoi, innocents ou innocentes, étaient raccompagnés en triomphe à leurs domiciles, au milieu des acclamations. Le cortège des dames, de Sainte-Amaranthe, en chemise rouge, avant la guillotine, souleva la foule d'horreur et de colère. Il retourna Paris d'indignation et de pitié contre son idole Robespierre. Fouché avait calculé cette réaction. Les gens disaient du nouveau tyran : « Il est comme un roi. » C'était le comble du mépris et de l'indignation. Les jeunes enfants eux-mêmes participaient à ces retournements et huaient les idoles d'hier conduites à l'échafaud. Danton, parait-il, n'en revenait pas.
Les salles de théâtre donnent un spectacle analogue, bien que la foule y soit assise et devant des fictions. Sur une réplique maladroite, sur un geste mal interprété, les spectateurs se cabrent brusquement et la pièce s'écroule en quelques minutes, sans que l'on puisse y porter remède. On saisit là, sur le vif, combien la popularité est chose fragile.
La popularité de Dumouriez, le vainqueur de Valmy, fut tout d'abord immense. Il avait délivré Paris d'un grand poids, de l'approche des Kayserlicks. Quelques mois après, il n'en restait plus trace. Il étai t considéré comme un traître. On le vouait à l'échafaud.
On peut dire que ces retournements sont la règle et Clémenceau, l'organisateur de la victoire, en fournit un bon exemple. Attraction, répulsion, toute popularité en est là. Parfois, comme dans le cas de Clémenceau, la formule se complique : attraction (1886), répulsion (1892), attraction enthousiaste (1918), oubli (1920).
Il est bon de remarquer que la popularité de Dumouriez était déjà militaire. Celle de Moreau également. La destinée tâtonnait.
La popularité de Robespierre, vif et distant de en personne et accusé, à un moment donné, de dandysme, tint surtout à sa probité scrupuleuse dans les questions d'argent. Entouré de fripons,. le sachant, il vécut sobrement, en subsistance chez les Duplay et conquit le surnom d'Incorruptible Il semble avoir été l'un des premiers à comprendre le jeu parlementaire, qui ne consiste pas seulement en discours retentissants, où il n'était d'ailleurs pas de premier ordre, mais en approches et en combinaisons. Les quelques rapports que nous possédons sur son attitude à l'assemblée le montrent assidu, attentif, méfiant et même peu accessible. Il s'appliquait à connaître les gens et, quand il les connaissait, à les dominer. C'est ainsi qu'il fit avec Saint-Just, avec l'infirme Couthon, les dirigeant, et les captant, puis, le moment venu, les lançant dans l'arène et les manoeuvrant à sa guise.
Au début de la Révolution et quand son effort semblait devoir se limiter à l'établissement de la République par l'élimination du roi, l'entente était possible entre les assaillants, à la Constituante comme à la Législative. Il y avait un but simple, uniquement politique, à atteindre et qui paraissait à portée de la main. Il fut atteint au dix août par le meurtre de Mandat, chef militaire de la résistance très possible, mais lequel reçut de Louis XVI l'ordre de se rendre à l'appel insolite de la Commune qui l'assassina. C'est aussitôt après les massacres dantonesques de septembre, avec la réunion de la Convention, qui les suivit immédiatement, que la lutte pour le commandement unique, pour la dictature Commença entre les chefs de parti et sur ces deux thèmes : le mirage de la liberté et du bonheur, puis la patrie en danger. Nous venons d'examiner, pour le second, ce qu'il en fut. Pour le premier il développa ses conséquences avec cette farouche logique qui marque les diverses phases, ramassées dans le temps, de la Révolution de 1789.
Comment atteindre le bonheur par la liberté?
Par la suppression des privilèges. Ç'avait été la nuit du quatre août, l'amendement Le Chapelier et la suite, assez pauvres en résultats visibles et tangibles.
Par la multiplication des assignats, d'où augmentation catastrophique des prix de vente. Il fut reconnu alors que ce n'étaient pas seulement les nobles, dont la plupart avaient émigré ou émigraient qui s'opposaient à la liberté et au bonheur, mais les riches en général. Marat et Robespierre semblent avoir fait cette découverte en même temps, puis le couteau de Charlotte Corday laissa Robespierre seul en présence de ce problème non plus seulement politique, mais social.
La popularité venait à lui et son autorité augmentait chaque jour. Il se rendit compte qu'il y avait deux sortes de bonheur, l'un pour le corps et qui pouvait être obtenu par le partage des richesses, l'autre dans la croyance en un dieu vague, réglant tout, administrant pour le mieux au delà de l'existence terrestre : l'Être suprême. Il fit organiser des fêtes en l'honneur de l'Être suprême, comme les dirigeants organisent, de notre temps, des conférences démonstratives et optimistes à la radio. Les ruses d'assemblées - d'une assemblée où il paraissait omnipotent - passèrent alors pour lui au second plan, et les embûches dirigées par la Sûreté générale contre sa personne lui faisaient hausser les épaules.
Mais dans ces milieux policiers aussi et dans les sociétés athées qui leur étaient suspendues comme des fruits talés à des branches pourries, beaucoup de gens s'irritaient de voir les « bondieuseurs » recommencer sous une autre forme avec des pythonisses à la clé. Inaccessible aux tentations d'argent, Robespierre l'était beaucoup moins aux tentations idéologiques.
Il faut aussi noter un trait commun à beaucoup de parlementaires et à la plupart des chefs de file de l'époque. Ces hommes sortis du Tiers et vivant modestement et obscurément se sont vus soudain - car tout cela s'est opéré avec rapidité - portés à la lumière de l'actualité par le régime des assemblées; l'à-propos d'un discours bien placé, d'une repartie heureuse, la fébrilité du nouveau leur ont valu une réputation, une popularité souvent éphémère, mais qui les a démesurément gonflés. Ils se sont cru des surnommes capables, après avoir renversé un monde, en s'appuyant sur la multitude chauffée par leurs articles et leurs harangues, d'en créer un autre. S'ils étaient amoureux, comme Camille Desmoulins leurs amours devenaient célèbres. S'ils s'occupaient de constitution, comme Sieyès, ou d'enseignement comme Condorcet, leurs élucubrations étaient débattues, érigées en textes de lois, conquéraient, fût-ce pour quelques heures, l'assentiment des gens de goût et la faveur populaire, ou bien indignaient et faisaient scandale. D'où, chez la majorité d'entre eux. un immense orgueil que personne ne prenait, comme il aurait fallu, au comique, si ce n'est quelques journalistes réactionnaires tels que Suleau, Champcenetz et compagnie. Voilà nos gens, hier obscurs, au pinacle, et, derrière eux, bien d'autres, attendant leur tour. D'où la décision de la Constituante qu'aucun de ses membres ne serait rééligible à la Législative, ce qui fait que la faible expérience, acquise depuis le début du grand chambardement, était nulle.
Des trois pouvoirs sans contrepoids, le législatif, l'exécutif et le judiciaire, lequel l'emporterait ? Il était entendu qu'on ne pouvait être à la fois ministre et représentant du peuple. Révolution abâtardie, la démocratie a supprimé cette barrière et les ministres se sont recrutés couramment parmi les parlementaires, cependant que le pouvoir judiciaire allait, au point de vue de l'indépendance, s'effritant et se dissolvant. C'est là un des points où l'on saisit le mieux l'abaissement de la démocratie, parlementaire ou plébiscitaire. Sous la seconde, je veux dire sous Napoléon III, un haut magistrat, le président Devienne, arbitrait la rupture du lamentable empereur et de sa maîtresse Margot Bellanger, courtisane devenue enceinte de son amant. Toute la magistrature était à vau-l'eau et demeura telle sous la troisième République. De la dignité de l'ancienne magistrature il ne demeura que la toge, noire ou rouge, et la toque.
Pour les grandes affaires politiques, il fut entendu, par,la suite, qu'elles relèveraient de la Haute Cour, c'est-à-dire du Sénat transformé en Haute Cour, et ne seraient point sujettes à révision. J'ai vu ce système fonctionner lors de l'affaire Malvy, bailleur, de fonds du Bonnet Rouge, feuille de trahison en pleine guerre, subventionnée à la fois par la polices allemande et le ministre de l'intérieur français. J'étais le principal accusateur de Malvy qui fui, finalement condamné. Je connais donc la question à fond. Seule l'atmosphère de guerre fit que je l'emportai, alors que je n'étais pas encore député.
Mais ultérieurement, Millerand étant président de la République et Poincaré président du Conseil, mon fils Philippe âgé de quatorze ans et demi fut, assassiné par la police de Sûreté générale à l'instigation d'un homme à tout faire du premier, directeur de la Sûreté générale, et du beau-frère du second, contrôleur à la dite Sûreté. Je fus condamné à cinq mois de prison pour crime de paternité, en dépit de l'évidence des faits. Le pouvoir judiciaire ne comptait plus.
J'en reviens, après cette digression nécessaire, à la griserie du pouvoir législatif dès les débuts de la Révolution française, griserie qui devait mener au triumvirat en fait de Marat, Danton et Robespierre, ]puis à la dictature du troisième, fondée sur une crainte qui le perdit.
Du dehors ces mouvements, si logiques qu'ils fussent, semblaient à l'étranger incompréhensibles, Les Belges, par exemple, nos voisins immédiats, avaient commencé par acclamer nos armées « libératrices ». Le pillage de Sainte-Gudule par les sans-culottes leur donna dans la suite à réfléchir et c'était sur leur territoire que devait s'effondrer la fortune du fils de la Révolution, du second dictateur, Bonaparte.
Il y eut donc un moment, après le dix août, où chacun, parmi les parlementaires, se crut apte à devenir le maître, où les ambitions commenceront à fermenter tandis que se cristallisaient les partis. Certains crurent qu'ils pouvaient réconcilier et dominer à la fois la Montagne et la Gironde, et c'est dans ce dessein que Vergniaud vota la mort du roi. Son infamie, qui a terni sa mémoire, ne devait pas d'ailleurs le mener loin. Il y entra peut-être de la peur, car il n'avait pas le cur aussi haut placé que Barnave ou que Barbaroux. Mais si, dès 1790, on avait pu ouvrir la poitrine de tous ces détenteurs du pouvoir législatif, on y eût certainement lu : « Pourquoi pas moi? »
A côté des forces de transaction et de marchandage il faut tenir compte, dans les assemblées, des forces de dislocation. Les oppositions de caractères, le jeu des humeurs et rivalités personnelles, une certaine perversité tapie au fond du coeur humain, peuvent porter ces passions au maximum, les rendre dévorantes. C'est ce qui se produisit, suivant une progression rapide, en 1791, 1792, 1793, et l794. Homo homini lupus, et Hobbes, s'il eût pu observer cela, eût été bien content. La Révolution, pendant ces quatre années, fut un laboratoire de psychologie comme il y en a peu d'exemples en histoire, un laboratoire hâtif.
Sa fièvre était morbide, c'est pourquoi elle n'a pas produit un très grand homme comme la Contre-révolution, laquelle a engendré Georges Cadoudal. Celui-ci ne pensait pas à lui-même et pas un grain de son être moral qui ne fût vertu au sens latin du mot. Il n'est pas sorti de lui un acte vil, ni une parole basse. Il dominer, de toute sa hauteur, les pires circonstances. Danton, Robespierre, Couthon, Saint-Just furent dominés par elles, entres, entrechoqués par elles, détruits par elles. L'impavidum ferient ruinae s'applique à un Cadoudal, à un d'Elbée, à un Lescure, à un La Rochejaquelein qui n'étaient pas des hommes d'assemblée. Il y a entre autres un mot magnifique de Clémenceau : « Une assemblée ne supportera jamais un homme totalement dévoué l'intérêt national », donc fermé aux manoeuvres et aux intrigues. Naissant au parlementarisme, un Danton, un Robespierre, un Couthon, un Saint-Just, intriguaient et manoeuvraient déjà, dans l'oeuf, pour ainsi dire. Ils avaient cet immense avantage d'être à Paris, au centre des choses et des gens, non à deux cent cinquante, trois cents kilomètres de là, dans des régions à demi sauvages, des chemins creux faits pour la défensive, non pour l'offensive, et sans débouchés. Enfin, là aussi , pas d'artillerie, pas d'arsenal où en fabriquer, et, en dépit tdes efforts surhumains, de Cadoudal, rien à attendre, de l'Angleterre, ni des princes.
Dans les commissions, où devrait s'élaborer en principe le travail des assemblées, il y avait quelques bûcheurs, qui seraient devenus, sous la monarchie, d'excellents commis . un Prieur de la Côte-d'Or, un Carnot, un Robespierre lui-même, qui avait fait de fortes études au Collège de Clermont (depuis Lycée Louis-le-Grand). Mais la plupart du temps les projets de loi et les rapports étaient déjà ou saugrenus, ou bâclés et, bien qu'ils fussent régulièrement distribués, la majorité des parlement aires n'en prenait pas connaisse. Le comité de Sûreté générale se les faisait communiquer et se renseignait sur la personnalité de leurs auteurs. Ce simple fait, dont les historiens n'ont généralement pas tenu Compte, donne la clé de bien des événements de cette époque tragique. Lorsque, pendant la guerre, je commençai à m'occuper des affaires de trahison, quelques fonctionnaires de la rue des Saussaie Saussaies) intéressés par ma campagne, me firent parvenir des renseignements ainsi qu'à mon collaborateur Marius Plateau. Par la suite, je reçus un nombre considérable de dossiers, concernant des hommes politiques plus ou moins en vue, que je remis moi-même à la commission d'enquête du Sénat installée pour 1" instruction de l'affaire Malvy-Bonnet Rouge. C'est ainsi que, par analogie, j'appris à connaître quelques dessous de la Terreur et de ce qu'on appelle ses secrets d'État. Les indicateurs de la police politique d'alors, maîtres chanteurs pour le plus grand nombre étaient assez chichement rétribués, et trouvaient leur compensation ailleurs. L'institution par Danton, qui allait devenir leur victime, des tribunaux révolutionnaires augmenta beaucoup le champ d'action de ces dangereux personnages.
C'est certainement par cette voie que Robespierre prit, connaissance de la formidable gabegie parlementaire décrite par Albert Mathiez. L'Incorruptible en conçut une profonde amertume et s'en ouvrit à ses intimes Saint-Just et Couthon qui, eux-mêmes, ne tinrent pas leur langue. Si l'on voulait revenir à la définition comique de Montesquieu - la République, régime de la Vertu - une réforme générale des murs était nécessaire. La prostitution et le jeu devaient être balayés. Tout un personnel de surveillance, pire que ceux qu'il avait pour mission de surveiller, devait être remplacé. Dictateur et, dans sa pensée, dictateur à vie, Maximilien imagina de nouveaux buts purificateurs vers lesquels il résolut de se diriger implacablement, sans tenir compte des obstacles, masculins ou féminins, qui se présenteraient.
L'époque avait besoin d'utopies. Un nouveau mythe s'installa à côté de celui de l'Être suprême, et devait faire une fortune éclatante : le mythe du progrès. « L'humanité, dira peu après Auguste Comte, est comparable à un seul homme qui apprendrait continuellement. » Vue simpliste, mais la Révolution était primaire et le primaire prétend trouver des solutions immédiates et simples à tous les problèmes.
Or, la prétendue loi du progrès ne tient compte ni de l'erreur, ni de l'oubli, ni de la répugnance qu'apporte un inventeur, dans quelque domaine que ce soit, à prendre la suite d'un prédécesseur. L'erreur est fréquente, même et surtout chez les grands esprits. Charles Nicolle l'a dit fort justement : l'homme de génie ouvre plus de faux chemins que de vrais. En politique l'erreur était de croire que le gouvernement de plusieurs était préférable au gouvernement d'un seul prolongé par l'hérédité, et de mettre les délibération-, d'une assemblée, foncièrement incompétente, au-dessus des décisions d'un conseil du roi. Cette erreur nous l'avons payée et nous continuons à la paver assez cher. Quant l'oubli, il baigne toutes nos connaissances, les plus élevées comme les plus humbles. Le Léthé se glisse partout et nous en avons continuellement la preuve. Enfin l'intelligence originale s'efforce, par définition même, à ne pas jurer dans les paroles du maître, à ne pas poser les pas dans les pas les pas. Babinsky a anéanti l'hystérie de son maître Charcot. Pierre Marie a détruit la thèse des localisations cérébrales, renouvelée des « bosses » de Gall. On pourrait multiplier les exemples.
Ce qu'on peut dire, c'est que certains problèmes opposés à l'humanité vont soit en se simplifiant, soit en se compliquant, alternative analogue à celle de la systole et de la diastole cardiaque, de l'inspiration et de l'expiration pulmonaire, de l'analyse et de la synthèse, etc. Souvent ce qu'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre et Edmond de Goncourt a pu, avec quelque raison, intituler sa pièce philosophique « à bas le progrès ».
La Révolution, puis son continuateur le romantisme, avaient trouvé l'accusation d'obscurantisme pour les négateurs du progrès. Selon eux ces négateurs sont les prêtres de la religion catholique qui enseignent cette véritable fraternité, non plus en paroles, mais en action, la charité. Le véritable révolutionnaire était tenu de croire que l'Histoire de France commençait en 1789 et que ce qui s'était passé avant elle, notamment au Calvaire, ne comptait pas. Rien de plus imbécile, de plus platement et sordidement niais ne saurait être imaginé.
Le principal progrès à envisager, toujours dans la pensée de Marat et de Robespierre, puis de Robespierre seul, c'était l'installation du bonheur pour tous, ou du moins de la possibilité de ce bonheur : soit l'égalisation des fortunes. Mais comment égaliser les fortunes? En opérant un partage des biens, mobiliers et immobiliers, égal pour tous. Opération impossible, car rapidement la réalité des échanges referait des différences et l'injustice sociale reparaîtrait. Emporté par ses méninges évidemment malades, Marat en était arrivé à concevoir la décapitation massive des possédants comme le seul moyen d'ouvrir au véritable peuple la voie du bonheur. C'est alors que la vengeresse Charlotte Corday lui ouvrit le chemin de la damnation éternelle,, ' Lui parti, Robespierre plus raisonnable, d'accord avec Saint-Just, le doctrinaire de l'extravagance, imagina un système de lois qui déposséderait les possédants et transmettrait, sans les décapiter, tous leurs biens aux déshérités. Ainsi par une simple série de décrets tous les riches deviendraient pauvres et tous les pauvres deviendraient riches. C'est ce qu'on appela les lois de Ventôse. Elles devaient, comme nous le verrons, coûter la vie à leurs inventeurs.
Le mythe du progrès a ceci de remarquable qu'il peut s'accommoder à toutes les sauces et à toutes les fantaisies. Pour les escrocs de haut vol le progrès - je prends un exemple entre mille - consiste à extorquer aux rentiers leur argent par le régime de l'inflation qui réduit leurs rentes à néant, sans 'ils puissent recourir aux tribunaux. Pour les cambrioleurs de petite extrace, comme dit Villon, le progrès s'applique aux outils matériels de leur profession, notamment au perçage des coffres-forts. Dans les colonies le progrès consiste à faire travailler avec le minimum de salaire les populations indigènes, et certaines banques s'y entendent à mer. veille. Il y a là certainement progrès démocratique sur les grands projets de Marat et de Robespierre. C'est en cela seulement que l'on peut dire que la démocratie a amélioré et fait progresser la Révolution.
La Constituante avait permis à quelques personnalités de s'affirmer. La Législative en fit émerger d'autres. La Convention laissa entrevoir à quelques-uns la perspective de la dictature, à ceux notamment qui s'étaient montrés les plus acharnés pour l'assassinat légal de Louis XVI, créant ainsi la vacance du trône. En fin de compte c'est dans la personne de Maximilien Robespierre que se concentra le rassemblement des pouvoirs, après quelques hésitations.
Ses thèses et doctrines concernant « les riches »avaient facilement conquis les masses, où les principes révolutionnaires avaient allumé démocratica. Plus l'on couperait de têtes, plus de biens feraient retour à la nation, constituant des tas où chacun puiserait à pleines mains. L'Ami du Peuple avait justifié son titre en ressassant chaque jour les mêmes arguments sommaires que je viens de résumer. Ceux qu'incriminaient les assignats étaient par ailleurs de mauvais citoyens, favorisant des opérations louches et il n'y avait pour les réduire qu'à les faire éternuer dans le son. C'est ainsi que, par la politique, on était arrivé à la question sociale et par le terrorisme à la dictature.
Des trois crises révolutionnaires qu'a subies la France avant de se figer dans une démocratie parlementaire d'usure lente par l'impôt excessif, celle de 1789 a été la plus longue et la plus importante, réelle de 1848, menant elle aussi à la dictature napoléonienne, la plus idéologique, généralement parlant, celle enfin de 1871, panachée de nationalisme et de socialisme, la plus brève et par cela même la plus significative. La dictature de Thiers y a mis fin en peu de semaines par la méthode sévère que Louis XVI, bien à tort et malgré le conseil de Mirabeau, n'avait pas employée au dix août. Le cher homme ne voulait, à aucun prix, faire couler le sang des Français. Les « vingt-trois ans » de guerre signalés par Maurras lui ont répondu.
Au moment où j'écris, la défaite de la Révolution espagnole soutenue par la Révolution russe - devenue dictature de Staline - et dérivée de la Révolution de 1789 avec les mêmes foutaises et. les mêmes atrocités, vient d'être battue à plates coutures par la Réaction victorieuse du généralissime Franco. C'est là pour l'avenir de l'Europe un bon signe. Sous sa forme brutale et rapide, comme sous sa forme démocratique ou lente, la Révolution apporte aux peuples qu'elle touche la déchéance et la mort, et la Grèce de Périclès elle-même a succombé, malgré tous ses dons - le miracle grec - à la démocratie athénienne. En tous temps, en tous lieux les mêmes causes produisent les mêmes effets. Il suffit de prendre un peu de recul pour s'en rendre compte.
Le gouvernement révolutionnaire par les masses offre d'abord de grandes facilités à ceux qui s'emploient à exploiter la crédulité en apparence infinie de celles-ci et à allumer leurs convoitises. Mais il arrive tôt ou tard un moment où le dictateur est mes incapable de satisfaire tous les appétits déchaînés et où il doit imposer une limite aux réclamations et aux intrigues muées en complots contre sa personne. C'est la crise d'autorité à laquelle n'échappe qu'un seul régime, la monarchie héréditaire, au pouvoir tempéré et raisonnable, qui a fait la France.
Pour se maintenir malgré les difficultés financières et économiques qui surgissent sous ses pas, un gouvernement dictatorial n'a que deux moyens, il est vrai assez précaires : la guerre étrangère, à condition qu'elle soit toujours victorieuse. La Terreur au dedans qui, trop accentuée, accumule à la longue des forces de libération lesquelles, faute de soupape, peuvent devenir irrésistibles. C'est un fait historique qu'il arrive un moment où la Terreur n'agit plus ou bien se retourne brusquement.